Aziz contre l’opposition

15032010

 

 Le dialogue c’est quoi ? 

« Vous entendez souvent cette dernière (l’opposition) parler de dialogue. Je crois que notre conception du dialogue est différente de la sienne. 

Nous, dans la majorité, sommes disposés au dialogue à travers les chaînes de télévision, dans la rue et dans tout lieu qu’ils veulent mais je voudrais me demander ici si la conception qu’ils se font du dialogue est la même que celle qui est connue dans le monde entier où il y a toujours une majorité qui gouverne et une minorité dans l’opposition, conformément au système démocratique en vigueur. » 

C’est en ces termes que Mohamed Ould Abdel Aziz a réagi à la demande au dialogue réitérée plus d’une fois par l’opposition. Celle-ci est montée au créneau depuis quelques mois pour dénoncer ce qu’elle a décrit comme une crise généralisée. 

Il y a eu d’abord  la COD qui a dénoncé une « comédie de changement » n’ayant  eu pour effet qu’une désorganisation et une mauvaise prise en charge des questions comme la lutte contre l’esclavage et le retour des déportés. Cette coalition avait alors saisi  « l’urgence de s’unir pour sauver le pays et de  prouver  qu’il y a un barrage au despotisme ». Histoire de « clarifier la scène politique», sans doute. Mais celle-ci ne se précisera en termes de jeu véritable que lorsque le RFD intervient par la voix de son président à la faveur d’une conférence de presse et que l’UPR réagit juste le lendemain. Ahmed Ould  Daddah  avait exprimé alors ses inquiétudes après le rappel par la Mauritanie  de son ambassadeur à Bamako en réaction à la libération par Al Qaida d’un otage français consécutivement à celle de terroristes emprisonnés au Mali. Il avait critiqué la gestion des problèmes sécuritaires du pays, estimant que celle-ci devait relever d’une action sous régionale concertée. Le chef de file de l’opposition avait déploré son non implication par le chef de l’Etat dans les questions cruciales.    

A quoi le parti au pouvoir va lui répondre que pour être invité au dialogue il faut que le RFD reconnaisse le président de la république dont il a contesté l’élection au lendemain du 18 juillet. 

Autre réaction du pouvoir : quelques semaines plus tard, la CPM est née. Des partis se réclamant de la majorité se sont organisés elles aussi  en coalition des partis de la majorité. Equilibre des forces ou préparation au dialogue ? Toujours est –il que la scène politique s’est animée par les sorties des uns et des autres. 

Toute intervention du pouvoir est matière à critique. Le premier ministre, un certain  1er mars se fait le chantre de l’arabité de la Mauritanie. Un discours commémoratif de la journée de la langue arabe est servi comme pour plaire aux nationalistes arabes du pays. Effet immédiat les ondes publiques se font le relais d’un discours qui appelle désormais à l’arabisation exclusive de l’administration : débats et opinions favorables fusent sur les ondes de la radio te de la télévision nationales. 

Le 8 mars c’est le président de l’Assemblée et préside nt du parti APP qui réagit. Messaoud Ould Boulkheir déclare devant les femmes de son parti : « Nous avons vécu par le passé des problèmes très regrettables et que nous nous sommes attelés à le résoudre Tout récemment il nous a été infligé une nouvelle orientation qui risque de nous diviser à nouveau. On nous dit que la Mauritanie est exclusivement arabe, que seule la langue  arabe doit être employée.  Nous pouvons développer notre arabité sans discriminer ceux parmi nous qui ne sont pas arabes.» 

Même réaction du côté de l’UFP dont le président a dénoncé le 13 mars « certaines manifestations devenues dangereuses du populisme et de la démagogie de Ould Abdel Aziz et de son pouvoir à travers la question de la langue arabe, aujourd’hui imprudemment instrumentalisée pour semer la discorde au sein de nos populations. » Pour Ould Maouloud « autant il est légitime d’œuvrer à promouvoir la langue arabe, autant il est du devoir de tout décideur responsable de reconnaître les mêmes droits aux autres composantes non arabes de notre peuple » 

 

  

Sur un tout autre sujet Messaoud Ould Boulkheir, le président de l’APP qui est en même temps le président en exercice de la COD a dénoncé « la détérioration des relations avec les pays voisins qu’ils soient au Nord ou au Sud allusion sans détour aux derniers développements dans les relations avec le Mali suite à la libération de prisonniers ayant permis la libération par Alqaida d’un otage français. La Mauritanie avait en guise de protestation rappelé son ambassadeur au Mali et signifié par la voix de certaines de ses autorités dont le Premier ministre Ould Laghdaf qu’elle ne négocierait pas avec les terroristes et ne cédera pas au chantage consistant à donner des rançons ou à faire des échanges. 

Un grief qui ne laissera pas indifférent  Mohalmed Ould Abdel Aziz :  « La république islamique de Mauritanie, gouvernement et président confondus, a décidé, après ce qui est intervenu avec un pays frère et voisin, de rappeler son ambassadeur pour les intérêts supérieurs de la nation. L’opposition, ou une partie de celle-ci a dénoncé cette décision et défendu les intérêts d’autrui ; cela est contre les orientations des oppositions connues dans le monde entier.» A-t-il dit devant les populations d’Arafat samedi. 

« Une partie de l’opposition » ? Est-ce à dire qu’Ould Abdel Aziz écarte du rang de ses fustigateurs un certain  Jemil Ould Mansour ? 

Le président du Tawassoul a dans une conférence de presse organisée mercredi donné sa conception du dialogue et sa lecture des choix diplomatique set sécuritaires du pouvoir.    

Au sujet du dialogue, Ould Mansour estime que « pour avoir un dialogue sérieux il faut que la majorité qui soutient le président Ould Abdel Aziz sache qu’il est impossible de gérer la Mauritanie de la même manière qu’une autre époque et que l’ouverture est inévitables et qu’il faut reconnaitre les autres pour que ceux-ci vous reconnaissent et nous avons dit que nos amis mais de l’opposition démocratiques sachent  qu’il est impossible de gérer les relations politiques avec les partenaires de la même manière qu’avant le 18 juillet. Maintenant nous avons une autre situation, nous avons président élu, une situation démocratique normale et il faut comprendre que l’acceptation de cette situation nous aide au dialogue sérieux car la volonté est plus importante. » 

Une position que d’aucuns ont perçue comme clin d’œil au pouvoir. Toujours est-il que désormais dans le discours du président de la Mauriatnie, la nuance est notoire.  De quoi se souvenir de la fameuse notion d’ « opposition responsable » employée du temps d’Ould Taya à l’endroit de ceux -comme l’UFP à l’époque- s’étaient disposés à dialoguer avec son pouvoir et s’étaient  montrés moins virulents. 

Autre temps autre époque. Et  Ould Abdel Aziz de dire : « s’agissant du dialogue, nous considérons que nous gouvernons conformément à la volonté du peuple mauritanien et nous n’allons pas partager le pouvoir avec qui que ce soit et nous n’allons céder sur rien à ce sujet car la responsabilité pèse sur nous en tant que majorité. Et si, au niveau de l’opposition, ils n’ont pas de programme ou de vision politique claire, ce n’est pas notre affaire. (…) » 

Mépris ou désir d’écraser ses adversaires devant le peuple ? Aziz n’hésite pas à se radicaliser dans le discours. Si ses adversaires avaient consenti de participer au scrutin qui va le porter au pouvoir sous réserve que soient respectés les accords de Dakar stipulant un dialogue inclusif, le tombeur de Sidi Ould Cheikh Abdellahi déclare : « si l’opposition entend par dialogue ce qu’ils appellent l’accord de Dakar, nous, nous n’opérons pas sur la base de considérations qui ne nous concernent pas. » 

Pas du tout concerné par cet accord de sortie de crise devant les partenaires internationaux ? 

En attendant de savoir ce qu’une telle déclaration  va donner comme conséquence, celui qui se veut le président des pauvres  martèle : «  ce qui nous importe c’est l’amélioration des conditions de vie des citoyens de manière honnête, transparente et qui serve toutes les franges du peuple mauritanien et garantisse la répartition équitable des ressources nationales et c’est précisément ce auquel nous sommes disposé et s’ils ont la volonté de dialogue sur cette base, nous sommes ouvert sur ce plan. » 

Pour le moment les prix grimpent, le quotidien se faut de plus en plus hostile. Une équation dont il a peut-être la solution. Mais le pessimisme est grand du côté de l’opposition.   

« Le pouvoir conduit la Mauritanie vers le chaos par les multiples errements du gouvernement sur les plans politique, économique, social  et sécuritaire », dira Mohamed Ould Maouloud devant les populations de Sebkha samedi 13 mars. 

Action réaction, la sortie d’Ould Abdel Aziz a Arafat peut certainement donner l’occasion à la polémique en attendant que le dialogue soit véritablement ouvert. Le ministe de la santé Ould Horma a déclaré que Ould Abdel Aziz est « une ligne rouge » et que les leaders de l’opposition sont en train de « trembler dans la ville ». Mohamed Ould Maouloud  cité par www.saharamedia.net au sujet de cette intervention du ministre dans le quotidien  Chaab a simplement dit : Dieu lui pardonne

Source : La Tribune n°492




Chronique Mansor

24122008

Sans aller, pas de retour. Prendre la route, ouvrir un livre, s’investir dans une relation, vivre, tout simplement, un événement extraordinaire – à ses propres yeux, du moins – et voilà, peut-être, l’éveil d’un autre regard, encore… Que deviendra-t-il ? Bardés que nous sommes, tous, de convictions, d’œillères et d’assurances, masqués de convenances dûment estampillées « made in quelque part », le cours des choses devrait éteindre, normalement, cette lueur, sinon en estomper suffisamment l’éclat pour nous épargner la moindre remise en cause. C’est donc, passées les prodigieuses années de la prime enfance, plutôt insensiblement, en touristes, que nous nous altérons. Mais cette insensibilité, qui nous évite bien des douleurs, entretient, également, notre inconscience, et nous voilà, vieillissant, incapables de cueillir le fruit de notre usure. Toutes ces différences, ces modulations, ces nuances, qui devaient nous apporter con-naissance – à chaque instant, potentielle renaissance – nous traversent sans nous émouvoir, à jamais inexploitées, hélas ; inexorablement délétères, ce faisant. Waterloo, Waterloo, morne plaine…  « L’œil mouillé d’un pleur involontaire », l’ennui nous emplit la gorge de sa fadeur infecte, et, geignant, nous allons vomir, sur quelque étrange ou étranger en chemin d’autre regard, la responsabilité de nos vains aplatissements. 

On croit échapper à ce non-destin, en s’octroyant, de la sorte, un quelconque pouvoir, variablement éphémère. Les luttes qu’on engendre, en conséquence, nous accablent d’autant plus qu’elles impliquent, tôt ou tard, des concrétions de richesse, lourdes et convoitées. Du coup, c’est tout l’environnement qui s’épaissit, couvrant d’ombres –  ténèbres sur ténèbres – d’abord les plus aisés, puis les plus secrets, chemins de retour sur soi. Combien d’amours sublimes se seront-ils, ainsi, pétrifiés dans leur mise en scène spectaculaire, bien avant d’avoir livré leur eau de Jouvence !  Entre soi et soi-même, comme entre l’Un et l’Autre, il y a, toujours désormais, un objet quelconque, une consommation, un péage, à investir ou à payer, sinon à détruire, puis un autre, et encore un autre, indéfiniment. Ce n’est pas tant la nature qui a horreur du vide, c’est notre ego, surchargé, qui craint le dénuement et le silence, qui ne sait plus goûter l’attente. Encombré d’hétéroclites intermédiaires et de clinquants artifices, l’espace-temps perd sa qualité transitionnelle. On s’y retrouve moins qu’on ne s’y éparpille, fragmenté par mille désirs, mille accaparements, mille assouvissements ; mille et une frustrations, en fin de compte ; certes, à plus ou moins brève échéance, mais irrémédiablement, toujours : l’objet réel de la quête, du mouvement, du regard, ne peut jamais être atteint, par ces chemins trop pleins. Mais, si nous avons tout à gagner, individuellement et collectivement, à alléger nos estomacs, s’agit-il, pour autant, de l’atteindre, cet « obscur objet du désir » ? 

Quinze années durant, Al Ghazali, le célèbre et très honoré juriste de l’université bagdadienne, Annizzamiyya, interrompit sa brillante carrière pour suivre, dit-on, un maître soufi, errant dans le monde, plus pauvre que Job – P.B.L. Son périple s’acheva, poursuit la rumeur, par une belle après-midi ensoleillée, en un champ d’ordures où, étonnamment, le rude ascète avait ordonné, au notable en guenilles, de nettoyer un espace pour la prière de ‘asr [1]. Dépourvu de tout balai, c’est à quatre pattes et à l’aide de sa barbe, sensiblement allongée, durant ces longues années de pérégrinations, qu’Al Ghazali entreprit de faire place nette et c’est en cette étrange posture, que le voile, soudain, se déchira. « Le Réel est sans méthode. Il n’a pas à être atteint, Il est déjà là [2] ». Sans avant, sans après, le cœur vide de ce qui n’est pas présent, tout entier dans l’acte en cours, sans plus aucun souci d’appropriation, pas même et surtout, de sa propre image, évanouie, il est Cela et ce « il » est ton propre recueillement, lorsque ton attention accomplit, enfin, ton intention, instantanément foudroyée. Re-cueilli, ineffable bonheur de l’orphelin inconsolable : tout concorde, désormais. A nouveau détaché de l’Arbre central – aussi fallait-il, en première instance, murir, mourir, dans les feuilles du Bien et du Mal, s’y situer, en toute sincère illusion – te voici de retour, formidablement présent, en ta plus complète absence. Il y a donc bien une vie après la mort, et le signe de cette certitude, c’est la joie, irrépressible, incompréhensible, immédiate, qui t’a inondé, peut-être déjà, t’inonde, ou t’inondera, une fois, au moins, au cours de cette existence. Joie sans objet, étonnement sans borne, « O toi, âme apaisée, retourne à ton Seigneur, satisfaite et agréée, rejoins Mes fidèles, entre en Mon Paradis [3] », t’en souviens-tu, gouttelette de pluie ? La vague n’est plus, l’Océan demeure… 

 



[1] Second office de l’après-midi, en islam, souvent considéré comme central des cinq rites journaliers.

[2] Ranjit Maharaj

[3] Saint Coran, 89 – 27, 28, 29 et 30.




Chronique Mansor

15122008

Mouvement vital – plus généralement, créatif – la retraite relève d’un cycle d’existence qui met en corrélation divers éléments indispensables, les uns aux autres et tous à l’ensemble qu’ils constituent. Contraction et dilation environnent l’instant, régulées par le jeu de l’attirance et de la répulsion. Cependant, la symétrie n’est, jamais, exacte. Entre retraite militaire et retraite spirituelle, la nuance est, normalement, de taille. Un élément ne se reconnaît lui-même que sous l’hégémonie de ce qui l’attire, jamais devant celle de ce qui le repousse. Si l’on ne se pose qu’en s’opposant, c’est bien l’effacement dans l’Aimé, l’ardent désir de l’amant, son seul lieu de repos, où puiser, au plus profond secret de lui-même – un hindouiste ou un chrétien écrirait, peut-être : Lui-même ; tant corrélés, semblent, ici, l’Un et l’Autre – son eau de Jouvence… Tout autour, sonnent trompettes et buccins. Dommages collatéraux ? Ce n’est ni fortuit, ni accessoire, c’est, suprême paradoxe, juste nécessité, signes. Certes, on peut s’effarer, à bon droit, de tant de bruits et de fureurs, tant qu’on n’a pas été, soi-même, effleuré par l’aile de la colombe. Alors on sait, instantanément, que le talon des puissants, aussi lourd soit-il, est enchaîné à ceux qu’il opprime ; n’a d’autre choix, pour assurer son pouvoir, temporaire et, fatalement, relatif, que de maintenir ce qui le renversera, tôt ou tard, force, irrémédiablement, contre force, interminable amoncellement. En fin de compte, il ne reste que la foi pour défaire ces montagnes – « tu les crois figées, alors qu’elles passent, comme des nuages [1] » – en tapisser les rives et le fond des océans : la foi, c’est, à un degré plus ou moins clair de conscience, de l’amour sublimé et ça nous rend petit, petit, grain de sable s’amenuisant, encore et toujours, sous la vague, et puis poussière, et puis vent, et puis, et puis, Eternel Mystère, al hamdou lillahi rabbil ‘alamine… 

 

Mais, quelqu’en soit la prééminence, qualitative, en ce monde manifesté, c’est bien fadaises – ou roublardise – que d’assommer le pèlerin à grands coups d’amour divin. Fluctuante permanence – voilà donc sa faiblesse – la guerre est là, partout à la surface des choses ; en nous-mêmes, tout d’abord et en définitive, jusqu’à ce point précis, mathématique – c’est-à-dire, on s’en souvient, sans dimension ni étendue – d’où tout se réalise. Le Texte fondateur [2] de la religion la plus fortement, peut-être, et anciennement centrée sur l’Amour – le krishnaïsme – met en scène un combat où Arjuna, le héros, à l’orée d’un affrontement entre pères et fils, frères et cousins, maîtres et élèves, se lamente et implore le Dieu Compatissant. Celui-ci lui enseigne, alors, la réalité de ce qu’ailleurs, on nommera « jihad ». Non pas que les arguments développés soient, ici et là, interchangeables, chaque émanation de
la Tradition émergeant dans une sémiologie et une conjoncture distinctives, mais ils manifestent une même volonté de dévoiler le sens spirituel du conflit, de la tension, de l’effort. Dès lors, Arjuna et Mohamed – P.B.E. – combattent leurs ennemis avec une d’autant plus précise et efficace attention qu’elle dénude ceux-là, dans l’action fermement assujettie à sa racine immobile, de toute passion, de toute quête de pouvoir(s).  En conséquence, ce qu’ils instaurent, avec la victoire, est bien autre qu’un état, encore moins un Etat, nécessité gestionnaire de leurs temps, au demeurant
[3] : un chemin éprouvé de conscience ; un mouvement convergent d’âmes, chacune à son degré de lumière ; un pacte de vie, entre toutes ; une résurrection d’identité commune, sans nécessité d’immatriculation ni de police d’assurances… 

 

« Le renoncement, c’est quand le cœur se vide de ce qui n’est pas dans la main ». Dans celles de l’ange impavide – maître des maîtres, on le devine, en arts martiaux – l’épée flamboyante tournoie, interdisant l’accès au fruit sublime, tandis que Majnûn passe, oublieux de lui-même. « Toi, rien plus que toi », murmure-t-il et l’adversaire s’évanouit, soudain, comme une brume… Lorsque le fou d’amour pénètre dans l’enceinte sacrée, il n’a rien, absolument rien dans la main, aussi le fruit vient-il, instantanément, la remplir. Le portera-t-il à sa bouche ? Rien n’est moins sûr, désormais, et c’est à peine si l’on distingue sa frêle silhouette – mais ne serait-ce pas, plutôt, un couple enlacé ? – dans la lumière plus aveuglante qu’une nuit sans lune. L’autre regard se dessille, enfin délivré de toute image, et rien ne saura plus, probablement, interrompre sa contemplation intérieure. Tous les murs seraient-ils, à présent, dépourvus d’ouverture, que le kaléidoscope n’en continuerait pas moins ses palpitantes métamorphoses, de ciel en ciel, jusqu’à la certitude de l’Ineffable. C’est certain, c’est oracle, disait Rimbaud. Le vacarme des démons, paniqués, envahit l’étendue : la nef royale est de retour… 




[1] Saint Coran , 27 – 88 

[2] « 
La Bhagavad-Gita », the Bhaktivedanta Book Trust, ISBN 2-908500-02-7
 

[3] Et avec une rigueur accrue pour l’ultime messager divin : critère d’appréciation non-négligeable, à notre goût contemporain… 




Ould Deyahi au BIT, Kane Ousmane à la SNIM et Ould Ebnehmeyda à la BCM…

11112008

Ould Deyahi au BIT, Kane Ousmane à la SNIM et Ould Ebnehmeyda à la BCM…

 

 

Mohamed Ali Ould Sidi Mohamed Ould Deyahi quitte la SNIM pour devenir le premier mauritanien directeur exécutif du BIT. L’annonce a été faite la semaine dernière. Ould Deyahi est remplacé à la tête de la SNIM par Kane Ousmane jusque-là Gouverneur de la BCM. Lui-même est remplacé par Sidaty Ould Ebnehmeyda à la tête de l’institution financière.

Même s’il reste un «illustre inconnu», Ould Ebnehmeyda est l’un des premiers cadres recrutés par la BCM au début des années 70. Ayant fait un passage à l’ENS de Paris puis un cursus complet et réussi à la Sorbonne, Ould Ebnehmeyda acquiert tout son savoir financier à la BCM où il est aujourd’hui l’un des plus gradés. Il a été directeur de banque (SMB devenue BNM), et Gouverneur adjoint avant d’être versé dans le corps des contrôleurs d’Etat. Réputé pour sa rigueur morale et professionnelle, on ne lui connaît pas de relations suspectes avec le monde des affaires. Très retiré, il possède les attributs du dirigeant indépendant et austère. D’ailleurs, c’est un personnage singulier pour l’ambiance qui règne dans le pays depuis deux décennies. Une décennie de traversée du désert, puis la grande consécration. Dommage que le caractère de l’homme sera occulté par les malveillants qui mettront en avant ses relations parentales avec le Général Ould Abdel Aziz. Ce serait dommage de s’arrêter à ce cliché réducteur…

Le 30 septembre 2005, Ould Deyahi prenait la direction de la SNIM. La société avait alors besoin de poursuivre les efforts en vue d’une refondation dont les déblayages ont été faits par Ould Abdel Jelil. Avec notamment le pari sur la ressource humaine. Mohamed Ali Ould Deyahi était le plus outillé pour mener à bien cette mission. Quand il arrive, il reprend les mots de De Gaule : «Je vous ai compris». Dès le début, Ould Deyahi devait insister sur la nécessité de créer une dynamique visant à «travailler plus et mieux». A ce moment-là, «la SNIM souffre depuis quelques années de l’absence d’une vision claire à long terme et de repères stratégiques pour guider son développement». Cette absence de vision est à l’origine du manque d’ambition pour l’entreprise qui connaît ‘une concentration sur un objectif quasiment unique’ : l’augmentation des niveaux de production. Du coup la direction de l’entreprise s’est trouvée prisonnière d’une logique qui condamnait à terme son activité diminuant ses performances. Premières conséquences : difficultés du système de production en termes de qualité et de quantité (produire de moins en moins, vendre mal de plus en plus) ; méconnaissance avérée des réserves disponibles et même des gisements exploités ; et dysfonctionnements dans la planification, les investissements, la gestion des ressources humaines… Un rapport d’audit concluait à l’époque que
la SNIM se trouvait dans ‘une période charnière’ qui demandait «la mobilisation de l’entreprise et de son management, au plus haut niveau» pour «garantir une transparence ‘réussie’ s’inscrivant dans une perspective stratégique éclairée et ambitieuse».

Première mesure, le Conseil d’administration adopte un nouvel organigramme avec suppression de postes comme
la Direction du contrôle de gestion, de la diversification et du partenariat minier, du Développement, de la programmation et de la transformation, de la coordination et des relations publiques, de la qualité du minerai, des affaires sociales, de l’audit et du contrôle interne… Des directions et des postes dont la plupart étaient en double.

Cette restructuration visait à assainir et à alléger la structure de l’entreprise. De façon à la rendre plus efficiente en rétablissant une meilleure adéquation Homme/poste. C’est bien sûr dans une atmosphère de concertation avec les cadres concernés, que des postes et directions ont été supprimés. Les premiers responsables ont été redéployés ailleurs, là où ils peuvent être plus utiles et surtout plus efficaces. Là aussi où ils se sentent le mieux. La transparence dans la gestion des carrières mais aussi dans le système de recrutement, est désormais la règle qui fixera la sérénité et l’équité au sein des travailleurs. Le nouvel organigramme s’articulait autour de quatre Pôles : Le pole «Recherche, développement et modernisation» couvrant la recherche minière, les études techniques et les projets de développement, ainsi que la planification à moyen et long termes ; Le pole «Production» couvrant l’exploitation minière, le traitement des minerais (usines), son transport (chemin de fer) et la qualité du produit ; Le pole «Moyens généraux» qui regroupe les achats, la logistique, l’informatique et un département des services sociaux ; Le pole «Commercialisation» dont la mission sera de prospecter les marchés et de promouvoir le produit.

En même temps, Ould Deyahi engageait une politique sociale dont on peut rappeler la hausse de 15% des salaires, de l’indemnité de logement qui passe de 6 à 16000 UM/mois, l’institution d’une prime de production. En plus du lancement de la Fondation SNIM pour le développement régional et la réinsertion des retraités. Moins de trois ans après son arrivée à la tête de la SNIM, Mohamed Ali Ould Deyahi a réussi un travail énorme et permis l’amélioration des conditions de vie des travailleurs. Il a aussi contribué à remettre la SNIM dans son rôle ‘normal’ lui faisant recouvrer sa vocation naturelle de locomotive de développement du nord du pays.

 

 

Source : La Tribune n°423




Chronique Mansor

14102008

 

D’où « je » vient-il ? C’est, en filigrane, la question sous toutes les questions enfantines relatives à leur origine. Les adultes, abasourdis, y entendent, banalement, une curiosité d’ordre sexuel, réduisant à une gêne conventionnelle leur incapacité à répondre à l’interrogation première. Et pour cause : ni l’Un ni l’Autre ne se peuvent distinguer, en cet antérieur non-temps des premiers mois de l’existence, quand tout ne manquait de rien. Antériorité ? Imparfait ? Le verbe, associé qu’il est, déjà, à une séparation entre sujet et objet, trahit le vécu, probablement le Vivant. Evoquer la maternelle matrice ? Le sein nourricier ? La rupture, épisodique et récurrente, de la satiété ? Mais aucune forme conventionnée ne saurait contenir ce stade de développement anté-égotique,  il ne s’agit pas de la faim, de l’estomac vide ou de ses contractions douloureuses, c’est, soudain, les prémisses de l’ex-périence [1], l’horreur du vide, la terreur de l’abandon, et les mots ne sont, ici, jamais que des allégories, des paraboles. Dans cette alternance du vide et du plein, faudrait-il donc se contenter d’entendre que la différence de l’origine, c’est la fin de l’indifférence ? 

 

Voilà que quelque chose est perdu et qu’on ne peut appréhender ce que c’est. Mille symboles accourent pour médiatiser la quête : désir, objet, éphémère jouissance, toujours relative cependant, frustration, désir, objet… Tournez, manèges, et vogue la galère ! De substitut en substitut, l’énigme s’appesantit. Orpheline d’un savoir immédiat et total, la recherche semble se fourvoyer dans les méandres de connaissances partielles, toujours symboles de symboles, dominées par la statue, impavide, du secret. Désespoir ? Que non pas : voici qu’apparaît, tôt ou tard, avec plus ou moins d’acuité, plus ou moins d’ampleur, selon l’intensité de la quête, un « espace » intermédiaire, où le deuil s’accouple au rêve, l’illusion au mythe, le sensible au concept, le symbole à l’imaginaire, pointant, en une indéfinité de sommets hissés par l’attention du chercheur, en la plus paradoxale fulgurance d’un accomplissement réalisé. Dans cette palpitation du secret – dévoiler ou occulter, voir ou ne pas regarder, dire ou se taire, écouter ou non [2] – se construisent, non seulement l’autonomie du sujet, mais aussi la dynamique de l’enseignement ; c’est-à-dire : de ce qui captive celui-là. 

 

Troublante ambivalence. A tout bout de champ, il faut choisir entre (s’) ouvrir ou (se) fermer, mais, pour autant qu’il puisse y avoir maîtrise du choix, qui la détient ? L’apprenant, sujet unique, singulier de son indicible histoire personnelle et de son attention, ou l’enseignant, tenant en sa possession les nœuds, pluriels, autrement mais tout autant partiels, sinon partiaux, des liens de son élève ? Que sait celui qui ne sait pas ? Que ne sait pas celui qui sait ? Entre perception et conceptualisation, la construction de l’esprit humain est, à chaque instant, une reconstruction de ses héritages, individuel et collectif, variablement altérés par leur confrontation avec l’ici et maintenant. En vérité, l’enseignant, n’est, pas plus que l’apprenant, le véritable maître, ni de la situation, ni du secret que sa fonction prétend abolir [3]. Celui-là est, toujours, l’Absent, Huwa [4], tout comme reste inconnaissable, l’objet « premier » de celui-ci. Ainsi, la référence au Tiers Absolu place l’humilité partagée en fourches caudines de la con-naissance, et, dans cette posture, si chère à la maïeutique de Socrate, l’enseignant choisit plus ses questions qu’il ne donne de réponses. 

 

Cependant, la référence à l’Absent n’est pas une évanescente vue de l’esprit. De Lui, jaillirent, « in illo tempore [5] », les signes fondateurs, marqués, ici et là – c’est-à-dire : toujours en surface – par les contraintes spatiotemporelles spécifiques de leur émergence, et leur stricte maintenance constitue la capacité perpétuée à se retrouver, d’âge en âge, de lieu en lieu, constant dans l’incessant mouvement des choses et des gens. Révélations ou mythes, ils énoncent ce qui ne doit pas s’absenter, ce qui ne doit pas être perdu, ce qu’il faut, impérativement, retenir, et dont l’arbitraire n’est acceptable, justement, que parce qu’il est issu du « Non-séparé », de l’ « In-différent », du « Non-contingent ». Ainsi se dessine la partition, décisive, entre la transmission du Sacré et les constructions du profane. L’une fait appel à la mémoire, fidèle, quand les autres exigent une adaptation, critique, sans cesse affinée aux variations du milieu. Noyau et membrane d’une même cellule… Faut-il s’étonner, qu’à l’heure des manipulations génétiques, c’est au nom du « progrès » qu’on prétend soumettre le Sacré à la critique ? Serait-ce qu’on aurait, trop longtemps, contraint la critique au Sacré ? Entre dissoudre et figer, la vie, est de tous côtés, cernée par un excès qui nous obsède. Mais pour quel en-je, Seigneur alchimiste ? 




[1]  Signifiant la chute de l’impériale « im-périence »… 

[2]  Négligeables, en cet inventaire des modalités cognitives, les choix de la main, des papilles gustatives ou du nez  ? Illisibles, le jeu des « autres » orifices, palpitants sous la chaste ceinture ?

[3]  Et qu’elle ne saurait abolir sans disparaître aussitôt : tout enseignement navigue entre désir et interdit d’instruire et d’être instruit. 

[4] La illaha illa Huwa : il n’y a que dieu que Lui. L’expression, coranique, consacre l’éminence, absolue, de l’absence. Une fois réalisé l’identité entre l’Absent, Huwa, et l’Objet Réel de l’adoration, Allahou, apparaît, alors, une autre lecture de : « Inna lillahi oua inna ileyhi raji’oune » : venant de Dieu, c’est à Lui que nous allons »…

[5]  « En ce temps-là »,  hors temps définissable, où Mircea Eliade « situe » la genèse de tout signe… (cf. notamment : « Le Sacré et le profane »  et  « La nostalgie des origines » – Gallimard, Paris – respectivement 1965 et 1971)  




Chronique Mansor

8102008

 

  

L’objectivité de la connaissance et la capacité d’adaptation se construisent sur la contrainte de distinctions – inéluctable distanciation de ce qui se manifeste –  à commencer par celle entre cause et effet. C’est-à-dire entre un mouvement de l’esprit et un mouvement des sens. Ainsi se différencient, tant nos fonctions organiques que les évènements, sous le joug d’une loi de causalité, indispensable à notre économie d’existence. En cette relativité incontournable, rien n’arrive qui ne soit, semble-t-il, nécessaire, mais pas forcément prédictible, fort heureusement [1] : c’est dans cette zone d’incertitudes que se révèle notre aspiration, originelle, à la transcendance. Quels que déterminés soient les phénomènes qui font nos temps et lieu, notre ego et ses méandres, notre société et ses lois – on naît, toujours, quelque part, en quelque moment – l’impossibilité à tout comprendre, à tout prévoir – notre « vertu d’ignorance », donc – fonde, au moins autant, l’espace de notre liberté, celle d’autrui, que le temps de leur négation. 

 

Non pas qu’on s’enhardisse, ici, à ergoter sur le libre arbitre et la prédestination. « La » liberté – et non pas, bien évidemment les diverses libertés, susceptibles, elles, de mesures objectives – ne peut être réductible à une quelconque loi de causalité et, donc, objet de connaissance. Elle en est le sujet même et chacun ne l’apprécie qu’en son for intérieur. Si l’on croit la reconnaitre, parfois, par quelque signe extérieur de clarté – mais les contrefaçons, évidemment, pullulent – elle n’en demeure pas moins hors de tout négoce, selon la pénétrante réflexion d’Emmanuel Kant, qu’on aurait grand besoin, de nos jours, d’inscrire au fronton de nos marchés : « Tout a, ou bien un prix, ou bien une dignité. On peut remplacer ce qui a un prix par son équivalent ; en revanche, ce qui n’a pas de prix, et donc pas d’équivalent, c’est ce qui possède une dignité [2]. » On conçoit ainsi en quoi la liberté, pour un croyant – mais pas que pour lui, et cette remarque ouvre les plus grandes perspectives humanistes –  consiste à accomplir ce que sa plus profonde nature exige. Du point de vue de celui-là, c’est adoration divine, on l’a dit et répété ; mais pas subi comme un décret : réalisé en souffle de vie. 

 

Dans cet ajustement de conscience, il s’agit donc moins de faire ce qu’on veut, que de vouloir ce qu’on fait. Authenticité, puissance ou concordance ? Quelque soit son motif et son degré de complexité, la volonté, qui peut être populaire, signe une convergence consciente de forces vers la réalisation d’un acte, ainsi lieu et le temps de leur (ré)unification, manifestation d’un indivis. « Tout acte ne vaut que par son intention. » Avec cette célèbre parole du prophète – P.B.L. – on est, probablement, au cœur de la philosophie musulmane, du moins en son péricarde. Exécutée machinalement, sans motivation explicitement formulée à soi-même, la simple ablution rituelle – à fortiori, l’office religieux et n’importe quel acte du quotidien – n’a, strictement, aucune valeur. Faut-il le souligner ? Evoquant un à-venir encore improbable, une fusion peut-être en cours, un fait toujours inaccompli, cette intention en appelle au Maître de
la Certitude, de l’Un, de l’Accompli, consciente de son ignorance de ce qu’il adviendra, en définitive. « Voilà ce que je veux, Seigneur de ma volonté, et je le ferais, incha Allahou ! »     

 

Le constat est lucide et n’a besoin d’aucun complexe ou culpabilité, pour former une fraternité forte de cet aveu de faiblesse, échangé à tout bout de champ et longueur de journée. « Il existe, à la base de la vie humaine, un principe d’insuffisance [3] », écrivait l’ « athéologien » Georges Bataille, et, à défaut d’atteindre l’horizon de ce perpétuel trou noir, où palpite sa plus paradoxale contradiction, se le rappeler, les uns aux autres, en toute circonstance, semble, en tous cas, un assez sûr chemin vers  une attention, plus soutenue, aux incertitudes associées à nos décisions. Pour le croyant, « Incha Allahou » signe le non-lieu à partir duquel partager ce qui n’est pas partageable : l’insuffisance, le manque, l’indivis ; devient possible. En nous reconnaissant, chacun, dans la plus absolue vassalité envers Le Seigneur de ce qui vient, en reconnaissant, à chacun, la permanente sacralité, indéchiffrable, de son rapport à Lui – Huwa Al Hayyoul Qayyoum [4] nous fondons une communauté de gens libres et égaux entre eux, au moins en dignité et quelle que soit la réalité des différences innées et acquises, où nul n’est parfait et ne détient
La Vérité, sinon celle de son ignorance, jamais totalement réductible… qu’à l’instant précis de la mort. 




[1]  D’autres diraient, sans doute : fort malheureusement ; tant il est vrai que bien des efforts peuvent être anéantis, bien des maux endurés, en cette apparente loterie. Vision partielle, vision partiale, jamais plus que relativement juste, jusqu’à cette soudaine élévation, en plein malheur ou bonheur ; pas certaine, non ;  mais possible, toujours possible, al hamdou lillahi rabbil’alamine… 

[2]  « Fondements de la métaphysique des mœurs » –  p 116 –  Garnier-Flammarion, Paris –  1993

[3]  Georges Bataille – « Œuvres complètes », V, p.97 – Gallimard, Paris – 1970 / 1988

[4]  L’Absent Vivant Immuable : en Se retirant dans Sa Création, hors de toute génération et corruption, Il en assure, à défaut de la maintenance – confiée, semble-t-il, à l’humain – le maintien, en toute situation.




Chronique Mansor

16092008

 

S’il est pratiquement certain que tous les animaux savent exprimer des émotions, il semble que les hommes seuls sont capables de les nommer. Dans la pensée musulmane, ce qui distingue l’humain de tout le reste de
la Création, c’est cette même capacité à évoquer les choses en leur absence ; plus généralement : à prendre distance avec la sensation ; et c’est ce don divin qui fait de lui le khalife de l’Un sur terre
[1]. Chez les chinois, l’idéogramme ne se contente pas d’évoquer la réalité, il la convoque, en révèle l’essence éternelle, au-delà de ses contingences transitoires. Dans le magma bouillonnant de l’Existence, où gonflent et éclatent, à chaque instant, des formes et des situations nouvelles, le nom, qui est nombre, distingue et ordonne, réunit et transcende, suggère – (r)établit ? – une continuité de sens. Quel que soit le niveau de conscience à partir duquel on l’envisage, le symbole signale une fracture et remplit un vide [2]. C’est, de fait, cette parenté avec le désir et son assouvissement qui situe la fonction symbolique au cœur de la problématique contemporaine, obnubilée par la loi du marché. Si tant est que le développement de celui-ci nécessite une multiplicité sans cesse croissante de consommateurs le plus sensibles possible à la diversification des produits, réels ou virtuels, appelée à couvrir l’intégralité du champ du désir, cette hypersensibilisation à la marchandise implique une insensibilisation aux autres formes d’échange et de représentation, en particulier toutes celles opérant à partir – en perspective ? – d’une transcendance. La marchandisation du monde tue la fonction symbolique. 

 

On insistera pas, ici, sur l’incapacité de l’esprit moderne à entendre le dynamisme des sciences sacrées traditionnelles [3], pour relever, par contre, sa difficulté, croissante, à distinguer l’essence religieuse de sa propre pensée, dont, bon gré, mal gré, la plupart des plus éminents chercheurs en sciences humaines admettent le postulat [4]. La tâche est d’autant plus ardue que, dans bien des cas, le caractère profane de la langue d’usage ne permet pas de remonter jusqu’à un corps sémantico-doctrinal suffisamment cohérent pour initier cette « remise en perspective ». Ainsi, entre les influences germaniques, nordiques, romaines, grecques ou arabes, on a grand mal à discerner, en France, un socle culturel spécifique, dont l’exhumation de rares traces – signe de l’oralité ordinaire de la symbolisation anté-civilisée –  permet de pressentir, pourtant, toute la richesse [5]. Dénoncer le gauchiment gréco-latin de la source sémitique du christianisme ne peut suffire à en dés-altérer le goût, alors que l’étude de ces langues anciennes disparaît. Très peu de cultures offrent aujourd’hui une réelle « mémoire de l’origine » –  sens profond de « la » Tradition – et, à part quelques rares cas de micro-sociétés dites « primitives », encore non-éventrées par le mondialisme, celles-là disposent, toutes, de références linguistiques écrites, généralement centrées autour d’un texte-phare, pratiquement toujours auréolé d’une origine surnaturelle : Yi-King chinois, Védas sanscrits, Thora hébraïque ou Saint Coran arabe, pour n’en citer que les plus célèbres. 

 

Cependant, seul en sa langue d’origine, le Saint Coran demeure, à ce jour, d’accès universel et populairement fréquenté. Tous les autres livres « sacrés », que ce soit par défaut de transmission, complexité des apprentissages ou politique élitiste, sont cantonnés à des cercles, de plus en plus réduits, d’érudits. Dans quelle mesure, cependant, la vulgarisation de l’étude de l’« arabe primitif » débouche-t-elle sur un enrichissement de la fonction symbolique ? Il semble bien qu’un certain nombre de lacunes dans l’enseignement réduisent, considérablement, son champ sémantique, évacuant même, parfois, ses perspectives métaphysiques, au profit d’une lecture strictement moraliste, voire caricaturalement passéiste du Saint Texte. A ce dernier égard, on peut, légitimement, être effaré de constater l’abîme grandissant entre les salafs, dignes suiveurs de Mohamed – P.B.L. – et certains de nos salafistes contemporains, notamment en ce qui concerne les rapports entre violence et religion. Il faut bien entendre que l’élargissement de cette brèche sans fond est un signe concret de l’avancée de la marchandisation du monde. Croyant combattre celle-ci,  ceux-là détruisent leur propre citadelle. Sans présumer des résultats de l’indispensable débat, entre musulmans – et musulmanes – sur la condition contemporaine du désir, il est urgent de réinvestir l’intégralité du champ sémantique de l’arabe sacré, d’en reconcevoir, partout, l’enseignement, en insistant, notamment, sur sa cohérence symbolique et sur ses connexions, par le dedans des signes, avec la moindre tradition localisée. L’enjeu est de taille : atteindre à la plénitude de l’islam, pour un tout un chacun, c’est, forcément, déboucher au centre même de sa propre origine ; autrement dit : de son propre désir ; en paix, très peu sensible, donc, aux sollicitations du marché...   




[1]  Entend-on, ici, le profond paradoxe ? Si la distanciation est l’argument du monde, elle est aussi celui de la dialectique. Cette dernière serait-elle un signe de l’Un ? La proposition vaut, probablement, le détour d’une méditation… 

[2]  Le sunbolon, en grec ancien – de «sun», ensemble, en même temps, et «ballein» : lancer, jeter, rejeter – est cet objet – un anneau, ordinairement – ou, plus antérieurement, cet animal sacrifié, qu’on partageait en deux, reconnaissant ainsi une séparation, une distanciation à partir de laquelle pouvaient s’organiser des relations nouvelles, ou s’en rétablir de plus anciennes perverties.   

[3]  en renvoyant, cependant, le lecteur à toute l’œuvre de René Guénon, à commencer par « La crise du monde moderne » et « Le règne de la quantité ou les signes des temps».

[4]  DURKHEIM, Emile, Les Formes élémentaires de la vie religieuse, Paris, PUF, 1968 – GIRARD, René, Des choses cachées depuis la fondation du monde, Paris, Grasset, 1978 – voire, après bien des essais adverses, LEVY-STRAUSS, Claude, Introduction à l’œuvre de Marcel Mauss, in Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1950 ; Paroles données, Paris, Plon, 1984. 

[5]  Voir, à cet égard, la profusion imaginative des légendes bretonnes, une des rares régions françaises à avoir conservé sa spécificité linguistique.

Source : La Tribune n°416 




Chronique Mansor

2092008

 

La question des limites des sciences déductives n’est pas innocente. C’est qu’en effet, celles-ci ont tendu, ces derniers siècles, à définir « Le » Vrai, selon un même principe d’organisation – « La » Science –  tout à la fois totalisant et totalisé – c’est-à-dire : en grand danger de totalitarisme – reprenant, sous la bannière de la raison, vivifiée par le doute et l’expérimentation, un flambeau longtemps accaparé, en Occident – sinon fortement contrôlé, ailleurs – par les religieux et autres maîtres des traces [1]. Il est « prouvé, indéniable, irréfutable », selon « les experts, les spécialistes, les sommités scientifiques », que ceci est réel et cela ne l’est pas, parce que l’un est vrai, falsifiable ; l’autre, faux, illusoire. Dans cette discrimination, objectiviste mais fondée, paradoxalement, sur une vision idéaliste de l’Absolu, un certain nombre de savoirs sont disqualifiés ou marginalisés, en vertu d’une lecture en creux de la célèbre proposition de Hegel : « tout ce qui est rationnel est réel, tout ce qui est réel est rationnel [2] ».  Formidable enjeu de pouvoir. Qui « détient » –  car c’est bien d’emprisonnement ; plus exactement, d’encagement ; qu’il s’agit – « La » Science détiendrait « Le » Vrai et maîtriserait, donc, « Le » Réel… Or, s’il existe des réalités rationnelles, la plupart d’entre elles et, à fortiori, « Le » Réel ne le sont que variablement : saisissant raccourci de la nature paradoxale de celui-ci, la complexité ordonne l’entropie. Dès lors, la tentation du pouvoir consiste à substituer, au Réel immaîtrisable, un artefact, une contrefaçon suffisamment paramétrée pour correspondre à l’organisation du discours objectivé. De gré ou de force. Et au risque, exponentiel, d’être, à tout moment, dépassé, non seulement par ce qu’on prétend représenter, mais aussi par ses représentations artificielles, intégrées, très « naturellement », quant à elles, et à l’insu de ses producteurs, tout aussi naturellement bornés, dans la globalité des phénomènes interactifs. 

 

Depuis, disons, trois quarts de siècle – un sacré bail, assurément – un scientifique consciencieux ne peut plus dire : « C’est certain » ou « c’est impossible » ; ni ce qu’est, exactement, la réalité de ce qu’il observe. Il peut, par contre, affirmer, avec, au mieux, une marge rigoureusement définie d’erreurs : « c’est très probable ou très improbable, démontrable ou indémontrable, vérifiable ou non » ; et comment ce qu’il observe répond à ses questions. Ce n’est, tout de même, pas rien. Dans un ordre voisin d’idées, s’il sait, par exemple, que la loi de Newton est réfutée par un certain nombre de phénomènes limites, il n’en use pas moins pour décrire et argumenter, avec efficacité, la quasi-totalité de ses observations et de leurs applications techniques, dans le quotidien banal de nos existences. Plus précise mais pas « plus absolument » vraie, la théorie de la relativité générale d’Einstein permet de poser, aux confins de nos investigations physiques, une grille de lecture autrement affinée, sans épuiser, pour autant, ni le sens ni l’objet de notre quête. Il s’agit, tout simplement et humblement, de choisir l’outil adapté au besoin. On ne casse pas un béton avec un marteau d’orfèvre. La fécondité d’une théorie et l’ajustement de sa conduite – son « efficace », selon l’optique traditionnelle chinoise – ont détrôné le vrai et l’exactitude, au centre de la démarche scientifique. Plus précisément, les deux premiers termes apparaissent comme des indices probants, sinon les plus probables garants, des seconds. Ce faisant, la question du sens – que, comment, pourquoi et, surtout, à quel prix cherchons-nous à connaître ? – se redéploie, anxieusement, dans un contexte obnubilé par l’ambiguïté des effets des techno-sciences, qui apparaissent totalement asservies à l’ « ordre » politico-marchand [3], alors qu’on les voudrait fermement attachées, d’abord, à l’ordre de la biosphère et de l’humain, mieux ajusté, grâce à celles-là, au sein de celle-ci. 

 

La problématique contemporaine tient, beaucoup, à ce que le politique et, très largement, l’éducation [4], n’ont pas, encore, intégré les limites de la science. C’est que la légitimité même du pouvoir est, ici, en cause. De loi de force en loi [5] de raison, en passant par droit divin, celui-là n’a cessé, cependant, de s’appuyer sur des certitudes et l’intervention, épisodique, de l’opinion, fortement orientée par l’instruction de celles-ci, n’a jamais ébranlé que les formes du pouvoir ; exceptionnellement, de ses fondements mêmes. C’est suggérer tout ce que l’idéologie scientiste doit à la domination catholique et aux luttes des minorités religieuses, notamment juives et protestantes, en Occident. Mais qu’en est-il de ses rapports avec les pensées traditionnelles musulmane, chinoises ou hindoues, voire « primitives » ? Celles-ci n’auraient-elles pas, chacune selon son génie propre, des capacités singulières à assumer le dépassement de celle-là ? Soudain, des perspectives, planétaires, s’ouvrent…    

Source : La Tribune n° 415



[1]  écrites, notamment. Et c’est cette maîtrise qui relie les lettrés chinois et les oulémas musulmans, par exemple…

[2]  Soit : « tout ce qui est irrationnel est irréel, tout ce qui est irréel est irrationnel ».  Dangerosité extrême que ces propositions – la première, surtout, qui « justifie » les pires errements totalitaires : extermination ou exclusion des hors-normes, notamment… On notera, au passage, que c’est la réciprocité même de la formule positive de Hegel  qui construit l’abus de son négatif… 

[3]  Cf. Olivier Rey, notamment en son ouvrage : « Itinéraire de l’égarement. Du rôle de la science dans l’absurdité contemporaine » – Seuil, Paris, 2003. 

[4]  jusque dans l’enseignement supérieur, et même en certains secteurs de recherche de pointe. Ainsi, en médecine et en biologie, on valide des résultats expérimentaux, acquis à l’aide de matériels ultrasophistiqués, tous issus de la physique quantique, sans tenir compte des incertitudes mises en évidence par celle-ci (comme, par exemple, l’impact de l’observation sur la chose observée).   

[5]  Il n’est pas, non plus, innocent que le terme de loi évoque, indifféremment, la légalité et la science…  




Chronique Mansour

26082008

 

  

La question des limites des sciences déductives n’est pas innocente. C’est qu’en effet, elles ont, ces derniers siècles, tendu à définir « Le » Vrai, selon un même principe d’organisation – « La » Science –  tout à la fois totalisant et totalisé – c’est-à-dire : en grand danger de totalitarisme – reprenant, sous la bannière de la raison, vivifiée par le doute et l’expérimentation, un flambeau longtemps accaparé, en Occident – sinon fortement contrôlé, ailleurs – par les religieux et autres maîtres des traces [1]. Il est « prouvé, indéniable, irréfutable », selon « les experts, les spécialistes, les sommités scientifiques », que ceci est réel et cela ne l’est pas, parce que l’un est vrai, falsifiable ; l’autre, faux, illusoire. Dans cette discrimination, objectiviste mais fondée, paradoxalement, sur une vision idéaliste de l’Absolu, un certain nombre de savoirs sont disqualifiés ou marginalisés, en vertu d’une lecture en creux de la célèbre proposition de Hegel : « tout ce qui est rationnel est réel, tout ce qui est réel est rationnel [2] ».  Formidable enjeu de pouvoir. Qui « détient » –  car c’est bien d’emprisonnement ; plus exactement, d’encagement ; qu’il s’agit – « La » Science détiendrait « Le » Vrai et maîtriserait, donc, « Le » Réel… Or, s’il existe des réalités rationnelles, la plupart d’entre elles et, à fortiori, « Le » Réel ne le sont que variablement : saisissant raccourci de la nature paradoxale de celui-ci, la complexité ordonne l’entropie. Dès lors, la tentation du pouvoir consiste à substituer, au Réel immaîtrisable, un artefact, une contrefaçon suffisamment paramétrée pour correspondre à l’organisation du discours objectivé. De gré ou de force. Et au risque, exponentiel, d’être, à tout moment, dépassé, non seulement par ce qu’on prétend représenter, mais aussi par ses représentations artificielles, intégrées, très « naturellement », quant à elles, et à l’insu de ses producteurs, tout aussi naturellement bornés, dans la globalité des phénomènes interactifs. 

 

Depuis, disons, trois quarts de siècle – un sacré bail, assurément – un scientifique consciencieux ne peut plus dire : « C’est certain » ou « c’est impossible » ; ni ce qu’est, exactement, la réalité de ce qu’il observe. Il peut, par contre, affirmer, avec, au mieux, une marge rigoureusement définie d’erreurs : « c’est très probable ou très improbable, démontrable ou indémontrable, vérifiable ou non » ; et comment ce qu’il observe répond à ses questions. Ce n’est, tout de même, pas rien. Dans un ordre voisin d’idées, s’il sait, par exemple, que la loi de Newton est réfutée par un certain nombre de phénomènes limites, il n’en use pas moins pour décrire et argumenter, avec efficacité, la quasi-totalité de ses observations et de leurs applications techniques, dans le quotidien banal de nos existences. Plus précise mais pas « plus absolument » vraie, la théorie de la relativité générale d’Einstein permet de poser, aux confins de nos investigations physiques, une grille de lecture autrement affinée, sans épuiser, pour autant, ni le sens ni l’objet de notre quête. Il s’agit, tout simplement et humblement, de choisir l’outil adapté au besoin. On ne casse pas un béton avec un marteau d’orfèvre. La fécondité d’une théorie et l’ajustement de sa conduite – son « efficace », selon l’optique traditionnelle chinoise – ont détrôné le vrai et l’exactitude, au centre de la démarche scientifique. Plus précisément, les deux premiers termes apparaissent comme des indices probants, sinon les plus probables garants, des seconds. Ce faisant, la question du sens – que, comment, pourquoi et, surtout, à quel prix cherchons-nous à connaître ? – se redéploie, anxieusement, dans un contexte obnubilé par l’ambiguïté des effets des techno-sciences, qui apparaissent totalement asservies à l’ « ordre » politico-marchand [3], alors qu’on les voudrait fermement attachées, d’abord, à l’ordre de la biosphère et de l’humain, mieux ajusté, grâce à celles-là, au sein de celle-ci. 

 

La problématique contemporaine tient, beaucoup, à ce que le politique et, très largement, l’éducation [4], n’ont pas, encore, intégré les limites de la science. C’est que la légitimité même du pouvoir est, ici, en cause. De loi de force en loi [5] de raison, en passant par droit divin, celui-là n’a cessé, cependant, de s’appuyer sur des certitudes et l’intervention, épisodique, de l’opinion, fortement orientée par l’instruction de celles-ci, n’a jamais ébranlé que les formes du pouvoir ; exceptionnellement, de ses fondements mêmes. C’est suggérer tout ce que l’idéologie scientiste doit à la domination catholique et aux luttes des minorités religieuses, notamment juives et protestantes, en Occident. Mais qu’en est-il de ses rapports avec les pensées traditionnelles musulmane, chinoises ou hindoues, voire « primitives » ? Celles-ci n’auraient-elles pas, chacune selon son génie propre, des capacités singulières à assumer le dépassement de celle-là ? Soudain, des perspectives, planétaires, s’ouvrent…    




[1]  écrites, notamment. Et c’est cette maîtrise qui relie les lettrés chinois et les oulémas musulmans, par exemple…

[2]  Soit : « tout ce qui est irrationnel est irréel, tout ce qui est irréel est irrationnel ».  Dangerosité extrême que ces propositions – la première, surtout, qui « justifie » les pires errements totalitaires : extermination ou exclusion des hors-normes, notamment… On notera, au passage, que c’est la réciprocité même de la formule positive de Hegel  qui construit l’abus de son négatif… 

[3]  Cf. Olivier Rey, notamment en son ouvrage : « Itinéraire de l’égarement. Du rôle de la science dans l’absurdité contemporaine » – Seuil, Paris, 2003. 

[4]  jusque dans l’enseignement supérieur, et même en certains secteurs de recherche de pointe. Ainsi, en médecine et en biologie, on valide des résultats expérimentaux, acquis à l’aide de matériels ultrasophistiqués, tous issus de la physique quantique, sans tenir compte des incertitudes mises en évidence par celle-ci (comme, par exemple, l’impact de l’observation sur la chose observée).   

[5]  Il n’est pas, non plus, innocent que le terme de loi évoque, indifféremment, la légalité et la science…  




Chronique Mansor

12082008

TRANSPORTS 

 

 

  

« Il est possible, en certains cas, de démontrer une chose et son contraire, tout comme il existe des vérités impossibles à démontrer ». Enoncées tel quel, ces deux propositions interpellent assez peu le citoyen lambda. La première évoque l’art du sophiste et nous nous accommodons, tous, en l’intimité de nos ego, de tels vécus[1], variablement inquiétants, quand la seconde, apparemment plus banale, réveille, immédiatement, des convictions, sensibles ou spirituelles, hors de tout raisonnement, communément partagées, pourtant ; sinon, passionnément débattues. Mais, lorsqu’en 1931, ces hypothèses furent, rigoureusement, démontrées par Karl Gödel, dans un strict cadre logique – celui de l’arithmétique – quelque chose de fondamentalement nouveau fit irruption dans le domaine éthéré des mathématiques. Sciences des sciences, en ce qu’elles paraissaient, jusque là, exemptes de toutes les incertitudes inhérentes à l’observation des phénomènes – ne travaillaient-elles pas dans l’ordre du noumène [2], de la pure abstraction ? – elles devaient reconnaître leur propre finitude : une proposition démontrable n’est pas, nécessairement, vraie et une proposition vraie n’est pas, toujours, démontrable. 

 

Ce faisant, se brisait un élément du trépied fondamental de la logique occidentale – et moyen-orientale, voire, plus largement, musulmane, dans la mesure où les thèses grecques [3] ont, durablement, imprégné ces cultures adjacentes. Si les principes d’identité (A est A) et de non-contradiction (A n’est pas non-A) tenaient toujours la route, celui du tiers exclus (il n’existe pas de B qui soit, à la fois, A et non-A) coulait à pic, et, avec lui, un certain nombre de raisonnements, comme, par exemple, la démonstration par l’absurde. Dans le domaine des sciences expérimentales, Wermer Heisenberg avait, quatre ans plus tôt, avancé, avec ses « relations d’indétermination » – plus connues sous l’appellation de « principe d’incertitude » – que matière et énergie, conçues en termes de dualité fondamentale, procédaient, en fait, d’une non-contradiction originelle. C’était, de part et d’autre, reconnaître explicitement que
la Réalité est, essentiellement, paradoxale ; en sa Totalité, imprévisible et indéchiffrable. Dans son souci d’identifier un phénomène, le scientifique ne peut que déterminer, en fonction de ses outils de mesure, mais aussi conceptuels – voire contextualisés, dans le cas des sciences humaines – ce qu’il veut observer, en faisant appel, notamment, à une interprétation de ce qu’il perçoit
[4], ordinairement duelle pour l’intelligibilité de son discours. Son objectivité est toujours relative, sans qu’il soit jamais possible de mesurer, exactement – c’est-à-dire, entièrement – cette relativité. 

 

Une des premières conséquences de cette situation est qu’en toute démonstration, il faut poser, nécessairement, des prémisses indémontrables, basées sur une conviction, intime, arbitraire, consensuelle, utile, probable ou hypothétique, éventuellement confortée par l’enchâssement de ces prémisses dans un système cohérent, en phase avec le Réel. Le raisonnement ne produit pas la vérité : il ne fait que la transporter. Rien de nouveau donc, depuis Aristote. Si ce n’est tant d’eaux coulées sous les ponts, tant d’arbitraires assassins, tant de consensus éclatés, tant d’utilités corrompues, tant de cohérences catastrophées… Nous vivions dans un univers où tout ce qui paraissait avait une cause, « les mêmes causes produisant les mêmes effets ». On se doutait bien, certes, qu’il n’y avait « pas de maladies, mais seulement des malades » et que le principe de causalité linéaire s’arrêtait, banalement, aux modèles, ultra-simplifiés et artificiellement fermés, des laboratoires et des chaînes de production. On sait, plus certainement aujourd’hui, que l’instabilité dynamique, tant interne qu’externe, est le propre des systèmes complexes et qu’il nous est impossible de calculer les déterminations qui nous emplissent et nous contiennent. : elles ont cette tendance, irrépressible comme le fou-rire, à se jouer de nos grilles de lecture. Sommes-nous, ainsi, condamnés à vivre dans un monde imparfaitement connu, et donc incapables d’y déterminer les poids relatifs de l’imprévisible, de la nécessité et de la liberté ? Sans doute, sans aucun doute, désormais ; mais à ceci près : un acte gratuit n’est pas, nécessairement, inutile… 




[1]   Nous sommes, en effet, capables de vivre les plus criantes contradictions…

[2]  Du grec, noos : l’esprit, le non-manifesté ; et nomos : le principe, ce qui demeure. Dans la pensée kantienne, c’est le pendant du phénomène, de phayvein : montrer, se manifester ; et nomos : même sens que ci-dessus. 

[3]  d’Aristote et de Plotin, notamment… Cependant, la non moins forte influence de courants asiatiques, voire africains – et les confréries soufies en seraient, ici et là, les plus notables expressions – a singulièrement nuancé ces apports, sans compter, bien évidemment, les sources endogènes. La philosophie iranienne semble, à cet égard, une mine de recherches…

[4]  Mais en utilisant, également, de nouveaux outils, comme la logique probabiliste ou la logique floue, intégrant, variablement et en fonction des besoins pratiques, les difficultés sus-décrites qui font, depuis ¾ de siècle maintenant, l’objet de classifications précises, distinguant, notamment, les théories, en complétude et incomplétude, décision et indécision… 







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