La question de la langue en Mauritanie

21 06 2010

Par Mohamed Ould Abdalhaye* 

·         (Mohamed Ould Abdal Haye est docteur es-lettres, ancien directeur du département des langues et de la traduction de l’université de Nouakchott, il enseigne actuellement à l’université d’Ajman (E.A.U.) des sciences et de la technologie)

 

 

La langue arabe est la langue de la culture islamique. Elle l’a été tout au long de l’histoire de l’Islam. C’est celui-ci qui l’a développée et l’a consacrée en raison du statut spécifique de celle-ci en tant que la langue de la révélation coranique et du corpus prophétique. L’Empire Musulman en a naturellement fait sa langue administrative, le médium de sa production intellectuelle et la langue de son élite dirigeante. Nécessaire pour exercer toute haute fonction au sein de l’Empire, la langue arabe s’est ainsi substituée aux deux grandes langues qui se disputaient jusque là le Proche et le Moyen-Orient antiques : le grec et l’araméo-syriaque. Elle s’est aussi substituée petit à petit au perse. Le processus de propagation de la langue arabe fut cependant graduel, le perse et le grecque ayant même servi au début de l’Empire Musulman de langue cadastrale dans les régions où elles avaient prédominé.

Lorsque, dans les régions restées arabophones du Monde Musulman, des Etats postcoloniaux ont vu le jour, la langue arabe, au travers de ses variantes parlées et de son corpus savant, apparaissait encore dans chacun de ces Etats comme la langue millénaire de la majorité de la population aussi bien sur le plan de la culture que sur celui de la communication. Comment fallait-il tenir compte de cet état de fait ? Plusieurs considérations ont été alors soulignées pour plaider en faveur de l’adoption de l’arabe comme langue officielle au détriment de la langue héritée du Colonisateur. Rappelons-en les plus significatives.     

1-                 La vocation fondamentale de l’Independence est celle de permettre l’affranchissement du joug de la domination. Et l’histoire enseigne que la langue a de tout temps été le plus décisif des instruments de domination après celui de l’occupation militaire.   

2-                 Le développement humain, clef de voûte de tout développement, repose sur une éducation moderne à même de promouvoir l’esprit de création et d’innovation. Il va sans dire que la promotion de cet esprit dépend généralement pour les membres de chaque société de la promotion de leur langue maternelle.  

3-                 Les Etats modernes sont le plus souvent, en raison précisément des deux considérations précédentes, jaloux de leur indépendance linguistique. Même l’inexistence de langue écrite dans l’héritage propre de nombreux Etats dans le monde ne les a pas empêchés d’œuvrer à dispose d’une langue unificatrice qui leur soit propre pour s’émanciper de la dépendance linguistique à l’adresse d’autres pays quand bien même il s’agirait de pays amis. Aussi l’objectif est-il toujours celui de protéger l’indépendance intellectuelle et l’esprit créatif des citoyens d’un Etat donné (les dédales de la bipolarité linguistique et la subordination à une langue étrangère sont considérés comme néfastes pour toute créativité ou productivité intellectuelles). Les exemples de la Norvège,[i] d’Israël[ii] et de Madagascar[iii] sont parmi les plus édifiants en la matière.   

 

Or, dans les pays musulmans dits arabes ou arabophones (c’est-dire ceux des pays musulmans dont la population est formée majoritairement de locuteurs de telle ou telle variante vernaculaire de l’arabe) la culture islamique est diffusée dans et par la langue arabe. Leur histoire est liée à cette langue si importante pour la continuité mémorielle de leurs populations. Il est donc pense-t-on logique dans cet ordre d’idées qu’elle demeure la langue officielle de ces pays. Plusieurs raisons sont alors invoquées.

 

1-                 La langue arabe est une langue suffisamment développée pour relever les défis modernes. Il s’agit une langue à la fois savante et vivante[iv].

2-                 Elle a demeuré des siècles durant (du 8ème au 13ème) l’unique « prestige language »[v] dans le monde.

3-                 Elle est restée la seule langue de la communication savante dans toutes les régions islamisées avant de connaître sa période de repli (du 13ème au 19ème). C’est encore une langue assez présente et influente à l’échelle internationale.

4-                 Elle a toujours bénéficié et bénéficie encore d’un statut privilégié auprès de tous les adeptes de la religion musulmane[vi].

5-                 C’est la principale langue liturgique d’un bon nombre d’Eglises chrétiennes dans le Monde Arabe.

6-                 Elle a été la langue d’une partie majeure du corpus religieux et philosophique juif durant les époques médiévales.

7-                 Elle a exercé son influence sur de nombreuses langues anciennes et modernes. De même qu’elle a joué en Afrique et dans une bonne partie de l’Asie[vii] un rôle historique largement analogue à celui que le latin a joué en Europe occidental (transmission des caractères écrits, formation du vocabulaire savant des langues locales, unifications des élites, etc.).    

8-                 C’est la langue du Texte coranique dont procède l’essence spirituelle de chaque musulman, abstraction faite de toues les particularités géohistoriques (Les Etats ayant adopté la langue arabe comme langue officielle sont bien entendu formés majoritairement de musulmans).

9-                 Elle constitue le lien sociopolitique de plus de 20 Etats dans un monde où il n’y a plus de place que pour les grands blocs géostratégiques. Ainsi est-elle une des six langues de travail internationales.

10-             Elle a connu durant les deux derniers siècles (19ème et 20ème) un développement de la production littéraire qui a presque surpassé ce qu’elle a connu durant sa longue histoire.

11-              Elle n’est pas seulement la langue officielle des Etats de
la Ligue Arabe, elle est également langue officielle dans certain nombre d’autres pays limitrophes
[viii].

12-             Elle est enseignée de façon officielle ou para-officielle dans tous les autres pays musulmans.

13-             Elle bénéficie d’une présence non négligeable dans les pays africains et asiatiques limitrophes des pays arabes[ix].

14-             C’est la seule langue vivante qui ait à son actif plus de 14 siècles en tant que langue savante et qui est simultanément une langue vivante (utilisée encore comme langue de travail et de communication), en ce sens que ses locuteurs parviennent à comprendre ses plus anciens textes sans grande difficulté et sans formation spécifique.

15-             Elle occupe une position de premier plan dans la classification des langues internationales au vu des 6 critères par lesquelles se mesure la puissance d’une langue[x].

16-             Elle fait partie des six langues reconnues comme langue de travail de la plus haute instance internationale : L’ONU. Et c’est de la même manière qu’elle est la langue de plusieurs organismes internationaux[xi]. 

17-             Elle occupe la 2ème position parmi les 11 langues les plus parlées au monde[xii].

18-             Au sein de ces dernières, elle fait partie des 8 langues qui tendent à se partager le globe et dont chacune possède une assise géographique solide[xiii].

19-             Elle fait partie des 6 langues internationales dont les populations locutrices se distinguent  par une des expansions démographiques les plus élevées[xiv].

20-             Toutes ces considérations sont suffisantes pour que chacun des Etats où la population est majoritairement arabophone procède à l’officialisation de la langue arabe, qui doit l’emporter ainsi sur la langue de l’ex-puissance étrangère.   

 

Néanmoins, d’autres éléments moins réjouissants sont à prendre en compte. De telles considérations ne peuvent les faire occulter. La langue arabe requiert en effet d’immenses et inlassables efforts pour en parachever la modernisation et la mettre en phase avec un monde en évolution. Ces efforts n’ont pas encore été tout à fait accomplis. L’arabe souffre d’énormes points de faiblesse qui ne pourraient être dissimulés et auxquels il faut indubitablement remédier. 

1-                 Elle est encore privée du statut de « prestige language », statut qui confère à certaines langues étrangères, notamment dans les pays arabes (le français au Maghreb et l’anglais en Orient), de nombreux privilèges sociopolitiques.

2-                 Elle est assiégée dans l’usage populaire quotidien par une diglossie qui désavantage le niveau littéraire au profit des variantes vernaculaires. Elle est aussi assiégée par des langues étrangères qui conservent en partie le monopole de la production intellectuelle modernes notamment dans le domaine technoscientifique (qui va de pair avec la production lexicologique en techno-science). Cette situation est encore renforcée par les insuffisances sur le plan de l’édition lexicographique arabe. La production des académies de la langue arabe, en matière de dictionnaires usuels et a fortiori en matière de dictionnaires etymologiques, est encore marquée par une grande carence éditoriale.

De nombreuses autres difficultés techniques persistent : Les procédés de dérivation doivent être davantage pris en charge pour mieux répondre au besoin de néologismes adéquats ; Des disciplines par pans entiers continuent de payer les frais d’une terminologie anarchique et d’une activité de traduction à la traine (malgré les efforts louables  du Centre de Coordination de l’Arabisation et de l’Institut Arabe de
la Traduction) ;  La mise à profit des méthodes des sciences humaines modernes et notamment de la linguistique général fait en partie défaut
[xv] .

3-                 Ces facteurs et d’autres encore risquent de produire une situation effroyable pour la langue arabe : Il s’agit de la situation que les linguistes appellent la phase du bilinguisme de fait et qu’ils considèrent comme périlleuse pour l’avenir de toute langue. Comme l’enseigne l’historiographie linguistique, le phénomène de la bipolarité idiomatique est un phénomène auquel aucune langue ne peut survivre durablement. Pour les linguistes, lorsqu’une langue perd la primauté sur son propre terrain, elle devient une langue de seconde zone en voie de disparition. 

Aussi plusieurs démarches doivent-elles être entreprises, pour remédier à ces insuffisances, aussi bien au niveau de la l’éduction familiale et scolaire[xvi] qu’au niveau de l’institution éducative[xvii] de façon générale.

Source : La Tribune n°506


[i] En Norvège, le danois a été la langue officielle de 1397 à 1814. Lorsque la décision a été prise d’officialiser le norvégien et que les dispositions nécessaires à cet égard ont été prises, le danois a été complètement écarté de l’usage en Norvège.

[ii] L’hébreu fut une langue quasi morte durant 1700 ans (du 2ème au 19 siècle). Il doit sa renaissance moderne au linguiste Eliézer Ben Yehouda. Celui-ci a réussi avec un travail d’équipe ayant duré quarante ans à redonner vie à cette langue et en faire le médium principale d’une population de 13 millions qui n’en avaient préalablement  aucune véritable connaissance et qui vivaient à l’époque dans 102 pays de langue différente.

[iii] Au Madagascar, le français a demeuré la langue officielle jusqu’en 1972. En nationalisant les secteurs économiques, l’Etat malgache a estimé du même coup devoir mettre un terme à la domination du français considérée par lui comme synonyme de la domination française. Le parlé malgache fut alors standardisé et

institué avec succès langue officielle à la place du français.

[iv] La langue arabe a connu le développement de ses formes écrites bien avant l’Islam. Mais c’est sous la double impulsion de celui-ci et de l’Empire Musulman (en tant que langue de
la Révélation des sciences religieuse, langue administrative etc.) qu’elle a fait l’objet de tant de travaux descriptifs et normatifs sur les différents plans (orthographe, lexicologie, morphosyntaxe, stylistique, phonétique etc.)

[v] La maitrise de l’arabe était requise pour occuper des postes de premier plan. La langue arabe était alors devenue une des langues les plus puissantes à l’échelle mondiale (d’un point de vue politique, militaire, culturel, linguistique, économique comme d’un point de vue démographique).

[vi] En tant que la langue des deux sources principales du droit musulman : le Coran et le corpus prophétique,

comme en tant qu’elle est la langue liturgique de l’islam. 

[vii] Il s’agit du turque, du perse, de l’albanais, du français, de l’anglais, du russe, de l’allemand, de l’italien, de l’espagnol ainsi que de nombreuses langues africaines.

[viii] C’est le cas par exemple du Tchad et de l’Erythrée.

[ix] C’est entre autres le cas du  Nigéria, du Mali, du Sénégal, de l’Iran et de
la Turquie.

[x] Elle occupe 1°/ la deuxième position mondiale du point de vue du nombre de ses locuteurs (critère démographique), 2°/ la troisième position mondiale du point du vue du nombre des pays dont elle est la langue officielle (critère politique). Sa position est plus mitigée quant aux trois critères (culturel, linguistique et militaire). Du point de vue de la production éditoriale globale (critère culturel) elle occupe la 22ème place mondiale. Dans le domaine spécifique de la production scientifique, elle occupe la 42ème position mondiale. Voir notre ouvrage, Le phénomène linguistique : l’origine et le développement (en arabe), Abû Dhabî, 2005.

[xi] Les six langues de l’ONU sont l’anglais, le français,  le chinois, le russe (qui sont les langues des pays membres permanents du CC des ONU) puis l’arabe et l’espagnol qui sont les langues des deux plus grands blocs internationaux. Cf. Le phénomène linguistique, .Ibid..

[xii]  Voir pour les différentes classifications Ethnologue. Voir aussi Le phénomène linguistique, .Ibid..

[xiii] Cf. Le phénomène linguistique, op. cité..

[xiv] -Cette situation d’une langue proclamée officielle sur le plan formel mais qui ne l’est pas sur le plan effectif vide le statut de langue officielle de son sens et produit l’effet inverse. Elle donne l’impression aux jeunes élèves que l’arabe est un fardeau pour eux: Ils sont obligés de consacrer beaucoup de temps à son étude alors qu’ainsi enfermée dans un statut factice il  ne pourra pas les aider à occuper les postes prestigieux auxquels ils aspireraient. Cela ne fait qu’accroitre la paralysie et la marginalisation de l’arabe consacrant l’image d’une langue stérile privée de tout génie créatif et de toute production intellectuelle originale.

[xv] Au Maghreb le français est « le prestige language » à la maitrise duquel toute ascension sociale est suspendue. Il en va de même pour l’anglais en Orient.

[xvi] Les cinq premières années de l’enfance sont caractérisées par d’immenses aptitudes à l’apprentissage linguistique. C’est une opportunité que les parents et les institutions éducatives ne doivent jamais manquer pour permettre aux futurs élèves de dominer l’outil linguistique dont ils auront grandement besoin tout au long de leur apprentissage scolaire. Il est du devoir par exemple de la famille de saisir cette occasion irremplaçable et tenir à ce que ses enfants s’appliquent et s’exercent durant ces années à s’exprimer dans  un arabe correct. L’acquisition d’un arabe correct du point de vue normatif et des bases d‘une ou deux langues étrangères sont à ce stade de l’âge une priorité.

[xvii] – Il appartient aux enseignants 1- de veiller à ce que les élèves aient un usage correct de la langue arabe moderne et contemporaine. Il est nécessaire que ceux-ci s’habituent à s’exprimer dans l’arabe moderne et à éviter les archaïsmes caractéristiques des usages traditionnels vieillis. Il est tout aussi nécessaire de les habituer à éviter l’usage fautif et autres solécismes propres aux niveaux familiers et vernaculaires. Il importe à cet effet d’encourager les élèves y compris dans leur propres conversations et même en dehors des cours réglementaires à utiliser la langue arabe normative. Différents jeux ludiques ou scéniques peuvent être utilisés dans cet objectif.; 2- de focaliser leur enseignement de l’arabe sur l’analyse des textes contemporains pour faire découvrir de façon inductive aux élèves les règles syntaxique et morphologique régissant la langue arabe telles que celles-ci apparaissent réellement dans l’usage normatif actuel. Tous les éléments morphosyntaxiques et grammaticaux qui ne répondent  pas d’une exigence pratique relative à l’usage effectif et actuel de l’arabe normatif ne doivent figurer que dans les programmes universitaires réservés aux futurs spécialistes; 3- de mettre à profit les méthodes descriptives de la linguistique modern et de rénover de la sorte les procédés didactiques destinés notamment aux débutants; 4-  d’opter dans l’enseignement de la littérature pour les textes relevant aussi bien de la langue arabe contemporaine et de la vie contemporaine (dans son rapport au présent comme dans son double rapport au passé et au futur) que des préoccupations et des centres d’intérêts actuels. 5- de promouvoir les méthodologies inductives, descriptives et déductives fondatrices de toute réflexion structurée et de tout esprit critique. 6- d’élaborer de nouveaux outils pour mieux procéder à l’évaluation de l’enseignement des langues. 7- de faire appel aux nouvelles technologies en matière d’apprentissage des langues.


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