Chronique Mansor

24 12 2008

Sans aller, pas de retour. Prendre la route, ouvrir un livre, s’investir dans une relation, vivre, tout simplement, un événement extraordinaire – à ses propres yeux, du moins – et voilà, peut-être, l’éveil d’un autre regard, encore… Que deviendra-t-il ? Bardés que nous sommes, tous, de convictions, d’œillères et d’assurances, masqués de convenances dûment estampillées « made in quelque part », le cours des choses devrait éteindre, normalement, cette lueur, sinon en estomper suffisamment l’éclat pour nous épargner la moindre remise en cause. C’est donc, passées les prodigieuses années de la prime enfance, plutôt insensiblement, en touristes, que nous nous altérons. Mais cette insensibilité, qui nous évite bien des douleurs, entretient, également, notre inconscience, et nous voilà, vieillissant, incapables de cueillir le fruit de notre usure. Toutes ces différences, ces modulations, ces nuances, qui devaient nous apporter con-naissance – à chaque instant, potentielle renaissance – nous traversent sans nous émouvoir, à jamais inexploitées, hélas ; inexorablement délétères, ce faisant. Waterloo, Waterloo, morne plaine…  « L’œil mouillé d’un pleur involontaire », l’ennui nous emplit la gorge de sa fadeur infecte, et, geignant, nous allons vomir, sur quelque étrange ou étranger en chemin d’autre regard, la responsabilité de nos vains aplatissements. 

On croit échapper à ce non-destin, en s’octroyant, de la sorte, un quelconque pouvoir, variablement éphémère. Les luttes qu’on engendre, en conséquence, nous accablent d’autant plus qu’elles impliquent, tôt ou tard, des concrétions de richesse, lourdes et convoitées. Du coup, c’est tout l’environnement qui s’épaissit, couvrant d’ombres –  ténèbres sur ténèbres – d’abord les plus aisés, puis les plus secrets, chemins de retour sur soi. Combien d’amours sublimes se seront-ils, ainsi, pétrifiés dans leur mise en scène spectaculaire, bien avant d’avoir livré leur eau de Jouvence !  Entre soi et soi-même, comme entre l’Un et l’Autre, il y a, toujours désormais, un objet quelconque, une consommation, un péage, à investir ou à payer, sinon à détruire, puis un autre, et encore un autre, indéfiniment. Ce n’est pas tant la nature qui a horreur du vide, c’est notre ego, surchargé, qui craint le dénuement et le silence, qui ne sait plus goûter l’attente. Encombré d’hétéroclites intermédiaires et de clinquants artifices, l’espace-temps perd sa qualité transitionnelle. On s’y retrouve moins qu’on ne s’y éparpille, fragmenté par mille désirs, mille accaparements, mille assouvissements ; mille et une frustrations, en fin de compte ; certes, à plus ou moins brève échéance, mais irrémédiablement, toujours : l’objet réel de la quête, du mouvement, du regard, ne peut jamais être atteint, par ces chemins trop pleins. Mais, si nous avons tout à gagner, individuellement et collectivement, à alléger nos estomacs, s’agit-il, pour autant, de l’atteindre, cet « obscur objet du désir » ? 

Quinze années durant, Al Ghazali, le célèbre et très honoré juriste de l’université bagdadienne, Annizzamiyya, interrompit sa brillante carrière pour suivre, dit-on, un maître soufi, errant dans le monde, plus pauvre que Job – P.B.L. Son périple s’acheva, poursuit la rumeur, par une belle après-midi ensoleillée, en un champ d’ordures où, étonnamment, le rude ascète avait ordonné, au notable en guenilles, de nettoyer un espace pour la prière de ‘asr [1]. Dépourvu de tout balai, c’est à quatre pattes et à l’aide de sa barbe, sensiblement allongée, durant ces longues années de pérégrinations, qu’Al Ghazali entreprit de faire place nette et c’est en cette étrange posture, que le voile, soudain, se déchira. « Le Réel est sans méthode. Il n’a pas à être atteint, Il est déjà là [2] ». Sans avant, sans après, le cœur vide de ce qui n’est pas présent, tout entier dans l’acte en cours, sans plus aucun souci d’appropriation, pas même et surtout, de sa propre image, évanouie, il est Cela et ce « il » est ton propre recueillement, lorsque ton attention accomplit, enfin, ton intention, instantanément foudroyée. Re-cueilli, ineffable bonheur de l’orphelin inconsolable : tout concorde, désormais. A nouveau détaché de l’Arbre central – aussi fallait-il, en première instance, murir, mourir, dans les feuilles du Bien et du Mal, s’y situer, en toute sincère illusion – te voici de retour, formidablement présent, en ta plus complète absence. Il y a donc bien une vie après la mort, et le signe de cette certitude, c’est la joie, irrépressible, incompréhensible, immédiate, qui t’a inondé, peut-être déjà, t’inonde, ou t’inondera, une fois, au moins, au cours de cette existence. Joie sans objet, étonnement sans borne, « O toi, âme apaisée, retourne à ton Seigneur, satisfaite et agréée, rejoins Mes fidèles, entre en Mon Paradis [3] », t’en souviens-tu, gouttelette de pluie ? La vague n’est plus, l’Océan demeure… 

 



[1] Second office de l’après-midi, en islam, souvent considéré comme central des cinq rites journaliers.

[2] Ranjit Maharaj

[3] Saint Coran, 89 – 27, 28, 29 et 30.


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