Méditations :

25 03 2010

Sommes-nous solubles dans l’eau ?

 

C’est une question que m’a posée l’autre jour l’un de ces éminents esprits méconnus et mal connus. Il en existe chez nous de ces génies et moins que ça, des compétences mal utilisées, peu appréciées… Je ne pouvais répondre parce que je ne savais pas où cet esprit voulait mener. Je ne le sais toujours pas. Toujours est-il que, dans mes relectures de vieux – et de moins vieux – textes du journal, je suis tombé sur une sorte de pérégrination dont mon expérience d’une journée a été le prétexte. J’ai eu envie de la relire avec vous. Sans y changer un mot.

 

 

Il m’arrive de bien commencer une journée, rarement mais cela arrive. Le réveil matinal quotidien ne me dérangeant plus, Dieu merci, ce sont les premiers actes qui sont pour moi les prémisses du reste. Avec le temps, j’ai appris à prendre plaisir en faisant une corvée qu’il n’est pas donnée à n’importe qui d’accomplir chaque matin : réveiller deux charmantes jumelles de huit ans – quelqu’un ajoutera ‘chacune’.
Le matin, la vie commence par la routine : prière à l’aube, réveil à partir de 7 heures des plus jeunes, Al Jazeera puis Medi1sat… Justement, l’un de ces jours ‘fastes’, la station satellitaire émettant depuis Tanger recevait un éminent poète mauritanien : Dy Ould Adouba. Pour parler de ses recherches sur la poésie andalouse, particulièrement ce genre appelé «Maqamaat». Une sorte de révolution en son époque par rapport à la métrique traditionnelle qui impose une composition quasi-mathématique à la poésie.
De tout temps s’est imposé aux hommes le débat sur la métrique. Doit-on assujettir l’expression du sentiment au respect de la règle ? Doit-on la libérer de toutes les pesanteurs ? Autrement dit, la parole doit-elle rester prisonnière d’un système métrique créé pour dompter – justement – la spontanéité et l’émotivité ?
Même chez nous, en milieu Bidhâne, pourtant très conservateur sur ces questions, le débat a été ouvert. Il a donné une chose de très peu élaborée comme ce que quelqu’un a appelé «tfeytfiit», un mélange de «seje’» (prose rimée et/ou rythmée). Une école, celle de feu Mohamed Ould Bagah, un génie de notre temps, avait cependant trouvé la parade en introduisant la notion de la ponctuation dans la poésie. Si bien qu’on a d’abord l’impression que quelqu’un parle en rimant de temps en temps. C’est devenu une colle pour les débutants : il fallait ‘réorganiser’ les vers, hémistiche par hémistiche (tvelwi).
Maloumaa Mint el Meydah a introduit elle la suprématie de la composition musicale. Elle compose la musique de la chanson, fait la distribution tout en ayant déjà l’idée du thème. Les mots n’arriveront que pour épouser le rythme qu’elle s’est choisie.
Aujourd’hui, un jeune poète, qui perce incontestablement, innove en faisant la synthèse de tout cela. Sans toutefois tomber dans le piège de l’abandon de la métrique à proprement parlé. Vous avez certainement suivi ce jeune du nom d’Ahmed Ould Waled qui a introduit la mise en scène dans la déclamation poétique. Ce qui n’est pas peu. Professeur de mathématiques de son état, Ould Waled est à la poésie hassaniya – certains diront populaire – ce que Mohamed Ould Taleb est à la poésie classique arabe de chez nous : une sorte de nouveau souffle, un renouveau certain.
En parlant de Ould Taleb justement, on ne peut que revenir sur la performance de ce jeune poète. Arrivé deuxième dans un concours international, il a eu le temps tout au long du processus de faire revenir la Mauritanie sur une scène qu’elle a désertée depuis très longtemps. Je l’ai vu récemment sur Al Jazeera parler de la poésie au Maghreb face aux souffrances du Machreq. Il était tout simplement épatant. Il expliquait les relations entre les deux parties du monde arabe. Les répliques des uns aux autres : ‘el ‘iqd el variid’ à ‘kitaab el aghany’, ‘Ziryab’ à ‘El Mawçili’, ‘Ruçavat al Andalus’ à ‘Ruçavat Baghdad’…
Dans son entretien avec Médi1sat, Ould Adouba avait dit que la production culturelle de la période andalouse faste a été occultée par les chercheurs de l’est musulman. En fait, le Machreq a toujours regardé le Maghreb avec beaucoup de condescendance. Le comportement normal du centre par rapport à la périphérie, expliquera Ould Taleb.
Pour en revenir à cette matinée, je peux dire qu’elle ne pouvait pas mieux commencer. Avec Dy Ould Adouba, côté intellect mais aussi côté ‘administration de l’invisible’ – terminologie utilisée par le sociologue Abdel Wedoud Ould Cheikh, ce grand nom que la Mauritanie n’a pas su retenir, et qui désigne ainsi tous les attributs du pan ‘maraboutique’ de la société maure (lehjaab, ettazouba et tout le reste).
Autre bon présage : quelqu’un avait glissé une vieille cassette dans la voiture et laissé l’appareil en marche. Pour une vieille cassette, c’en était une. Il s’agit d’un résidu d’un enregistrement fait au début des années 50 sur une bande et qui avait été transféré sur cassette. Personne ne sait qui est l’auteur de l’enregistrement. De fins connaisseurs m’avaient dit qu’il pourrait s’agir de ‘Aale Ould Dendenni, peut-être l’oncle du grand Sidi Ould Dendenni, encore vivant. Depuis que je l’écoute, je rêve d’écrire un truc genre ‘le monde vu par ‘Aale Ould Dendenni’.
Quand il parle des Awlad M’Barek, cette tribu guerrière qui a fini par fonder une mythologie Hassane dans l’espace Bidhâne, le vieux griot donne l’impression de vivre avec eux, de goûter aux plaisirs de leur quotidien, de partager leur courage. Il se prend pour le témoin direct des événements qu’il ressasse. Il précise lui-même, «nous les Hsasne, nous sommes les griots de Ehl Bouceif Ould Ahmed, les Ehl Agmoutal sont ceux d’Ehl Bohdel…» Il n’y a que deux grandes familles de ce point de vue. Le griot est là pour en chanter les gestes, perpétuer l’histoire et conserver le patrimoine.
«Un jour, dit-il, Khattri, Sultâne Awlad M’Barek, s’adressa à Eli Nbeyt Ould Hayballa, son griot attitré en ces termes : «Boyt – c’est comme ça qu’il l’appelait – tu es en train de casser la fougue de ton beau cheval, allez, accepte de le vendre, voilà venir à toi l’opportunité de faire de belles affaires. Prends ma jument, Kreykiba, et vas au-devant du bétail, choisis deux troupeaux de moutons et de chèvres. Si tu acceptes, laisse le cheval ici et va prendre ton bien».
Sentant la bonne affaire, Eli Nbeyt n’hésite pas. Il s’en va récupérer ses nouveaux biens. Les esclaves, bergers surveillant les troupeaux, ont les bras pleins de petites bêtes qui n’ont pas encore la force de marcher aux côtés de leurs mères. De partout fusent les bêlements. La belle ambiance pour les nomades du désert. Mais Eli Nbeyt n’est pas heureux. Il rebrousse chemin.
Le voyant venir, Khattri comprit. Il dit à son entourage : «voyez-vous, Boyt revient pour demander l’annulation du marché…» «Il ne peut pas, lui répondit-on en cœur» «Par Allah, Boyt qui revient là va demander la résiliation de l’accord, on ne perd rien à attendre».
Quand Eli Nbeyt arrive, l’assistance retient son souffle. «Khattri bouya, je me suis rappelé deux choses : brebis et chèvres ont toutes mis bas, je vais salir les palanquins de mes filles qui serviront à transporter cabris et agneaux ; je me suis rappelé ensuite que la jument Kreykiba va mettre bas bientôt, libérée de son fardeau elle sera toujours prête à aller à l’avant-garde de l’attaque croyant que c’est toi son cavalier… je ne suis pas habitué à aller là où Kreykiba sait aller… je ne peux pas Khattri bouya…»
«Va prendre ton cheval, prends avec la jument et les troupeaux. Mais je te jure par la mémoire de mon frère Khou, qu’on ne fera plus d’affaires ensemble». C’est alors qu’il déclama son célèbre ‘bet’ : ‘essultâne elghâly/hadha illi wassali/gassi wughliidh uzayn…’»
En entendant ce griot, on comprend aisément pourquoi cette tribu a été tant consacrée par la littérature populaire largement inspirée par la lecture des griots, véritables mémoires des groupements humains de l’espace bidhâne.
La culture de la geste est une symbiose entre les héritages, sanhajien, mandingue et hilalien. L’assimilation a été si forte que l’héritage hilalien a plus ou moins disparu. Si bien qu’au lieu de reprendre à son compte la célèbre Geste Hilalienne, la culture Hassane, née de la rencontre berbère, négro-africaine et arabe sur cet espace de convergence, a préféré puiser chez les Mandingues. Si bien qu’aujourd’hui, on peut aisément confondre les épopées de part et d’autre. Il est quand même utile de voir ‘la parenté’ évidente entre Soundiata Keita et n’importe lequel des chefs Awlad M’Bareck. Les noms des différents modes de la musique bidhâne portent souvent les noms des lieutenants du célèbre chef mandingue, fondateur de l’Empire du Mali.
La force de cette peuplade qu’on appelle ‘bidhâne’, c’est d’avoir su créer une identité qui n’a d’autre référentiel que celui de vibrer aux mêmes sonorités, de cultiver les mêmes valeurs et de parler le même dialecte. Rien de vraiment ‘génétique’. C’est essentiellement pourquoi la mobilité sociale est un trait de caractère fondamental de cette société. La ‘généalogie’ est ‘libéralisée’ – comme disent nos sociologues – parce qu’elle n’a jamais déterminé l’appartenance au groupe en général. La tribalisation excessive qu’on voit aujourd’hui est un prétexte de saison, une sorte d’instrumentalisation de la structure sociale par l’appareil politique en mal d’idéal et de projet.
Si je suis bien réveillé par un matin pareil, je vais nécessairement mal dormir. A Nouakchott on ne peut jamais être tranquille 24 heures durant. C’est la particularité de cette mégalopole qui n’arrive pas à être une ville au vrai sens du terme. Ses habitants n’arrivent pas à être autre chose que des ‘visiteurs’ temporaires d’un lieu qui a reproduit la ruralité par plusieurs de ses aspects.
TVM reçoit ce soir-là Mohamed Ould Bowbe Jidou, un virtuose de la tidinitt, héritier d’une école dont son père, Ahmed, a été l’incarnation vivante. Cosmopolitisme, précision et génie. Mais tout, en ce qui concerne l’art, dépend de l’interlocuteur… Chez moi TVM est sur le canal 1, le 2 c’est le Maroc, le 3 Al Jazeera… Donc il était tentant de changer de chaîne.
La chaîne marocaine émettait déjà à partir de son antenne régionale de Laayoune. Comme chaque soir à partir de 21 heures. Ce soir-là, il y avait aussi sur cette chaîne une émission spécialisée dans la musique et la poésie Hassane. Ici, c’est un griot du nom de Abba Ould Badou qui jouait une très belle tidinitt. Ici, présentateur et intervenants parlaient hassaniya. ‘El Hawl’, ‘azawane’, ‘leshwaar’, ‘el vet’h’… pas de ‘el mussiqa’, ‘aalit ittidiniit’, ‘el ma’zouf’, ‘el ‘azf’… Pas d’ordinateur non plus, pas de cachet ‘moderne’ qui enlève toute spiritualité à l’atmosphère d’un ‘majliss bidhâne’ – comme dirait la grande Khadi Mint Cheikhna. Et parce que je parle d’elle, je voudrai saluer ici d’abord son rôle dans la réussite de l’édition 2008 du festival des musiques nomades, ensuite sa prestation à la nouvelle – et déjà réussie – émission de TVM, ‘El Bedaa’ (le créateur – dans sa dimension artistique). C’est une émission qui est dans sa deuxième semaine et qui fait déjà des émules. Mint Cheikhna a parlé du ‘majliss il bidhâne’ – assemblée des bidhânes – et de sa disparition comme signe de la décadence de la culture de ce peuple. Cette première édition de l’émission produite et réalisée par Intaaj Production (Isselmou Ould Tajedine), présentée par le jeune talent Mohamed Ould Haye, a vu aussi la participation de ténors comme Mohamed Ould Hadar qui a présenté une joute poétique qui l’avait opposée à son ami Hassane Ould Sid Brahim, fils de feu Mohameden connu au-delà de l’espace bidhâne, Brahim Ould Kleib, grand poète qui en a profité pour rappeler que la poésie n’a jamais été une spécialité de caste, Brahim Ould Abdallahi, incarnation vivante du génie, était là aussi…
El Bedaa’ a, en deux émissions, révélé de grands talents. Bien sûr, il y a ce jeune Ddou Ould Begnoug, élément central de la commission d’évaluation. Avec lui et Ould Mou’alla – autorité en matière de création poétique – on sent la naissance de la première école critique formelle dans notre espace. L’émission a aussi permis de redécouvrir la splendeur du ‘Fetaa’ de notre société traditionnelle. La finesse et la pertinence de Ahmed Baba Ould Ahmed Miské dans son intervention au cours de la deuxième édition, en ont été l’incarnation. Il a rappelé que les attributs de l’humain dans notre entendement sont d’abord ceux-là : sa capacité à traduire le monde qui l’entoure, à dire sa souffrance tout en l’acceptant, son plaisir sans extravagance, à composer, à réciter, à rester humble… La personnalité de l’auteur de «na’raf ba’daane khaaça/’an bidhâni bidhâni/hayatu diima naaqça/yakuun evmuritâni», nous oblige à revenir sur la notion du Fetaa dans notre culture. Cette notion d’el fetaa correspond à celle de ‘l’honnête gentilhomme’ de l’époque médiévale avec cette différence près : il devait allier la vivacité, la tête bien pleine et l’opportunisme dans l’occupation du terrain. Cela nécessite maîtrise de la langue, connaissance des préceptes de l’Islam, compétence dans la prise de parole, art de manier le Verbe, connaissance encyclopédique des Ulum (sciences : religion, rhétorique, astronomie…), connaissance poussée de la musique… On n’avait pas besoin de faire une université particulière, les campements étaient pour la plupart des écoles de savoirs ambulantes. C’est ce qui distingue d’ailleurs les nomades que nous sommes de tous les autres nomades : ici l’écriture occupe la première place.
Nous avons bien sûr perdu ces notions de fetaa qui sont remplacées par les vertus du ‘sou’louk’, cette espèce d’anti-héros qui possède certains attributs de la grandeur mais qui reste un guerrier ne croyant que la violence comme mode d’expression et voie de règlement de ses problèmes. Mais le sou’louk de nos temps doit acquérir les attributs du fourbe. Il doit être capable de batailler, tromper, tricher… Gazra et thiebthiib sont ses maîtres-mots. L’échelle de contre-valeurs est ainsi fixée : ‘etfegrish’ pour dire ‘vol’, ‘ed’ayv’ pour désigner l’honnête. La société avançant les pieds en haut. La puissance s’exprime avec vulgarité évidente : imposantes bâtisses mobilisant béton armé et porte d’aluminium, rutilants 4×4 aux moteurs vrombissant, grands boubous raidis par la gomme… oubliées finesse et humilité jusque-là valeurs cardinales d’une société simple et fière.
J’ai toujours cru que l’entreprise du changement – si elle est réellement le souhait de la majorité – commence par là : la remise sur pieds de l’échelle des valeurs. C’est elle qui inspirait la conduite des affaires de l’Etat, la Mauritanie devenant l’incarnation d’une âme qui reflétait cette société dans sa diversité, son humilité, son enracinement…
La journée qui avait commencé plutôt bien, se termine dans la morosité. Me voilà gagné par l’insomnie due aux questionnements sur l’état d’une société à laquelle je reste attaché malgré tout. Qui s’occupe de cet aspect des choses ?

Ould Oumeïr

(Source : La Tribune n°402, février 2007)

 


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