Cinquantenaire de l’indépendance nationale :

3 11 2010

POUR UNE ALLEGEANCE A LA MAURITANIE ET NON A LA TRIBU OU A L’ETHNIE 

 

Par Mohamed Abdallahi O Boussery 

 

 

Le cinquantenaire de l’indépendance nationale est un moment précieux de méditation et d’espérance.  Au-delà  des festivités commémoratives de cet évènement hautement symbolique, il offre une opportunité  de relecture de notre mémoire et de  prospection de notre futur.Un premier regard rétrospectif permet de constater qu’avant l’indépendance, le peuple mauritanien constituait une même communauté historique   d’intérêts et de respect,  soudée par des liens affectifs.  A l’époque, Il  n’y  avait  pas  d’entité politique    

centrale qui rassemblait les Mauritaniens sous le même pouvoir. Après le déclin des Almoravides, le pays s’était divisé en plusieurs provinces ou Emirats.  Mais en l’absence d’un Etat central, l’Islam, religion de tous les Mauritaniens, est resté – et demeure d’ailleurs jusqu’ici – l’élément fédérateur de toutes les composantes de notre société et le ciment de leur unité. Ses prescriptions marquaient profondément les habitudes, les pratiques et les comportements et édictaient  de ce fait à toutes nos composantes sociales l’impératif de cohabitation dans la tolérance, la solidarité sociale et le respect de la différence. 

 

 Certes, notre société pluriethnique était fondée sur un système de castes et de tribus, marqué par des rapports de forces inégaux de différents ordres sociaux. Toutefois, cette structuration sociale ¨primitive¨ n’a pas empêché nos ancêtres de partager le consentement et le désir de vivre en communauté et  d’œuvrer ensemble pour bâtir leur avenir. Un destin commun favorisait la vie en symbiose et l’union des forces pour faire face aux aléas d’une nature hostile.  Le partage d’un même espace vital et la protection de ses frontières prouvaient l’attachement à la terre natale et l’amour du terroir. Ce sentiment d’appartenance à une même entité géographique primait souvent sur le repli communautariste. La tribu et l’ethnie n’avaient, d’ailleurs, pas seulement des rôles négatifs. Elles assuraient une fonction de ¨socialisation¨  et  permettaient une forme d’organisation sociale fondée sur la solidarité et garante de l’intérêt général du groupe social. 

 

Nos traditions, nos valeurs morales et socioculturelles valorisaient la dignité, l’honnêteté, l’éducation, la générosité, le courage, l’amour de la patrie, etc. Un système traditionnel de solidarité sociale permettait un certain partage des maigres ressources disponibles à l’époque.  Dispensant un enseignement gratuit et de qualité, nos Mahadras accueillaient des étudiants issus de plusieurs composantes tribales ou ethniques et même de certains pays voisins. Aussi, les rites  et écoles du soufisme  ont-elles contribué au renforcement des relations intercommunautaires. Dans leur diversité socioculturelle, nos érudits ont assuré le rayonnement du pays à l’extérieur par la diffusion du savoir et de la culture islamique dans des contrées lointaines notamment en Afrique et au Moyen Orient. 

 

L’idée  que nos ancêtres avaient de l’être collectif qu’ils constituaient s’était  également révélée dans les grands sacrifices  qu’ils avaient consentis et par les sentiments d’aversion portés par tous à l’égard de la pénétration coloniale. Les attitudes de rejet et de répulsion que l’envahisseur avait suscitées chez tous les Mauritaniens sans distinction d’Emirats, d’ethnie, de tribu ou de caste, n’avaient pour signification que l’amour d’un même pays et une ferme volonté  de le défendre.  Dans ces moments difficiles, nos composantes sociales s’étaient soudées et avaient conjugué leurs efforts pour résister aux colons, malgré des rapports de forces inégaux. La résistance militaire et culturelle, conjuguée à d’autres facteurs a forgé l’indépendance nationale et protégé notre société contre l’aliénation culturelle. 

 

 

La possession en commun de cet héritage de gloire fait aujourd’hui notre fierté. Un pareil legs de riche souvenirs ne peut que  nous exhorter à réaffirmer le consentement  et le désir de continuer à être une communauté d’idées et d’intérêts, à vivre ensemble en partageant respect et affection et à œuvrer à bâtir, toujours ensemble, un avenir meilleur. 

 

Un second regard évaluatif sur le passé récent permet de faire une analyse succincte de la situation postindépendance pour en tirer les leçons afin de relever les défis du présent et éclairer notre vision du futur. 

 

A l’aube de l’indépendance, l’accession de notre pays à la souveraineté nationale et la naissance d’un Etat moderne  ont permis au peuple mauritanien, toutes composantes confondues, de s’atteler à l’œuvre d’édification nationale. Le colon, qui n’avait pas jeté les bases d’un futur Etat, n’a rien légué aux autochtones. Il fallait que les Mauritaniens créent de toute pièce un Etat moderne, à partir de rien si ce n’étaient leur attachement à la patrie, leur sentiment d’appartenance à une même communauté historique, leurs valeurs morales et socioculturelles et la volonté de bien préparer l’avenir. Durant les cinquante ans d’indépendance, nous avons réalisé ensemble beaucoup d’acquis : une administration, des institutions, des infrastructures, un système éducatif, un système de santé,  un secteur minier, une industrie, des relations régionales et internationales, etc. C’était  un demi-siècle de labeur, d’efforts, de sacrifices  et de dévouement avec, naturellement, des moments fugitifs de divergence ou de frictions. 

 

Grace à la volonté, à l’intelligence et à l’endurance du peuple mauritanien, nous avons réussi ensemble à faire ce qu’est la Mauritanie d’aujourd’hui : Une République islamique, une société à démocratie pluraliste et un pays en voie de développement. Ce n’est, certes, pas suffisant mais au cours des cinq dernières décennies, notre  marche vers le progrès ne s’est pas effectuée sur un tapis rouge. C’était un véritable parcours de combattants, jonché d’écueils. Heureusement, dans un  pays comme le nôtre, qui compte sur le génie créateur de son peuple et dont le sol recèle une importante richesse, les perspectives sont prometteuses. 

 

En réalité, la Mauritanie de demain ne sera que ce que nous en ferons. Certes, les obstacles au développement durable du pays  ne manquent pas et nous avons plusieurs défis à relever dans tous les domaines de la vie nationale : culturels, sociaux, économiques et politiques. 

 

Je me limiterai  ici à l’analyse d’un seul facteur,  mais qui parait majeur à mes yeux et déterminant dans notre marche vers le progrès : il s’agit d’une crise de valeurs qui a infiltré notre parcours récent et  qui risque d’affecter notre  identité nationale, notre attachement à la patrie, notre unité et par conséquent de compromettre gravement notre avenir. 

  

Depuis quelques décennies, cette crise s’est installée, progressivement et à notre insu, dans certains milieux sociaux. Plusieurs études sociologiques nationales révèlent que les mutations récentes que notre société a connues n’ont pas toujours été accompagnées de comportements favorables au développement. 

 

En effet, sous les effets dévastateurs d’une sécheresse persistante, qui a détruit le couvert  végétal et décimé le cheptel, le pays a connu un exode massif des populations rurales  vers les grandes villes. Ces mouvements migratoires opérés sur une courte période ont  « bouleversé la société, passant, sans transition, d’un mode de vie fondé sur la tradition, le nomadisme et la tribu, à un nouveau style de vie urbain dans un Etat moderne ». 

 

La sédentarisation anarchique, la perturbation des circuits traditionnels de productions ont contribué à la  dégradation des conditions de vie des populations et à l’accentuation de la pauvreté.  La vie en ville et l’ouverture sur l’extérieur, ont créé « de nouveaux besoins et  déstabilisé les rôles classiques au sein de la famille et des communautés ». A cause d’une répartition inégale des ressources, le marasme s’est aggravé et les tensions sociales. « L’argent est devenu omniprésent dans la vie » et dans les relations humaines. Avec l’érosion du système traditionnel de solidarité sociale du fait de l’anonymat de la vie urbaine, les aspirations et les attentes des populations, notamment les couches vulnérables dépassaient souvent les capacités et les ressources de l’Etat, rongées par des épisodes de mauvaise gestion. 

 

Malheureusement, ces mutations rapides n’ont pas été accompagnées par un effort de changement des mentalités, d’éducation citoyenne et d’éducation tout court. Alors, une avidité du profit et un esprit égoïstes faisant prévaloir l’intérêt personnel sur l’intérêt général, sont nés et risquent de s’enraciner dans notre société. Les familles, qui se sont trouvées brusquement indigentes et  incapables d’assurer les conditions minimales de survie, étaient contraintes à faire fi de certaines valeurs pour survivre et obtenir dans l’urgence, quel qu’en soit le prix, tout revenu pouvant avoir des retombées directes sur leur vie quotidienne. Le ¨chacun pour soi¨ était devenu une amère réalité. Tellement on courait derrière le profit personnel immédiat que la réalisation d’infrastructures collectives (hôpitaux, écoles, routes, aéroports, etc.) était parfois moins appréciée  que la distribution individuelle de terrains ou de vivres, l’embauche d’un membre de la famille, l’attribution d’une allocation ou d’un privilège illégitimes, etc. 

 

Une régression des bonnes mœurs est apparue, favorisée par la survivance de préjugés sociaux et de pratiques surannées «où la prépondérance du facteur tribal et ethnique était perceptible » au détriment du sentiment d’appartenance nationale. En effet, lorsque les intérêts, personnels, politiques ou socioéconomiques d’un groupe social sont en  jeu, on n’hésitait plus, depuis des lustres, à s’arroger les droits des autres, à détourner les deniers publics, à enfreindre les règlements,  à pratiquer le trafic d’influence, etc. Cultiver le favoritisme et le népotisme, protéger un proche contre la loi  ou se faire justice au mépris des procédures en vigueur, tendent à perdre leur connotation péjorative.  Dans certains milieux, une nouvelle perception  des valeurs nourrit la tendance à faire de la richesse illicite,  de l’argent sale, de la corruption, du clientélisme, de la transgression des lois, des qualités et des attributs du « gentilhomme ». Le savoir, l’éducation, l’honnêteté, la probité, l’amour de la patrie, etc. sont parfois relégués au second plan dans une perspective de renversement de l’échelle de nos valeurs ancestrales.  

 

L’application et le respect de la loi ont beaucoup souffert de cet esprit communautariste. Combien de fois a-t-on  constaté des tentatives de sape du pouvoir et de la puissance de l’Etat par des groupes de pression s’opposant à l’application d’un acte administratif, d’un texte juridique, ou contestant un programme de développement : par exemple l’installation d’un projet d’intérêt public dans des terres non mises en valeur mais relevant de la propriété coutumière d’une tribu, etc. L’aliénation du domaine de l’Etat et l’occupation illégale de terrains et d’espaces publics sont devenues monnaie courante. La contrefaçon, la fraude et la piraterie industrielles ainsi que le ré-étiquetage et la vente de produits périmés ont presque infesté tous les secteurs même celui de l’agroalimentaire et de la pharmaceutique. L’autorité de l’Etat s’en est trouvée gravement altérée et les valeurs morales bafouées. 

 

Outre ces mutations sociales, la carence du système éducatif et certaines ambitions politiques ont contribué à la création d’un milieu social propice à l’évolution de cette crise de valeurs. 

 

Faut-il souligner que la qualité de l’enseignement dispensé aux jeunes générations laisse à désirer et que l’école n’a, malheureusement, pas su jouer  son rôle en matière d’instruction civique et d’éducation citoyenne, ni contribuer à promouvoir le sentiment d’appartenance à une même nation ou à « façonner une identité nationale, au-delà de la diversité ethnique et tribale ». Au lieu de rester un creuset fédérateur, notre système éducatif a failli établir des cloisons étanches entre nos composantes sociales suite à des réformes préconisant un enseignement différencié selon deux filières (l’une arabe et l’autre française) parallèles et complètement séparées. 

 

 

L’avènement de la démocratie (depuis 1992) n’a point suscité l’émergence d’une véritable culture  démocratique et citoyenne. Paradoxalement,  il a  ranimé les souvenirs  « du système de clans et de castes » et permis au sentiment d’appartenance primaire (à une tribu, à une ethnie, à un groupe social ou économique) de refaire surface dans sa dimension négative, faussant le jeu démocratique et affaiblissant  l’autorité et la puissance de l’Etat.  En effet, les Mauritaniens, engagés dans la vie politique, n’ont pas toujours su raison garder dans les moments de chaude concurrence ou de rivalité électorale. Avec ce recul des mentalités, les citoyens optaient souvent pour des choix dictés par les sentiments et non par la raison, les liens de parenté primant sur l’intérêt supérieur de la Nation. Incarner un projet de société idéal ou avoir un excellent programme d’intérêt public n’était plus le meilleur moyen de s’attirer les voix des électeurs. Il fallait, alors,  se  rabattre sur les  liens consanguins, le milieu d’origine (tribu, ethnie, clan, caste) ou procéder à l’achat de consciences. Certains notables négociaient leur poids électoral et sont rarement du côté du mois disant. Pour limiter les défections, on a vu certains régimes politiques allouer des  primes  de fidélité ou  d’allégeance, sur le compte du contribuable.   

 

Aujourd’hui, ce regain de comportements négatifs bâtis sur des ambitions politiques, des représentations socioculturelles archaïques et des  appartenances sectaires, n’est pas de nature à favoriser l’attachement à l’Etat ni le sentiment d’appartenance à la Nation mauritanienne. Il constitue un obstacle majeur à la conjugaison des efforts de tous pour bâtir un avenir sûr.  Aussi, l’absence d’éducation citoyenne et  les tentatives de sape  de l’autorité publique, entravent-elles le développement durable et harmonieux du pays. D’autant plus qu’Il existe de véritables défis dont la relève n’est pas facile et qui nécessite l’adhésion et la participation de tous les Mauritaniens à l’effort de l’édification nationale. 

 

Construire la Nation suppose, avant tout, l’allégeance à la Mauritanie, patrie de tous les Mauritaniens sans aucune distinction de races, de couleur, de tribu ou d’ethnie. Cette allégeance  à la Nation passe inévitablement par le renforcement de l’Etat de droit, un enseignement de qualité, la diffusion  et l’enracinement d’une culture citoyenne et démocratique, qui  dissipent tout sentiment d’appartenance primaire et renforcent l’identité nationale ainsi que la puissance de l’Etat garant des intérêts de tous les Mauritaniens. 

 

Pour mieux préparer l’avenir, il est temps que cette crise de valeurs fasse l’objet de notre réflexion et de notre action. A présent, la question n’a pas suscité, à ma connaissance, un débat national profond. Les intellectuels, les hommes politiques et l’ensemble des Mauritaniens sont appelés à marquer une pause de méditation, de réflexion et d’échange sur les maux de notre société et sur l’ensemble des problèmes qui peuvent ralentir notre  processus de développement. Seule une convergence nationale vers une fine analyse de la situation, un diagnostic précis des  problèmes nationaux et l’identification et la mise en œuvre  de solutions  idoines par les Mauritaniens eux-mêmes, permettra de pallier les insuffisances et de répondre aux exigences  du  développement.   

 

Nous avons fait ensemble de grandes choses, et je suis sûr que nous voulons en faire encore  ensemble.  Forts et fiers de nos valeurs, de notre diversité socioculturelle et ethnolinguistique, et  de notre sentiment d’appartenance à une même nation, nous devons et pouvons, ensemble, construire la Mauritanie autrement. 


Actions

Informations



Laisser un commentaire




bientôt tous en prison, bie... |
WADE - Président - |
la vérité |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Journal d'1 République...
| sarkosy un espoir pour la f...
| Sylvie Trautmann