chronique Mansor

4082008

 

  

Les béotiens, encore associés, dans le langage courant, à la plus rude inculture, sont les gardiens, d’autant plus efficaces, d’un trésor culturel inestimable : la pierre que Saturne avait avalé, croyant dévorer son fils Jupiter, et qu’il dut vomir, au sommet du mont Hélicon, après une longue et difficile alchimie digestive, qui fit de la pierre ce qu’elle n’a cessé d’être depuis. Tertre de pouvoir ? Toujours est-il qu’à partir de cet étrange dépôt, la montagne, sacralisée, s’est mise à ruisseler de fontaines miraculeuses. Le peuple y vint recouvrer santé, en toute ingénuité[1], lorsque les philosophes, fouillant bien au-delà des sources, s’évertuaient à retrouver le très précieux subterfuge. Le bien-être suffit à celui-là : enivrante satiété, si facilement frelatée… Ceux-ci visent la maîtrise même de la métamorphose : périlleuse quête, si difficilement gratuite… On pouvait donc s’attendre à des dégradations et les âges successifs de notre humanité racontent cette fatale pente. Mais par quel sortilège le fer, au terme de la course folle de ses industries éblouissantes, se dilue-t-il, soudain, comme en un plomb coulant, effaçant, brusquement, jusqu’à la structure des plus majestueux édifices ? 

 

Au-delà des passe-passe politico-financiers du moment – et soyez bien certains que de grands esprits se sont, en ces somptueuses illusions, irrémédiablement perdus – l’écroulement des tours jumelles annonçaient-elles, paradoxalement, le retour de l’âge d’or ? On attend, de fait, les alchimistes. Mais, qui saurait aujourd’hui, dans la fumée des débris – et les plus troublants de ceux-ci ne sont, à l’évidence pas, de l’ordre du matériel – distinguer l’oeuvre au noir, ses indispensables composants, la pierre commandante ? Les clochers n’ont plus de sonneur, les minarets sont déserts : c’est si fatiguant, d’aller, interminablement, en colimaçon vers la pointe, quand un bouton suffit à porter, loin, le signe apparent de l’effort. Loin, peut-être ; profond, j’en doute. Tant de plomb assourdissant s’écoule dans nos oreilles qu’on se prend à espérer, parfois, une panne suffisamment durable pour rendre au muezzin son altitude. Non pas, bien sûr, que le repositionnement des émetteurs suffit à révéler le précieux métal des récepteurs, mais c’est une condition, probablement nécessaire, à l’éclaircissement des ondes… 

 

Mouvements divers de l’énergie, infinitésimales nuances dans la propagation ou l’emprisonnement de ses fluides, c’est, semble-t-il aujourd’hui, secret de polichinelle que ce qui distingue le plomb de l’or et, n’eût été le coût, rédhibitoire, de l’opération, physiciens et chimistes eussent tôt fait d’inverser la valeur marchande de ces traditionnels pôles métalliques. Va pour la réalité atomique, inféodée, grâce à Dieu, à des contraintes budgétaires… Qu’en est-il, cependant, de sa symbolique sociale ? De grands chercheurs en sciences inexactes – si l’on prend la peine de distinguer les sciences exactes, c’est que les autres ne le sont pas  [2] – ont cru pouvoir, disons depuis le siècle des Lumières – mais il y eut des précurseurs, et pas tous dans l’aire occidentale, tant s’en faut – affirmer des lendemains qui chantent, moyennant quelque révolution – re-évolution, fin d’involution – plus ou moins violente, c’est-à-dire : coûteuse en « énergie ». Guillemets en guise de pincettes : car c’est, très prosaïquement, en dizaines de millions de vies humaines – dix fois plus, probablement – que se chiffre le prix des tentatives, plus ou moins rapidement avortées, de réaliser les plus radicales de ces scintillantes mutations. Quant aux moins tranchantes, apparemment, où la notion de progrès technique libérateur tient une place centrale, elles se révèlent désormais, sous l’effet de flux cumulatifs, de plus en plus souvent associées à des risques catastrophiques majeurs, capables d’anéantir, non seulement l’espèce humaine, mais aussi la planète entière. En ce début de XXIème siècle, la question du sens est (re)devenue priorité vitale. 

 

Errant dans les brumes des crêtes, l’alchimiste reprend courage. L’endroit n’est plus si désert. On y côtoie toutes sortes de chercheurs : des scientifiques, bien sûr, même de ceux en sciences exactes, escaladant les pics vertigineux de leurs postulats ; beaucoup plus rarement, des politiques, soucieux du lendemain ; des religieux, de diverses religions ; des poètes, des sages et des fous ; des hommes et des femmes, des enfants, parfois : la qualité n’a pas d’âge. Tout comme l’intelligible n’a pas de lieu. Ainsi l’une et l’autre peuvent-ils être, partout, présents. A ce point de conscience, il reste peu à faire – peut-être, tout simplement, échanger un vrai regard – pour goûter, instantanément, la demeure éternelle de l’Un et Entier. Mais rien n’est moins sûr : l’ouverture de la porte, démunie de toute poignée,  ne se commande pas de l’extérieur…    




[1]  L’ingénuité, en son sens le plus ancien, est l’état d’une personne née libre. La guérison, pour le peuple assoiffé, est de s’en souvenir… 

[2] Et pourquoi donc, posez-vous la question, la mention de l’inexactitude dévaloriserait-elle la recherche ?




chronique Mansor

29072008

 

  

AGRC : Activités Génératrices de Revenus Communautaires. On connaît bien, en Mauritanie, les trois premiers termes de cette dénomination, banalisés par les bailleurs en développement qui semblent avoir, enfin, compris que le dynamisme de celui-ci dépend, fortement, de la densité et de la diversité des échanges, à tous les niveaux de la complexité en cause, entre des systèmes tout à la fois autonomes et solidaires, et que sa durabilité tient à l’étendue territoriale et la qualité de l’enchâssement dans la biosphère de cet ensemble relationnel. En cette perspective, la valeur d’une activité humaine tient, d’abord, aux revenus écologiques qu’elle génère. Il viendra un temps – prochain, on l’espère – où l’humain aura à évaluer le ratio entre rentabilités écologique, sociale et financière de la moindre de ses activités, en amont et en aval de son déroulement, afin d’établir ses réels coûts de production et marges de bénéfices. Il aura, alors, des surprises… 

 

En accolant le terme « communautaire » au désormais célèbre acronyme, on introduit l’idée qu’une entreprise, aussi modeste soit-elle, peut, à la fois, motiver une gérance privée et financer, à sa mesure, une œuvre d’intérêt public. Le concept, augmenté d’une dimension de pérennité par immobilisation volontaire de la propriété – formidable notion, dont le potentiel, considérable, de régulation économique devrait attirer particulièrement l’attention des partisans d’une économie « moins monétaire » – a un nom dans la civilisation islamique : le waqf ; et fait actuellement l’objet d’études internationales, visant à en mondialiser le principe, moyennant quelques aménagements techniques, notamment en matière de droit. Dans l’optique qui nous intéresse ici, la claire distinction entre la gestion de l’AGRC et celle de l’œuvre communautaire, que tout ou partie des bénéfices nets de celle-là financent, fonde un lieu extrêmement fécond d’articulations entre différents acteurs de développement et strates de complexité sociale. L’idée est simple. Pour fonder une AGRC, il faut, à l’ordinaire, un lieu ; et l’Etat mauritanien, fort d’une richesse foncière conséquente, s’annonce, d’emblée, en partenaire incontournable [1]. Cette participation à moindre frais pose, en toute simplicité, un lien concret, fort mais sans empiètement, entre la moindre structure de la société civile et l’administration publique. Il faut, ensuite, mettre en place des équipements, meubles et immeubles, et les bailleurs, publics ou privés, de développement sont appelés à la rescousse. Enfin, l’organisme bénéficiaire des fruits de l’AGRC constitue la troisième composante du nécessaire conseil d’administration de  celle-ci, dont l’exécutif gestionnaire des forces de travail – les compétences en action –  est coopté et responsabilisé par le triumvirat ainsi constitué. 

 

C’est en appliquant le concept au bénéfice de sa plus petite unité possible – la solidarité de proximité ou association d’une cinquantaine de ménages voisins, dont on a évoqué précédemment l’importance sociale – que le dynamisme d’une telle structure apparaît dans sa plus totale envergure. On voit, tout de suite, les intérêts très localisés, variables d’un lieu à l’autre, les articulations spontanées entre différents modes d’organisation et la nécessité de plans globaux, «interpensés» et raffinés entre les divers échelons de la complexité sociétale, enchâssant la diversité des AGRC dans le tissu économique de la nation. Imaginons Nouakchott quadrillée par un tel réseau de solidarités. C’est, à tout le moins, trois mille associations de proximité, nécessitant deux à trois fois plus d’AGRC, pour assurer les missions communautaires de celles-là. Vaste chantier, susceptible de pallier à un certain nombre d’incohérences et de lacunes générées par une urbanisation ; approximative, disons ; en tous cas, sous la coupe ordinaire d’intérêts particuliers. Un investissement de deux cent millions d’euros, dont plus de quatre-vingt pour cent en équipements réels d’AGRC ? Deux cent mille euros de frais annuels de gestion – la représentation de l’Etat et des bailleurs en chaque conseil d’administration ; leur concertation mutuelle au niveau global ? Un pari impossible à mener entre ceux-ci et celui-là ? Mais s’aperçoivent-ils, ces beaux messieurs et dames, que l’impossible devient, inexorablement, le nécessaire ? Partout, tant au quart-Nord « avancé » qu’au reste du Monde « retardé », la rupture entre gouvernants et gouvernés ne cesse de s’élargir ; les menées spéculatives d’une infime oligarchie se traduisent, désormais au grand jour, en famines et pénuries orchestrées ; les risques modernes des coutumières dérivations guerrières, généralisées ou localisées, se révèlent démesurés… La survie de l’espèce humaine passe, dorénavant, par une intelligence – j’allais écrire : une économie – de la solidarité. L’Homme n’a plus les moyens, ni le temps, d’être un loup pour l’Homme. Soyons, enfin, lucides… 

Source: La Tribune n° 410


[1]  et d’autant plus efficace que sa représentation peut être exactement adaptée, non seulement à la nature  et à la dimension de l’AGRC, mais aussi, à celles de l’organisme bénéficiaire… 




Chronique Mansor

7072008

Pour des raisons techniques indépendantes de ma volonté, la chronique n’a pas paru au cours des cinq dernières livraisons de la Tribune . Veuillez nous en excuser. J’informe, à cette occasion, que l’ensemble déjà paru de la chronique est disponible par courriel, à mon adresse : manstaw@gmail.com 

 

3 

 

C’est en creusant un sillon délimitant l’espace de la cité que les fils de la louve [1] – Romulus et Remus – fondent Rome, dont le dieu [2] tutélaire, Saturne, grand-maître de l’agriculture et des forces chtoniennes, sera bientôt identifié au Chronos grec, grand-maître du temps et des rythmes célestes [3]. Un en-dehors, un en-dedans, un avant, un après : on peut, désormais, aller et venir entre des références. Productrice de sens, la cité est un en-clos – un espace réservé, un code, une mémoire – où se construit un à-venir : silos à grains, familles, assurances diverses d’abondance et de fécondité.  Il y faut donc des portes, des clés et des gardiens ; des lieux, des signes et des comptes d’échange. Le caractère sacré du sillon, la loi sociale qu’il définit, apparaissent, même, supérieurs au lien du sang et Remus, qui les enfreint, est exécuté par son frère. D’emblée, la confrontation entre la citoyenneté et la familiarité est posée : L’indivis de l’Etat – ce qui ordonne l’en-clos et son à-venir, leurs relations avec l’en-dehors – est distinct et supérieur à celui de l’individu. Dans le cas contraire, c’est, au mieux, le despotisme ; au pire, l’anarchie. La voie médiane de gouvernement, celle de la vertu, se situerait donc quelque part entre ces extrêmes. Oligarchie, démocratie ? 

 

Ainsi condensé et sans discuter ici de la validité historique du mythe, on pressent les pièges d’un tel raisonnement, qui fit et fait encore, cependant, l’ordinaire des pensées politiques, actives ou réactives, des civilisations antiques et moderne [4] de l’Occident. Le mythe – ce n’est qu’une facette de sa fonction – justifie, à posteriori, un mode d’existence. On se dispense, dès lors aisément, de creuser davantage. Ce serait pourtant fort utile, en matière de chose publique, surtout lorsqu’on prétend à l’universalité. Musulmans, essayons-nous donc à l’ouvrage. En deçà de la fondation de Rome, il s’est préalablement effectué, au sein d’une région assez densément peuplée de diverses tribus, de diverses origines spatiales, mais toutes sédentarisées, une rigoureuse hiérarchisation, distinguant des classes sociales, des droits et des devoirs héréditaires, invariablement issue – au-delà de modèles plus ou moins lointains dans le temps et l’espace – de discontinuité(s) dans la circulation des informations vitales, à l’intérieur de et entre des groupes peu différenciés. Mode dominant des sociétés de cueillette et de chasse, la gestion collective – c’est à dire : discutée jusqu’au consensus unanime, au recollement communautaire – des incertitudes nées de ces segmentations, varie en fonction de la nécessité : l’urgence de la réponse peut apparaître au plus fort, au plus vif, au plus réfléchi, supérieure à la cohésion continue du groupe. Il prend alors, de son propre chef, une décision, agit, pour le bien de tous ; sinon, d’une fraction ; et son initiative peut se révéler viable. Pour autant, l’exception ne fonde un ordre nouveau qu’en ce qu’elle se répète, éventuellement sollicitée par telle ou telle partie, signalant une discordance persistante entre le groupe et son milieu. Coercition ? Mandat ? Il semble bien, en tous cas, que la fixation du pouvoir, sa centration repérable, soit la marque d’une débilité. Béquille d’un discours communautaire morcelé, le chef est, au mieux, un médecin de société… 

 

« Le peuple uni ne sera jamais vaincu ». La parole éblouissante, peut-être trop, du chilien Sergio Ortega n’a cessé, depuis trente-cinq ans, d’enflammer les cœurs oppressés. Faut-il s’étonner que les musulmans iraniens s’en soient, si facilement, emparés, lors de la révolution de 1979, en composant leur hymne « Barpakhiz » (se lever) ? Certes, il y aurait beaucoup à dire sur l’idyllique peuple, « souverain » en pleine Terreur jacobine, accessoirement nantie, quant à elle, d’une déclaration des droits de l’Homme et du citoyen, tout comme d’ailleurs, la république de Thiers, un siècle plus tard, aux prises avec le peuple parisien… Mais le propos n’est, évidemment, pas là. La formule d’Ortega touche les cœurs, profondément.  Après tant de millénaires écartelés, faut-il que la mémoire collective ait été à ce point marquée par l’innocente transcendance de son enfance, pour entretenir, à l’heure des mégapoles, une telle nostalgie ? Posons-nous la question : est-ce tant puéril ? 




[1]  Plus exactement, ses nourrissons. Les deux jumeaux, de sang royal et divin – leur géniteur n’est autre que Mars, le dieu de la guerre – ont été confiés, à leur naissance, aux flots du fleuve et recueillis par la bête sauvage, qui leur a donc transmis, par son lait généreux, quelque part, quelque chose de l’âge d’or…

[2]  Bien évidemment,  il ne s’agit pas de discuter de l’existence des divinités païennes : on en parle, en musulman convaincu, en ce qu’elles ont signifié, un temps, une référence fiable pour telle ou telle civilisation importante dans la genèse du monde moderne. Cette note vaut, particulièrement, pour ceux qui entendent combattre l’Occident : à défaut de le comprendre, étudiez, au moins, votre adversaire…

[3]  On verra plus loin  que cette assimilation ne se résume pas à un vulgaire syncrétisme approximatif. En y associant le dieu babylonien Baal dont le thème hante toute
la Méditerranée orientale et méridionale,  notamment en cette « Maurétanie » pétrie de culture judéo-phénicienne, elle réalise le trépied fondateur de la civilisation occidentale préchrétienne. 

[4]  L’actuelle, donc, apparue voici moins d’un millénaire, sur un modèle qu’on pourrait qualifier de «vénitien», tant l’empreinte de cette cité mercantile a marqué la naissance de notre modernité contemporaine. Voir, à ce sujet : Fernand Braudel –  « Civilisation matérielle, économie et capitalisme (XVe-XVIIIe siècles) » en 3 volumes – Armand Colin –  Paris, 1979. 




Chronique Mansour

19052008

 

Du haut de nos lilliputiennes décennies existentielles, on a du mal à envisager l’impact des périodicités multimillénaires qui fondent nos conditions de vie. Cinquante ans en arrière et voici la naissance de l’Etat mauritanien ; cinq siècles auparavant, et voilà celle de l’Etat français ; deux mille ans, plus tôt, balbutient les premières cités grecques, alors que
la Chine et le Moyen-Orient déclinent déjà près de vingt siècles de civilisation ; trois mille de plus, et c’est l’Histoire qui disparaît, faute de traces ; des vestiges, par ci, par là, juste suffisants pour échafauder des thèses, variablement plausibles : on a même pas bouclé la moitié du premier décamillénaire. Or, c’est en hecto-, voire en mégamillénaires, qu’il conviendrait de situer les aléas de l’humain – l’humanoïde ? – au sein des grands et petits cycles géo-climatiques de notre planète : citons, en vrac, quelques hectomillénaires de forêts couvrant
la Terre de l’équateur aux pôles, suivis de quelques autres glacés bien au-delà des limites contemporaines des neiges éternelles, deux décamillénaires de Sahara gorgé d’eau, de fruits et de gibier ; ici, une sécheresse brutale, anéantissant, en moins d’un siècle, tout un potentiel de vie, ou l’obligeant, à tout le moins, à de radicales mutations comportementales ; là, une exceptionnelle éruption volcanique, sinon l’impact dune monstrueuse météorite, plongeant la planète dans le froid le plus obscur ; ailleurs, de monumentales inondations, engloutissant d’immenses contrées habitées. En ces péripéties insensées, le plus étourdissant, sans doute, est qu’il restât quelque chose plutôt que rien, ce qui donne, tout de même, aux adeptes du « dessein intelligent », de sérieux arguments contre leurs détracteurs. 

 

Ce serait en développant son cortex cérébral – selon une non moins stupéfiante gymnastique génétique dont il nous faudrait admettre, aujourd’hui, sans discussion et dès le plus jeune âge, l’axiome invérifiable [1] – que l’espèce humaine aurait résisté à ces cataclysmes, y aurait forgé son exceptionnel génie. Cortex cérébral, système nerveux centralisé donc. L’idée sous-jacente est bien politique. L’homme serait un animal centralisateur, hautement centralisé, et l’on comprend aisément en quoi un tel concept ait pu réjouir les planificateurs marchands du XIXème siècle, et au-delà, le moindre capitaliste contemporain ; la moindre tête exploitant la sueur d’autrui… Sans présumer de leur contenance crânienne respective – on n’aurait peut-être des surprises – Georges Bush ou Albert Einstein seraient-ils mieux adaptés au Réel que Ki, l’intrépide bushman du film « les dieux sont tombés sur la tête » ou le prophète Mohamed – P.B.L. ? Les uns et les autres ne pourraient, en tous cas, échanger leur situation sans dommage. Y aurait-il, alors, plusieurs Réels ? Ou toute une diversité de se Le représenter ? Représentations à ce point prégnantes qu’elles puissent, parfois et certaines bien plus que d’autres – ce n’est évidemment pas fortuit – s’acharner à Le couvrir de sens et de signes, meubles ou immeubles, jusqu’à, non seulement, En interdire toute autre écriture, mais aussi, En commander la lecture ; la pensée, même ; unique ?   

 

Il y a un décamillénaire – ou deux : une broutille à l’échelle de l’Humanoïdité – naissaient l’agriculture et l’élevage. On n’en connaîtra jamais, probablement, le(s) processus exact(s) d’apparition [2]. En tous cas, cueillettes et chasses ne semblent – un jour ou l’autre, ici ou là, sous l’effet telle(s) ou telle(s) cause(s), éventuellement concommittantes – plus suffisantes à maintenir « l’unité de vie » et l’option  naturelle de l’essaimage pose problème. Entre la loi du moindre effort et celle de la conservation de l’énergie, la nature cherche des voies médianes, et si l’unité « écolo-socialo-économico-culturelle [3] » ne peut plus être maintenue, la ligne de partage fondatrice du « moins perturbant possible » serpente entre de nombreuses possibilités de scission. Cheminement aléatoire ? Le groupe d’Abel conduit les troupeaux, celui de Caïn, la charrue ; dans la forêt voisine – mais pas encore trop – une famille réduite de pygmées perpétue d’intemporels abandons entre ciel et terre, éventuellement pimentés d’échanges épisodiques avec leurs voisins spécialisés. Ceux-là – les pygmées et leurs homologues cueilleurs-chasseurs – actualisent, à chaque instant, dans l’échange et la mobilité continus des observations, des jeux et des quêtes nourricières, leurs rapports interpersonnels, en permanence au milieu d’eux-même et de leur milieu. Ceux-ci doivent, au contraire, s’en décaler, projeter périodiquement dans l’espace et le temps leur besoin, sans aucune assurance de le combler ; invoquent, banalement désormais, une autorité compensatoire de désirs inassouvis, et, entre exaspération et résignation, s’architecture tout un panel d’avidités, d’échanges, d’appropriations et de contraintes. Des tâches se spécialisent, le travail se divise, les murs s’élèvent, avec des fenêtres et des portes, et bientôt plus la même représentation du soleil au pas de chacune : un monde se civilise…

Source : La Tribune


[1]  Si l’on peut être amené à constater des modifications génétiques imputables à nos artifices faustiens – interprétables donc à la lueur d’une théorie évolutionniste, bien opportunément travestie pour endormir les consciences – on manque un tantinet de recul pour constater, in situ, la stabilisation d’une mutation naturelle à l’échelle d’une espèce…   

[2] Les lectures croisées de Marshall. Sahlins – « Âge de pierre, âge d’abondance. L’économie des sociétés primitives » – Gallimard, Paris, 1976, de J. Cauvin –  « Naissance des divinités, naissance de l’agriculture: la révolution des symboles au Néolithique » – Flammarion – Paris, 1998 ; de A.Testart et de B.Arcand (ouvrages précédemment cités) ; sont, à cet égard, assez instructives. 

[3]  En espérant que lecteurs et lectrices pardonnent cette boursouflure qualificative,  à peine suggestive, au demeurant, de la complexité sous tendue sous l’apparente simplicité de la formule : « unité de vie ». Si le lien environnemental semble le plus enclin à fluctuation,  il est d’autant plus « surveillé » par des processus régulateurs,  souvent d’ordre culturel, susceptibles de minimiser son impact sur  l’intégrité du groupe.




Chronique Mansour

9042008

 

Y aurait-il des lentilles universelles qui permettraient de distinguer, à coup sûr, le sincère de l’hypocrite, l’acte spontané de l’effort méritant ou de la comédie plus ou moins savante ? On a la sagesse, en islam, d’écarter les jugements d’intention, tout en incitant, en permanence, à la pureté de celle-ci. L’humain est ainsi relatif qu’il vaut mieux, en effet, tabler sur l’ambiguïté et l’évanescence de ses pulsions, quitte à reconnaître, en leur temps, la qualité de leurs conséquences pratiques. On se souviendra, ici de la parabole, attribuée au prophète Mohammed – P.B.L. – de l’assassin absous. Tel séide, nanti de quatre-vingt-dix-neuf crimes, se fit souci, un jour, de l’avenir de son âme. On lui indiqua l’adresse d’un religieux fort instruit qui saurait, sans nul doute, répondre à son interrogation. L’homme se met en marche, rencontre le pieux savant qui l’assure, après avoir ouï ses méfaits, de la damnation éternelle. « S’il en est ainsi », réplique le malheureux, en plantant sa dague dans le cœur de l’imprudent juge, « un de plus ne changera rien à l’affaire ».

 

Mais voilà, chose étrange, notre homme à nouveau dubitatif. On le renseigne, encore, sur un saint homme, plus versé, peut-être, dans les mystères divins. « En route ! », s’exclame aussitôt l’aventurier. Las ! Sur le chemin de l’espoir, guettait une bande de pillards et, sous leurs coups conjugués, c’est à l’assassin maintenant de rendre l’âme. Et les anges de se la disputer. « En l’enfer des plus vils     crimes ! », affirment les uns ; « Au paradis des plus folles espérances ! », rétorquent les autres. «Point de passion », tranche le Seigneur de Justice, « mesurez ses pas de part et d’autre de sa dépouille. Son sang versé a payé ses crimes et il allait, en vérité, de son ultime méfait vers l’enseignement de Ma Miséricorde ». Les anges comptent, méticuleusement ; et voici : la compassion était plus près d’un pas, d’un seul, cela suffit au Divin Pardon. Sans épiloguer sur les nombreux motifs de cette pénétrante parabole, on retiendra seulement ses implications concernant la relativité du jugement humain, fût-il construit sur les plus catégoriques principes. L’absolu, en islam, n’appartient qu’au Divin et c’est cette humble conscience qui fait, dans la lecture et l’application des lois, les plus ou moins bons arbitres.

 

« Point de contrainte en religion ». Cette injonction coranique, souvent évoquée, résume, à elle seule, le devoir de tolérance – plus précisément, de respect – du musulman envers la foi d’autrui, qui vient harmonieusement équilibrer son essentiel devoir de témoignage. C’est cette humaniste mesure qui aura, si banalement, assuré la paix des populations sous domination musulmane. Dans la ville même du prophète – P.B.L. – si les tribus juives furent bien victimes de leur propre forfaiture, sitôt qu’elle se fut, imprudemment, manifestée, l’habilité des hypocrites – ces fameux « mounafiqounes », régulièrement cités dans le Coran et, plus individuellement, dans les chroniques de l’époque – à naviguer aux frontières du doute et de la couardise, leur aura assuré, ici bas, une certaine quiétude, bien évidemment relative à leur propre culture de l’incertitude. L’éventail de la patience citoyenne est donc large, en islam. Non seulement tous ceux qui doutent ne sont pas, forcément, des couards – ce peut être, même, une position de courage   intellectuel [1] – mais encore les garanties accordées aux diverses communautés de ceux qui ne doutent pas n’excluent nullement le respect des espaces privés individuels, à ce point sacrés qu’un visiteur, ayant perçu un quelconque comportement répréhensible en la demeure de son hôte, ne peut le divulguer hors de celle-ci…

 

Mais pas plus en islam qu’en la plus idéale des cités grecques ou françaises – puisque ma patrie est censée cultiver le nec plus ultra des droits de l’Homme – les meilleures dispositions ne garantissent ni les meilleures intentions, ni les meilleures interprétations de leur lettre. Sous toutes les latitudes, tous les régimes, toutes les idéologies, non seulement les puissants ; banalement, par avidité de pouvoir ; mais aussi, les plus faibles ; pour des raisons beaucoup plus triviales de survie ; se seront, plus ou moins fréquemment, autorisés à manipuler, travestir, omettre, sinon caricaturer, les plus sages principes qui assuraient leur civilisation. On conçoit bien, sans trop théoriser sur cette pente dangereusement glissante, que la conjoncture politique, écologique, sociale, économique, puisse commander, à l’occasion, d’opportuns aveuglements. Tout est affaire de mesure, susurrent les spécialistes. Certes. Mais laquelle ? Montaigne s’effarerait, sans nul doute, du juste milieu sarkozien…

 

Source : La Tribune n°394




[1]  Mais pas forcément, non plus. La systématisation du doute, tout comme la foi aveugle,  peut susciter de bien paresseuses irresponsabilités, sources potentielles de plus dramatiques exclusions… 




Chronique Mansour

3032008

 

Cesse-t-on jamais, dans le moindre conflit, de parler de reconnaissance ? De soi, bien évidemment, en toute première instance, sans quoi la guerre n’eût jamais eu lieu. Mais aussi de l’Autre, en dépit des plus contraires apparences. On peut envisager, dès lors, le dynamisme unitaire du désaccord : c’est potentiellement une œuvre d’ajustement. Encore faut-il garder à l’esprit son terrain et sa raison d’être. Si l’on se préoccupe d’ajustement, c’est qu’il y a désordre. Et s’il y a désordre, c’est qu’il y a eu injustice, au sens le plus vaste du terme. On peut être injuste avec soi-même, son propre corps, ses enfants, son voisinage, son environnement ; envers un objet, un minéral, un végétal, un animal, une idée, un Principe… Mais, dans cet entrelacs de relations diverses, peut-on être juste également, en toutes circonstances et partout [1] ? 

 

La question est d’autant plus vive que, tôt ou tard,  la gestion du désordre s’impose, dans l’urgence, en nécessité vitale. N’ayant pris la peine de se contraindre à un ordre de priorités suffisamment élargi, suffisamment équitable, il faut, soudain, en inventer un nouveau, éminemment conjoncturel, qui se révèlera – le contraire serait miraculeux – caduc à plus ou moins brève échéance. Bien des traités de paix sont ainsi des déclarations de guerre. Bien des « progrès » se révèlent de terribles régressions. Qui osera le bilan de cent vingt années de pétrochimie, du dépeçage de l’empire Ottoman aux dérèglements climatiques, en passant par les douceurs acidulées du quotidien plastifié ? Il est assez peu probable que les savants et politologues du XIXème siècle aient eu le(s) sens assez fin(s) pour percevoir les explosions kamikazes ou  les déferlements tsunamiques de notre XXIème siècle. Tirerait-on leçon de « Lumières » si peu éclairées ? Ou serait-on obligé, en cette Mauritanie si longtemps opportunément en dehors de l’ « Histoire », de se contraindre aux mêmes politiques désastreuses ?  Entendons l’allégorie. 

 

On peut certes comprendre qu’un Georges Bush, tant limité par son héritage, n’ait autre choix que de conduire son pays dans la fosse qu’il s’est lui-même si obstinément creusé, depuis, disons, l’extermination des peuples amérindiens. Serait-ce le modèle standard ? Exemptée, grâce à Dieu, des appétits pantagruéliques propres aux puissantes nations,
la Mauritanie dispose d’un capital subtil d’adaptation aux plus dures conditions de vie, dont on a, très insuffisamment, mesuré la valeur. Prenons, par exemple, les structurations traditionnelles, interne et relationnelle, des sociétés indigènes. Hier relativement justes, tant sur le plan social qu’écologique, elles se révèlent, dans les nouvelles conditions de la survie, profondément injustes. Ce n’est pas – seulement – une fatalité métaphysique, c’est – aussi – un phénomène sensé dont l’étude ouvre des perspectives spécifiques au pays.  Faute de celle-ci – qui implique une analyse approfondie, objective, sans états d’âme ni à-priori moraux, des modalités du passé et des mutations en cours – des conflits, multiples et diversifiés, se développent, insidieusement, à tous les niveaux du corps social ; d’autant plus manipulables par des intérêts étrangers qu’on omet de se les approprier, de les intégrer dans le propre mouvement de
la Nation. 

 

A dire vrai, bien malin ou, plus probablement, bien présomptueux, celui qui prétendrait définir « le » mouvement de la nation mauritanienne. De grandes autorités sauraient assurément indiquer des pistes plus ou moins fréquentées, des lignes récurrentes de force et d’antagonisme, peut-être un répertoire de logiques concurrentes. On les espère, ces lecteurs avisés. Trouveraient-ils résultante stable à leurs investigations ? L’homme politique devrait s’employer à cette tâche, y croire ; il semble, plus souvent, feindre l’un et l’autre, s’en remettant à la reproduction servile de modèles exogènes. L’homme d’Etat, quant à lui, devrait s’en distinguer par l’exigence même de son devoir : celui de donner un sens à
la Nation, à la conduite de son gouvernement. Il est ici question de choix, souverain. En l’état d’entropie – d’autres diront : de construction – de la société mauritanienne contemporaine, il n’est pas certain que celui-ci puisse coïncider avec l’hypothétique résultante des humeurs, velléités et mouvances de la « chose publique
[2] » locale, pas plus qu’avec l’ordonnance illusoire d’une « sécurité » internationale, dont on a pu mesurer, ces vingt dernières années en Afrique, la très relative efficacité. La guerre, continuation de la politique par d’autres moyens ? L’inverse, on le voit, n’est pas exclu.          



[1]  Sun-Zi : « Les combats, de quelque nature qu’ils soient, ont toujours quelque chose de funeste pour les vainqueurs eux-mêmes »…  

[2]  la « res publica » des latins. La présider ne signifie pas diriger l’Etat et c’est dans cette juste mesure que, ni girouette ni despote, le grand homme s’élève… 




chronique Mansour

26022008

 

La pacification fut l’argument fondamental du capitaine Coppolani, le conquérant français de la majeure partie de
la Mauritanie, à l’aube du XX
ème siècle. Diversement appréciée par la mémoire des « pacifiés », cette représentation atteint au dogme dans la vulgate française où la mort du valeureux soldat, tombé au cours d’une embuscade célèbre, reste qualifiée « d’assassinat » : un crime donc, perpétué par l’Histoire. Aujourd’hui, les résistants palestiniens, accessoirement accompagnés de leurs enfants et épouse – qu’ils n’entretenaient, nous assure-t-on, à leur domicile, qu’en guise de « boucliers humains »[1] – font, eux, l’objet de frappes « chirurgicales » : de la médecine donc, salvatrice de l’Humanité. Voilà qui est assez lumineux pour éclairer les Lumières fondatrices de l’ordre mondial en cours depuis bientôt trois siècles. J’avoue humblement ne pouvoir me résigner à de tels artifices et chercher inlassablement un sens supérieur au verbe pacifier. La démarche n’est pas si simple : guerrière en son essence, elle implique, nécessairement, une méthode attentive aux aléas de la complexité, où les moyens justifient la fin et non pas, normalement, le contraire. 

 

Cela n’exclue ni le camouflage, ni la ruse, ni le bluff. Cependant, l’essentiel du travail, l’élaboration de la méthode, se situe dans le miroir de l’âme, aisément troublé par nos pulsions égotiques ; sinon, par quels souffles de quels vents ? L’indispensable solidarité, le réveil des multiples états de l’être, la conscience croissante de nos innombrables relations vitales, génèrent d’impensables frayeurs, des angoisses profondément déstabilisantes, des crises existentielles redoutables, dont les clés ne relèvent pas toutes, ni systématiquement, du refoulé de nos vécus, de nos inconsciences sensuelles. Nous appartenons aussi, et pas également, à des niveaux supérieurs de complexité, pas tous, ni systématiquement, biologiques. Cela laisse place, en fin compte, à une telle incertitude, un tel mic-mac de paramètres incontrôlables, que la conduite de la guerre, l’élaboration même de la méthode, ressemble plus à un jeu de dés – c’est le sentiment ordinaire de l’incroyant – ou au dépliement d’un destin – c’est la foi du croyant – qu’à la construction logique de comportements adaptés. 

 

Le remarquable en ce constat est qu’il laisse pressentir sinon un lieu, du moins un temps, de rencontre entre hasard et destin, sitôt que se tend l’attention au-delà du logique. « La méthode », aurait soutenu Sun-Zi, « fait naître l’unité de pensée ». Cette classique traduction me semble un peu trop réductrice d’une exposition chinoise peu encline à la verbalisation et j’aurais plutôt tendance à entendre dans le discours du fin stratège : « l’unité de pensée, voilà la méthode ». La concentration de l’athlète avant l’effort, la méditation silencieuse du philosophe, les ponctuelles prosternations du musulman, relèvent d’un même état d’esprit, une même quête de recueillement, qui rassemble mystérieusement nos forces : la méthode apparaît, variant en sa forme extérieure, au gré des engagements de la pensée, mais, en tous les cas, « elle nous inspire une même manière de vivre et de mourir, nous rend intrépides et inébranlables dans les malheurs et dans la mort ». On l’aura compris : l’unité dont il est ici question dépasse la simple cohérence des idées. 

 

Un expir, un inspir : c’est dans le silence que se conçoit la parole, dans l’occultation que germe le manifeste et ce n’est évidemment pas une anecdote que la tension de l’acte sexuel s’anéantisse, soudain, dans une « petite mort » frissonnante, prélude banal à l’hypothèse d’une nouvelle vie. « Le grand jour et les ténèbres, l’apparent et le secret : voilà tout l’art. Ceux qui le possèdent sont comparables au Ciel et à
la Terre […] Dans l’art militaire comme dans celui du gouvernement, il n’y a certes que deux sortes de forces, mutuellement productives et interagissantes ; leurs combinaisons étant sans limites, comme une chaîne d’opérations sans fin, comme une roue éternellement en mouvement, personne ne peut toutes les comprendre [2] ». Fort heureusement, la forme de la victoire n’apparaît qu’au coup de grâce, lorsque se dévoile, enfin, la forme exactement ajustée de la force : la voie qui la réalise demeure, quant à elle, nécessairement secrète.  Et, cependant, entre ce qui se dit et ce qui se tait, c’est comme pour les particules corrélées du physicien : marquées à jamais par leur rencontre, elles forment, à jamais, un tout inséparable… 
 

 



[1]  On détruit le bouclier, quoi de plus normal ? L’adjectif « humain », adjacent, relève du « dommage collatéral », qu’un seul « Sorry ! », un des vocables préférés du héros de séries américaines, suffit à gommer de la mémoire du spectateur « éloigné », peu concerné, en vérité, par l’assassinat perpétré. 

[2]  Sun Zi – L’art de la guerre, V,5. 




Chronique Mansour

5022008

CONFLITS 

 

24 octobre 1970. La résolution 2625 de l’O.N.U., sous la houlette inspirée de son conseil de sécurité – la fameuse « communauté internationale » des cinq grands marchands d’armes – stipulait que « Tout Etat a le devoir de s’abstenir de recourir à la menace ou à l’emploi de la force ». On en rirait si ce n’était si triste et, près de quarante ans plus tard, il ne resterait plus qu’à mesurer, une fois encore, la fermeté onusienne quant à ses bonnes résolutions. Pourtant, la formule avait, probablement, une ambition plus subtile. En proposant d’éliminer les risques de guerre entre Etats bien éduqués, on suggérait que la notion même d’ennemi devenait politiquement incorrecte, quiconque se déclarant tel devenant, ipso facto, le voyou du quartier qu’il faudrait bien se résigner à châtier, tous ensemble, histoire de lui inculquer les bonnes manières. On comprend l’angoisse des militaires, dangereusement menacés dans leur gagne-pain, et la stratégie réactionnaire des néocons outre-atlantiques. 

 

N’ayant droit à l’existence, l’ennemi doit disparaître. Pas de négociations, pas de réflexion sur les conditions de son émergence, pas d’autocritique donc : l’Autre, menace absolue de la sécurité, n’a pas à être connu, il faut l’éliminer, sans retard, en tant qu’incongruité sémantique irréformable. Pan sur l’ennemi ! Et voilà le terroriste en selle ! Il est partout, celui-là : en trente ans, on en aura exécuté quelques dizaines de millions en Afrique, aux quatre coins des rues et jusque dans les chambres à coucher, sans qu’il soit trop question, politesse internationale oblige, de définir les termes exacts de la menace. Quelques dizaines de millions : le prix de trois ou quatre guerres mondiales… Mazette ! C’est qu’il y en avait des stocks d’armes en souffrance, depuis la chute du mur de Berlin ! On aura tout de même appris, en cette radicale réforme lexicologique, que le terroriste peut, mille fois par jour, vous serrer la main avant de vous tordre le cou, dès l’ombre propice… Policiers, polissez donc, fouillez le visible et l’invisible, le public et l’intime ! Voici mon hall de gare, mon sac de voyages, mon panier à provisions, mes poils de barbe, le foulard de mon épouse, mon délit de sale gueule…Ton miroir ? 

 

Qui suis-je ? Enchaînée d’innombrables cadenas verrouillant chaque porte, la nuit grelotte de solitudes éclatées, muettes, assourdies par la rumeur uniforme des téléviseurs. Je devrais être en sécurité. Or, à intervalles irréguliers, quelque chose souffre, toujours, quelque part, me signifiant un combat dedans, peut-être titanesque, mais peut-être, tout aussi bien, lilliputien. On manque, à vrai dire, de perspectives, submergés que nous sommes d’informations. Trop de trop enfante le désert… L’admettre, c’est, illico, fermer les yeux et ouvrir l’œil. L’attention se porte désormais sur l’ennemi probable, pas tout à fait réel, encore, mais le bon, à coup sûr, celui qu’il vaut mieux avoir plutôt qu’un mauvais ami. Faut-il ici se flageller ? La démarche  a produit suffisamment de tares, en Occident chrétien – mais pas que là –  pour suggérer de plus aimables promenades, donnant au faible le temps de sa force, et au fort, l’espace de son repos. Le sommet de la montagne, disais-je, il y a bien loin dans cette chronique, restant nimbé d’un nuage, on flânera donc, parfois, un peu. Ce n’est pas une distraction. 

 

Voici que s’ouvre une autre lecture. Je vous suggérais, la semaine dernière, de découvrir le Saint Livre en apprenti stratège, il s’agirait maintenant d’y entendre votre propre adversité, d’y composer l’éventail de vos négociations intimes, vous pénétrant en permanence de la certitude, toute simple, qu’en dépit de sa présence, constante, à vos côtés plus ou moins intériorisés, votre ennemi – jamais exactement, grâce à Dieu, identique au mien –  est condamné, irrémédiablement, à disparaître au bout du chemin où « ne subsistera, pleine de majesté et de noblesse, que
La Face de ton Seigneur
  [1] »
. La illaha illallah : c’est bien toujours à la même Source, au même Océan, que le musulman puise son salam, sa propre paix – jamais exactement, grâce à Dieu, identique à celle de son voisin,  mais aisément traduisible en comportements sereins, vécus au quotidien, perceptibles. Sans nul doute, cela donne une certaine couleur de société, riche de tout un enchevêtrement de quiétudes, plus ou moins dodues, plus ou moins profondes, comme autant de trêves négociables au pas même de nos portes. La vraie guerre, le grand jihad, est un vaste échange d’ennemis. 

 

 



[1]  Saint Coran – 55, 27. Laissant aux plus athées de mes lecteurs qui ont su, jusqu’ici, tenir tête, le soin de méditer, dans leur langage, la saveur de l’ennemi intime et sa seigneurie, minuscule ou majuscule, à leur gré : la nuance est, somme toute, assez secondaire à l’enjeu de sens… 




Chronique Mansour

14012008

« Chacun voit midi à sa porte ». La simplicité du dicton cache, sous chaque terme de son énoncé, un concept fondamental de l’humain, du moins de l’humain civilisé : conscience de soi, perception de l’autre, temps, lieu, propriété, frontière. Eventuelles frictions, donc, et bruits de bottes en perspective… Sont-ils cependant, les hommes, tous et tout le temps aveugles à l’atemporalité du partage universel ? Il existe, entre les deux propositions, un lien-miroir fort où s’architecture toute une échelle de nuances comportementales : on s’y révèle les uns par rapport aux autres, mais, plus encore et d’abord, chacun d’entre nous, en chaque situation qui nous place devant un choix. Se souvient-on de la parabole du bon samaritain ? Un homme blessé gisait, dans son sang, au bord du chemin. Passent de scrupuleux dévots, égrenant leur chapelet : les uns sans voir, les autres craignant l’impur. Vient enfin un homme de rien, un samaritain honni du beau monde, se précipite, soigne, accueille à demeure : où sont les mécréants ? 

 

L’anecdote n’a rien de définitif. Le dévot qui l’entend garde, jusqu’à son dernier souffle, le choix du meilleur, et rien ne permet de conclure qu’un homme de rien est forcément, en chaque lieu, à chaque instant, un homme de bien. En ce sens, Machiavel eût, probablement, traité l’histoire de toute autre manière ; en faisant passer, par exemple, un va-nu-pieds fort heureux de se saisir des bottes du gisant ; sans compter les innombrables broderies plausibles, en demi-teintes, combinant intérêt personnel et compassion d’autrui : nous savons bien, nous les humains, nous arranger, à l’occasion, d’opportunes modérations de conscience… J’entends d’ici les protestations outrées des onctueux prélats, se prélassant dans la soie de leur foi, et pourtant : il eût été probablement plus sain, et socialement plus efficace, d’admettre, une bonne fois pour toutes, la relativité de nos élans et construire, au dedans des idéalités transcendantes qui font l’ordinaire des évangiles, des bornes suffisamment visibles et communes pour loger l’ordinaire de notre humanité. 

 

C’est, somme toute, une des originalités de l’islam que d’avoir, dès ses fondations, compris cette nécessité. Tous les hommes sont appelés à la sainteté, soit ; fort peu cependant y parviennent et c’est cette réalité qui fait notre société.
La Révélation Coranique transpire de ce pragmatisme tranquille : on y reconnaît, par exemple, la loi du talion – textuellement inférieure, certes, au choix du pardon – mais acceptable, tout de même, sous certaines formes et conditions qui insèrent la vengeance – plus souvent : sa compensation – dans l’ordre d’une justice publique. On y autorise, parfois du bout des lèvres – c’est notamment le cas du divorce, « la permission la plus détestée » de Dieu – des actes de rupture, sinon de violence ; toujours, cependant, dans de strictes limites. Ayant à gérer un conflit d’autant plus redoutable qu’il portait le glaive entre membres de mêmes familles, mais d’autant moins contournable que les belligérants s’affrontaient en leurs plus intimes convictions, les premiers musulmans avaient certes besoin de telle mesure. L’interdiction de s’en prendre aux non-combattants – moines et rabbins, notamment
[1] – ainsi qu’à leurs biens ou dépôts – en particulier, les églises, ermitages et synagogues – d’arracher les arbres et de brûler les cultures, l’exhortation constante à la modération et à la clémence, n’excluaient ni la détermination dans la décision, ni la fermeté dans l’action, ni le tranchant des armes. 

  

Quatorze siècles plus tard, on a, dit-on, beaucoup progressé. Les nécessités des droits de l’Homme imposent des « dommages collatéraux » dans les frappes « chirurgicales » censées régler les conflits modernes. Dix civils, au bas mot – cent, plus souvent – pour un seul combattant, tel est le bilan ordinaire des victimes de ces précisions guerrières, fort laïques, cependant, soyons rassurés : foin de tout fanatisme d’un autre âge ! Effectivement : le « conseil de sécurité »  des Nations Unies [2] regroupent les cinq plus grands marchands d’armes de la planète, détenant, en particulier, la quasi-totalité des armes de destruction massive, sans cesse « améliorées », dont la quête anxieuse hors de ce cercle intimiste constitue l’argument définitif  de douteuses invasions. Il n’y a pas à dire : toutes les portes sont égales entre elles, mais certaines le sont plus que d’autres… 




[1]  à moins, bien évidemment, que la preuve formelle de leur engagement ait été établie. 

[2]   unies, peut-être ; mais au prix fort : plus de soixante millions de victimes de guerres ou génocides, au XXème siècle.  Le commerce des armes se porte bien, merci, et la « communauté internationale » promet de meilleurs résultats au XXIème. .. 




Chronique Mansour

20122007

 « Chacun voit midi à sa porte ». La simplicité du dicton cache, sous chaque terme de son énoncé, un concept fondamental de l’humain, du moins de l’humain civilisé : conscience de soi, perception de l’autre, temps, lieu, propriété, frontière. Eventuelles frictions, donc, et bruits de bottes en perspective… Sont-ils cependant, les hommes, tous et tout le temps aveugles à l’atemporalité du partage universel ? Il existe, entre les deux propositions, un lien-miroir fort où s’architecture toute une échelle de nuances comportementales : on s’y révèle les uns par rapport aux autres, mais, plus encore et d’abord, chacun d’entre nous, en chaque situation qui nous place devant un choix. Se souvient-on ici de la parabole du bon samaritain ? Un homme blessé gisait, dans son sang, au bord du chemin. Passent de scrupuleux dévots, égrenant leur chapelet : les uns sans voir, les autres craignant l’impur. Vient enfin un homme de rien, un samaritain honni du beau monde, se précipite, soigne, accueille à demeure : où sont les mécréants ? 

 

L’anecdote n’a rien de définitif. Le dévot qui l’entend garde, jusqu’à son dernier souffle, le choix du meilleur, et rien ne permet de conclure qu’un homme de rien est forcément, en chaque lieu, à chaque instant, un homme de bien. En ce sens, Machiavel eût, probablement, traité l’histoire de toute autre manière ; en faisant passer, par exemple, un va-nu-pieds fort heureux de se saisir des bottes du gisant ; sans compter les innombrables broderies plausibles, en demi-teintes, combinant intérêt personnel et compassion d’autrui : nous savons bien, nous les humains, nous arranger, à l’occasion, d’opportunes modérations de conscience… J’entends d’ici les protestations outrées des onctueux prélats, se prélassant dans la soie de leur foi, et pourtant : il eût été probablement plus sain, et socialement plus efficace, d’admettre, une bonne fois pour toutes, la relativité de nos élans et construire, au dedans des idéalités transcendantes qui font l’ordinaire des évangiles, des bornes suffisamment visibles et communes pour loger l’ordinaire de notre humanité. 

 

C’est, somme toute, une des originalités de l’islam que d’avoir, dès ses fondations, compris cette nécessité. Tous les hommes sont appelés à la sainteté, soit ; fort peu cependant y parviennent et c’est cette réalité qui fait notre société.
La Révélation Coranique transpire de ce pragmatisme tranquille : on y reconnaît, par exemple, la loi du talion – textuellement inférieure, certes, au choix du pardon – mais acceptable, tout de même, sous certaines formes et conditions qui insèrent la vengeance – plus souvent : sa compensation – dans l’ordre d’une justice publique. On y autorise, parfois du bout des lèvres – c’est notamment le cas du divorce, « la permission la plus détestée » de Dieu – des actes de rupture, sinon de violence ; toujours, cependant, dans de strictes limites. Ayant à gérer un conflit d’autant plus redoutable qu’il portait le glaive entre membres de mêmes familles, mais d’autant moins contournable que les belligérants s’affrontaient en leurs plus intimes convictions, les premiers musulmans avaient certes besoin de telle mesure. L’interdiction de s’en prendre aux non-combattants – moines et rabbins, notamment
[1] – ainsi qu’à leurs biens ou dépôts – en particulier, les églises, ermitages et synagogues – d’arracher les arbres et de brûler les cultures, l’exhortation constante à la modération et à la clémence, n’excluaient ni la détermination dans la décision, ni la fermeté dans l’action, ni le tranchant des armes. 

  

Quatorze siècles plus tard, on a, dit-on, beaucoup progressé. Les nécessités des droits de l’Homme imposent des « dommages collatéraux » dans les frappes « chirurgicales » censées régler les conflits modernes. Dix civils, au bas mot – cent, plus souvent – pour un seul combattant, tel est le bilan ordinaire des victimes de ces précisions guerrières, fort laïques, cependant, soyons rassurés : foin de tout fanatisme d’un autre âge ! Effectivement : le « conseil de sécurité »  des Nations Unies [2] regroupent les cinq plus grands marchands d’armes de la planète, détenant, en particulier, la quasi-totalité des armes de destruction massive, sans cesse « améliorées », dont la quête anxieuse hors de ce cercle intimiste constitue l’argument définitif  de douteuses invasions. Il n’y a pas à dire : toutes les portes sont égales entre elles, mais certaines le sont plus que d’autres… 




[1]  à moins, bien évidemment, que la preuve formelle de leur engagement ait été établie. 

[2]   unies, peut-être ; mais au prix fort : plus de soixante millions de victimes de guerres ou génocides, au XXème siècle.  Le commerce des armes se porte bien, merci, et la « communauté internationale » promet de meilleurs résultats au XXIème. .. 







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