Inaugurations à Kiffa : «la santé n’a pas de prix»

15 12 2008

Inaugurations à Kiffa :

«La santé n’a pas de prix»

 

Nous sommes jeudi, 4 décembre 2008. L’Hôpital de Kiffa connaît une activité inhabituelle. Exceptionnellement, deux tentes ont été dressées dans la petite cour de devant. Des tapis ont été déroulés. Une logistique qui annonce l’arrivée imminente du chef de l’Etat, le Général Mohamed Ould Abdel Aziz. Il vient ici inaugurer la toute nouvelle installation des unités d’hémodialyse et du scanner à l’Hôpital de Kiffa.

L’excitation des employés est évidente. Pas pour l’invité seulement, mais pour cette réalisation. Désormais l’Hôpital de Kiffa est doté d’un matériel qui peut lui permettre de répondre aux demandes toujours pressantes des populations couvertes par l’activité de l’Hôpital. Pas seulement les habitants de la région de l’Assaba, mais aussi ceux des régions des Hodh’s, du Guidimakha et même du Tagant. C’est ce qui frappe quand on entre dans l’aile où sont hospitalisés les malades : la diversité des origines géographiques. L’hôpital de la capitale de l’Assaba a renoué depuis un certain temps avec la notoriété. Alors il est devenu une destination pour les malades.

Quand on entre dans cet hôpital on est frappé par la propreté des lieux. Pas d’odeurs nauséabondes. Pas de crachats sur les murs décrépis pourtant par le temps. Pas d’urines dans les allées. Partout des poubelles bien suivies et bien utilisées. Des latrines relativement excentrées. Et surtout des espaces verts qui servent à donner vie à l’intérieur de l’Hôpital et à purifier l’atmosphère. On sent l’organisation. Cela a certainement demandé des mois de sensibilisation, d’efforts, de réprimandes… mais cela donne des résultats aujourd’hui.

C’est en début de 1979 que l’Hôpital de Kiffa a été inauguré. Construit par la coopération chinoise, il était destiné à recevoir les malades des régions de l’Est, loin du seul grand centre hospitalier national, celui de Nouakchott. L’un des premiers patients hospitalisés dans cet hôpital n’est autre que …Moktar Ould Daddah, le premier président du pays alors en prison dans le fort de Walata. Un autre illustre patient : Me Hamdi Ould Mouknass, ancien illustre ministre des affaires étrangères de Ould Daddah. Il venait lui de Boumdeid où il était en prison. Pour la petite histoire…

La mission chinoise fait des miracles. L’hôpital obtient ses lettres de noblesse tout au long des années 80 et au début des années 90. Il connaît une décadence aussi marquée à partir de ces années de déliquescence générale. Le recul de l’engagement de la coopération chinoise coïncide avec l’incapacité de l’Etat de prendre en charge les besoins de l’hôpital. Plus question de disponibiliser les moyens de soutien et de maintenance pour les hôpitaux. Deux choix : mutualisation des hôpitaux sinon institution d’un système de recouvrement des coûts. Le premier choix est improbable dans une société comme la nôtre. Le second est plus facile à instituer malgré la faiblesse des populations.

Au début des années 2000, la pression sur Nouakchott est si forte qu’il a fallu penser à réactiver, réhabiliter et relancer les hôpitaux. Un programme de revitalisation des hôpitaux est élaboré. L’hôpital de Kiffa est sélectionné parmi les institutions hospitalières. Nous sommes en 2002, fin de l’année.

Dr Mohamed Ould Bebbaha a déjà travaillé à Kiffa. Il bénéficie d’une formation dans l’administration des hôpitaux. Il est muté à Kiffa comme médecin-chef de l’hôpital. Selon les définitions normatives, un hôpital doit nécessairement répondre aux besoins en matière de chirurgie, de maternité et de médecine générale. Pour remettre l’hôpital de Kiffa aux normes, il fallait de grands investissements, financiers et humains. Mais aussi et surtout un engagement volontariste et une vision claire.

En 2003, les hôpitaux vont commencer à fonctionner avec le strict minimum. Comment améliorer les prestations hospitalières et des conditions de travail avec le minimum demandé ? Il faut compenser par l’engagement des hommes. C’est ce pari que l’équipe de Kiffa va lancer. Cinq ans après on peut dire qu’elle a réussi.

D’une part l’obligation de mise à niveau des hôpitaux, d’autre part une conception désuète qui voit dans l’hôpital un service déconcentré de la tutelle à Nouakchott. Il fallait entamer la marche vers l’autonomisation des structures hospitalières de l’intérieur. Première phase : augmenter légèrement les moyens en même temps et se donner une année pour voir quels sont les établissements qui en ont profité. Passer ensuite à la phase de l’autonomie de gestion.

Pour l’hôpital de Kiffa cela s’est traduit par l’augmentation du budget qui passe de 7 millions en 2002 à 21 millions en 2003. Expérience réussie. Parce que pour entreprendre la mission, l’équipe du médecin-chef s’est fixé deux objectifs principaux : 1. Toujours proposer des services de qualité ;  2. Réconcilier l’hôpital avec les malades. «La seule satisfaction que nous avons eue tout ce temps, c’est le sentiment que notre présence ici signifie quelque chose», explique aujourd’hui Dr Ould Bebbaha. En ajoutant : «Je ne dirai pas qu’on a atteint tous nos objectifs». En fait et c’est connu, il n’y a pas de 100% de réussite en matière de santé. Surtout dans un milieu comme le nôtre. L’équipe de Kiffa nageait à contre-courant. Sortir des chemins battus de l’ambiance faite de corruption, d’absences en contrepartie d’engagement politique PRDSien, valait gros à l’équipe. Peau de bananes par-ci, blocages par-là… le chemin n’est pas tout tracé…

Le 15 février 2005, Kiffa et Nouadhibou deviennent des établissements hospitaliers bénéficiant de l’autonomie de gestion. Signe de performance : dès le 1er janvier de 2005, les évacués de Kiffa sur Nouakchott ne payaient plus l’ambulance. L’hôpital de Kiffa a désormais son Conseil d’Administration, sa direction devient son Exécutif. Mais les moyens ne suivent pas. Aucun geste chirurgical ou médical simple ne peut être fait deux fois de suite. Pour chaque chose, il y avait une boîte dont il fallait attendre la stérilisation pour une nouvelle utilisation. En maternité par exemple il était pratiquement impossible de faire trois accouchements par nuit dans les normes. Cela se traduit par des cas, des anecdotes, des histoires qui sont racontées çà et là malgré le changement de décor…

Quand le Général Ould Abdel Aziz arrive pour inaugurer le scanner et l’hémodialyse, il fallait fournir assez d’électricité à l’établissement. Pour ce faire, il fallait mettre en place un transformateur. Parce qu’au début, au moment de l’électrification de la ville, l’hôpital a été abonné comme un domicile quelconque. Il n’y a jamais eu assez d’électricité pour l’alimenter. Sa direction avait anticipé les problèmes existant depuis deux ans en achetant deux groupes électrogènes. Mais en temps normal, l’établissement hospitalier n’a jamais eu assez de «jus». En 2003, quand le problème a été posé pour la première fois, il fallait débloquer la somme de 18 millions pour l’installation de ce transformateur. Aujourd’hui le coût est passé à 32 millions. Entretemps une douzaine de ministres sont passés à la tête du département. Devant chacun d’eux, un courrier expliquant le problème. Mais jamais de prise de décision. «Il aura fallu un premier coup d’Etat, une transition, un régime civil éphémère parce qu’incompétent, un nouveau coup, une décision d’achat d’un scanner pour voir enfin les autorités se décider à équiper l’hôpital de Kiffa». Une façon d’ironiser chez les employés, mais c’est une vérité.

Il y a quelques années, la direction est surprise par le débarquement d’un matériel qu’elle n’a jamais demandé. Il s’agissait d’un four de crémation destiné à l’incinération des déchets hospitaliers. Chacune des pièces du four pesait entre 2 et 7 tonnes. Le ministère n’a pas envoyé avec une équipe technique pouvant l’installer et le mettre en marche. Le marché ne comportait visiblement pas de «services après vente». Et les administrations hospitalières étaient dans l’obligation de réceptionner ce matériel. A Kiffa, il fut ranger dans la cour. Il occupe toujours cet espace (voir photo). Ici on s’est contenté de réhabiliter l’ancien four qui fonctionne merveilleusement bien. Combien a coûté l’achat de ce four, son transport… ? De quoi probablement équiper ici une salle de réanimation, là un bloc opératoire.

Il y a trois ans environ, la direction avait eu une ligne sur le BCI de 70 millions. Elle a tout de suite orienté cette somme vers la création de trois unités : un bloc opératoire spécialisé en orthopédie, une salle de réanimation et une aile ORL.

L’unique réanimation en dehors de Nouakchott est l’exemple type de la conjugaison des efforts. Le bâtiment a été construit par World Vision, les lits et une partie de l’équipement ont été fournis par le FNUAP et le reste sur le budget de l’Etat. Aujourd’hui, c’est une réanimation homologuée par des instances sanitaires internationales qui fonctionne normalement.

Les traumatismes présentent les premières causes d’intervention chirurgicales. Nous sommes au carrefour de routes mal sécurisés, très peu pratiques et où les accidents sont quotidiens. Alors que les accidents routiers causent des pertes énormes, nous n’avons pas en Mauritanie de centre spécialisé dans le traitement des traumatismes et de traitements liés à cela. Et comme Kiffa a acquis une notoriété et une longue expérience d’intervention chirurgicale depuis la fin des années 70, la pression est énorme. Il suffit de visiter les salles d’hospitalisation pour s’en rendre compte. En attendant de voir naître un centre traumato-orthopédique, le bloc opératoire de l’hôpital de Kiffa reçoit à présent différents types de chirurgie.

En plus, l’hôpital de Kiffa est aujourd’hui un centre réconcilié avec sa population. Avec ses 70 lits, il paraît hyper-occupé en permanence. La demande de son extension a été exprimée. Mais la décision n’a pas encore été prise. Le laboratoire n’a rien à envier à ceux de Nouakchott. Le centre d’hémodialyse nécessite un laboratoire biochimique très fonctionnel. C’est à peu près ce qu’il y a. il est vrai qu’il y a un manque de personnels spécialisés pour les unités de dialyse et de scanner. «Il nous faut par exemple un réanimateur, un neurochirurgien pour le scanner, des néphrologues et des techniciens supérieurs pour assurer le fonctionnement de tout ce beau matériel», insiste le directeur de l’hôpital. Qui ajoute que «le plus grand problème est celui de la maintenance» (voir plus loin).

Quand on est venu à l’hôpital de Kiffa, il y avait là une mission médicale française de l’ONG «Equilibre et Population». Amenée ici par le FNUAP, l’ONG avait choisi Kiffa parmi d’autres centres pour faire des opérations ponctuelles. Les spécialistes français sont accompagnés par des mauritaniens mobilisés par le FNUAP. La présente mission intervenait au niveau des femmes touchées par les fistules obstétricales, un phénomène endémique en Mauritanie rurale et même citadine. Dr Amar qui accompagne la mission en profite pour faire d’autres interventions souvent pour des traumatismes. La veille de notre arrivée, il avait fait cinq interventions suite à des accidents de route.

Autre fruit de la coopération : le jumelage avec l’hôpital de Périgueux qui a permis l’acquisition d’un matériel indispensable mais aussi la formation du personnel. C’est justement cette coopération décentralisée qui permet aujourd’hui d’envisager la mise en place d’une réanimation destinés aux nouveaux-nés. Une équipe de techniciens doivent bientôt se rendre en France en vue de subir la formation nécessaire. Les équipements sont en partie sur place. Il ne faut pas oublier que la maternité de l’hôpital de Kiffa est la deuxième après celle de Sebkha (Nouakchott) du point de vue du nombre des naissances. A relever ici que le nombre de sages-femmes exerçant ici ou là n’est pas en fonction de la pression : il y a plus de sages-femmes à l’hôpital Cheikh Zayed (Nouakchott) qu’à Rosso et Kiffa réunis, alors que ces deux hôpitaux et le centre de Sebkha occupent le peloton de tête en nombre de naissances. Ce sont les locaux de la maternité qui ont été squattés pour les nouveaux services de scanner et de dialyse. La maternité a dû être délogée ailleurs.

Autres phénomènes traités dans le rayon gynécologique, les mutilations génétiques, l’excision et ses conséquences par exemple. Nous sommes ici dans un milieu où la pratique de l’excision est un phénomène social. «La semaine dernière, nous n’avons pas sauvé une enfant qui avait eu une hémorragie à la suite d’un acte d’excision». Les conséquences de l’excision sont nombreuses. Le phénomène ne touche pas seulement les enfants mais parfois les adultes. «Une excision sur le tard cause souvent des obstructions graves pour la femme». Nous sommes aussi dans un milieu où le paludisme tue plus de personnes que le SIDA.

«La santé n’a pas de prix, mais elle a un coût». C’est ce que répètent les médecins rencontrés ici et là. Mais si vous demandez au directeur de l’hôpital de Kiffa, s’il y a des problèmes, il n’hésite pas : «bien sûr qu’il y en a».

D’abord ce problème de ressources humaines. «Mon expérience de 18 ans, explique le directeur de l’hôpital de Kiffa, me fait dire que la coopération en matière de personnel médical reste inadapté. En fait rien ne peut remplacer le cadre mauritanien». Autrement dit, les médecins étrangers, qui qu’ils soient, feront toujours moins dans notre milieu que des mauritaniens bien formés et motivés. «Le cadre mauritanien devient vite polyvalent et va prendre en charge l’aspect social du patient». Ce qu’il faut donc en matière de coopération, c’est surtout la formation du cadre mauritanien, la mobilisation de la ressource humaine nécessaire et son utilisation au maximum de son rendement. «Ce qui manque encore à l’hôpital de Kiffa».

Même s’il y a une autonomie de gestion, les décisions principales notamment en matière de choix prioritaires, sont prises au niveau central. Ces décisions sont imposées au Conseil d’Administration puis à la direction. Si la direction trouve qu’il est prioritaire d’orienter une partie des moyens financiers vers l’extension de l’hôpital, la décision centrale est d’augmenter les capacités d’équipements. «Ces équipements, nous pouvons souvent les obtenir à travers une coopération décentralisée efficace».

Un autre grand problème reste celui de la maintenance des équipements. Sur le plan de l’existence de professionnels. Pour l’hôpital de Kiffa, il existe un seul spécialiste qui couvre en même temps les hôpitaux de Boutilimitt, de Néma, Cheikh Zayed, l’hôpital national… A quel moment sera-t-il disposé pour Kiffa et pour combien de temps ?

 Mais le plus grand problème reste celui de la mentalité des populations. Du plus haut responsable au simple citoyen, la perception de la pratique médicale est faussée. Et cela s’exprime de différentes manières. Dr Ould Bebbaha se souvient d’un soir de labeur en compagnie d’autres collègues, un soir où ils avaient opéré tard dans les conditions d’alors, de retour dans une maison où ils vivaient tant bien que mal, l’un d’eux a allumé le poste radio au moment où quelqu’un disait : «…nos médecins sont des charcutiers, notre personnel est irresponsable…» c’était le ministre de la santé du moment. Cela en dit long sur le reste. Le refus des populations de respecter les règlements, la propension à cracher, à faire tous ses besoins «à côté», l’absence de confiance dans le système médical, la suspicion vis-à-vis de l’administration…

«Depuis quelques années, nous avons fait de grandes avancées. Mais celles d’aujourd’hui sont les plus significatives. Avoir un scanner ici et un service d’hémodialyse nous donne des possibilités nouvelles. Cela participe aussi à corriger le déséquilibre existant entre l’Est et l’Ouest en matière de santé», conclue Dr Ould Bebbaha. Il faut dire que l’hôpital de Kiffa n’est pas habitué à autant de célérité. Ici on attend encore des marchés passés en début d’année sur le BCI 2008. En avril 2008 seulement, l’hôpital recevait du matériel acheté en 2007.

Contrairement à ce que certains sites ont diffusé, le nouveau matériel est dans les normes selon les spécialistes et peut être fonctionnel dès son inauguration. L’étape prochaine pourrait être l’extension de l’hôpital qui permettra d’avoir 400 lits nouveaux. Digne du plus grand carrefour de la Mauritanie.

 

Ould Oumeïr

Envoyé spécial

Source : La Tribune n°427


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