Commercialisation du poisson

18 11 2008

Commercialisation du poisson :

Amateurisme et mensonge d’Etat

75% des stocks sur les bras, le temps du bradage

 

Le ministre des pêches l’a dit il y a quelques jours : 75% des stocks existants ont été vendus. Le Premier ministre vient de le répéter dans des interviews à des journaux locaux. Et c’est faux. Complètement ! C’est à peine si 25% des stocks sont vendus. En attendant la fin de l’arrêt biologique dans quelques jours, Nouadhibou a consommé ses capacités de stockage. Près de 9000 tonnes de congelé. Bord et terre. Les bateaux sont en rade en attendant. Et rien ne rassure à présent sur l’issue de la crise. Comme au bon vieux temps de la prospérité, les factions s’affrontent. Ici plus qu’ailleurs la lutte des groupes ne date pas d’aujourd’hui. Mais elle prend des tournures dramatiques à un moment où l’autorité publique semble vouloir éviter d’interférer. Qu’est-ce qui s’est passé ? Il est difficile d’avoir une idée là-dessus. Nous allons tenter quand même, sans prétendre vous donner la version exacte.

Tout commence par la production de juin et juillet 2008. Il fallait chercher acquéreur au plus vite. La première offre vient de Mitsubishi. Elle tombe le 6 juin et expire le 30 juin. Auparavant le conseil d’administration de la SMCP avait poussé la nouvelle direction à chercher à améliorer les prix de 30%. Alors que tous les indicateurs laissaient prévoir le contraire. Dans leur offre, les acheteurs japonais ont baissé les prix sur les petites tailles tout en améliorant les grandes. La moyenne de chute des prix n’atteignait pas 400 dollars. Au même moment on note ici et là des tractations, comme pour parasiter la vente de la SMCP. Première conséquence : la SMCP se met dans la position de celui qui demande à être aidé «pour avoir les meilleurs prix». Deuxième conséquence : manifestation de propositions plus ou moins farfelues. Telle celle d’une société presque inconnue du nom de Caili, proposition faite sur quatre containers seulement au niveau de Nouakchott. Plus tard celle du fameux Campagna qui serait venu sur inspiration de l’entourage du ministre. La première offre servira de prétexte à la SMCP pour fixer ses prix pour le mois de juillet. Un prix jugé excessif par les vendeurs. Malgré la conjoncture, il n’y a pas d’anticipation de la part des mauritaniens. Les injonctions de certains opérateurs et l’absence de nouvelles offres japonaises n’infléchissent en rien la position de la SMCP.

Le 24 juillet une offre tombe. Elle provient d’un acheteur européen, la MARR, présente sur le marché mauritanien depuis quelques années. Son plus gros coup reste celui de 2006, quand elle lance une OPA sur toute la production qu’elle revend sur le coup aux acheteurs japonais avec un net bénéfice de plus de trois millions dollars. Les producteurs s’en souviennent encore. Les acheteurs aussi. Elle met la main sur la production du congelé bord production juin et juillet en plus de la production des frigos SOMASCIR (5352 cartons), AL-ASMAC (6521 cartons), HIMAFRI (11286 cartons), NAMIA (5629 cartons) et PCA (8116 cartons). La SMCP confirme le même jour. Pour une somme totale de près de 27 millions dollars. Un protocole d’accord est signé à cet effet en espagnol. On y comprend que la vente ne sera effective que quand le produit sera levé, donc quand MARR aura trouvé acquéreur. La première réaction des acheteurs japonais a été de conseiller à leurs correspondants de «sauter sur l’occasion». Sentant qu’on ne peut avoir de meilleurs prix.

A l’époque, le Premier ministre Yahya Ould Ahmed Waghf, intervient plutôt pour encourager l’absence d’initiative. Le gouvernement abandonne Abderrahmane Ould Mohamed le tout nouveau directeur, pourtant arrivé là au bout d’une longue carrière dans la société et reconnu pour son intégrité. Ce qui lui manque, c’est l’appui des autorités pour sortir de l’emprise des lobbies qui ont fait main basse sur la société depuis très longtemps. La situation traîne. Le stock augmente.

Le 12 août, réunion du comité de gestion. L’occasion pour la direction d’annoncer solennellement la vente de la production. Des voix s’élèvent pour mettre en garde : si la vente n’est pas réelle, elle risque d’être préjudiciable au pays ; il faut donc mettre en demeure MARR pour l’amener à enlever son produit. C’est alors que MARR propose de faire une avance de 23 millions dollars sur les ventes. Manière de gagner du temps ? Ou d’appâter ?

Sur le montant, environ 6 millions pour le produit du frigo SOMASCIR, correspondant de MARR. Nous sommes en fin d’arrêt biologique. La production recommence. Il faut vendre au plus vite. C’est pourquoi le comité demande à la direction de la SMCP d’accélérer le processus de vente à MARR. Hic : personne à ce moment-là ne sait la teneur du contrat dont existe d’ailleurs deux copies qui diffèrent seulement au niveau de la possibilité ouverte de laisser les stocks en place le temps de les vendre. En fait les stockages en Mauritanie coûtent beaucoup moins chers qu’à Las Palmas ou au Japon (3000UM la tonne et par semaine à Nouadhibou, 18000 à Las Palmas et 22000 au Japon).

Si certains parlent de «complaisance» de la SMCP, il faut dire que la société a subi le diktat de la Fédération des pêches qui n’a pas rompu avec les anciennes méthodes. «Ces gens ne sont plus des commerçants, à force d’être habitués aux facilités et aux privilèges indus». De toutes les façons, la MARR ne paye que par container enlevé, donc vendu. Aussi est-il spécifié que la SMCP ne peut plus vendre le congelé bord avant que la MARR ne se débarrasse de son stock. En plus il lui faudra respecter les prix d’avant. «Il s’agit d’une vente ouverte sans précédent», commente un usinier.

Jugeant qu’il s’agit là d’un remake de l’OPA de 2006, les acheteurs japonais se sont concertés pour s’abstenir d’acquérir le produit acheté par MARR. «Sous les injonctions de leurs correspondants en Mauritanie», selon les milieux proches de la FNP. On accuse ici, les correspondants des acheteurs japonais, d’influencer la décision pour amener la partie mauritanienne à brader le produit. Pour ceux d’en face, «la SMCP a été instrumentalisé par la FNP pour amener les japonais à revenir à MARR».

Dans une première tentative de ramener les japonais à la raison, la SMCP réussit à dénoncer le contrat et à signer à cet effet un protocole avec MARR. Le 13 octobre, les deux parties s’entendent sur la rétrocession de l’avance. Le protocole sert à justifier auprès de la BCM, le transfert qui suivra. Au total 15.599.934 dollars. On n’a pas compté la somme versée à la SOMASCIR. «Du coup, soutiennent les uns, MARR engrange une plus-value de près de quatre millions après ce placement de quelques semaines». Faisant allusion au cours du dollar qui a gagné depuis.

Pour les détracteurs de la SMCP, on peut résumer la situation à la suivante : «en juillet 2008, MARR a acheté à la SMCP 3000t de poulpe à 8000$/t. Deux mois plus tard, MARR a renoncé à cet achat, au moment où les prix ont chuté de 2500$» ; «En cherchant à faire gagner aux producteurs 46 millions UM, la SMCP leur a fait perdre 6 milliards UM, et ça continue»… Les usiniers sont formels, eux dont la plupart ont déjà vendu leurs produits. Que dire des petits producteurs tributaires d’un système de vente dont ils ne maîtrisent aucune phase du processus. Leur produit est déposé chez les usiniers qui les avaient – souvent – financés pour les marées. Au moment du financement, les calculs sont faits sur la base des prix fixés initialement. En vue de leurs stockages, ces produits sont classifiés par des techniciens travaillant pour le compte des acheteurs japonais. Ce sont eux qui fixent la qualité de la production et qui en décident en toute unilatéralité. Stockés en attendant la vente, ces produits seront proposés selon le diktat des acheteurs sans tenir compte des intérêts des petits producteurs qui doivent supporter à eux seuls les effets de toute décote ou mévente.

En réalité, pour les observateurs plus ou moins objectifs, le développement de deux outils a sensiblement permis d’arriver à des pics de production sans précédent : la surveillance maritime plus rigoureuse et plus efficiente, et la recherche scientifique qui impose désormais ses normes (protection de l’espèce).

C’est d’une réflexion profonde sur le circuit de la commercialisation qu’on a besoin d’urgence. Sur cela planche actuellement une commission dirigée par le conseiller du Premier ministre chargé du secteur productif, Sidi Ould Zeine. En attendant les résultats de cette réflexion qui a tout pour être un tournant dans la mise en œuvre de politique en vue du développement du secteur, il faut savoir que les stocks d’aujourd’hui s’élèvent à un peu plus de 9000 tonnes, pour une valeur d’à peu près 90 millions$, qu’entre les offres de juin et celle d’aujourd’hui les écarts sont passés «de 450$ à plus de 1000$/t», selon un usinier. «Ils ont déjà enlevé pour la valeur de 30 millions dollars environ, affirme un usinier. Nous croyons que le manque à gagner s’élève déjà à quelques six milliards UM. Nous devenons les magasiniers des japonais, et nous sommes obligés de décréter un nouvel arrêt biologique ou plutôt commercial pour ne pas aggraver la question du stock».

Pour en revenir aux affirmations du ministre et du Premier ministre, les quantités produites jusque-là sont de 5750 t de congelé bord et 7750 congelé terre, soit un total de 13500 tonnes. Sur cette quantité, seulement 4900 tonnes de vendues. Soit près de 9000 t invendues.

Les autorités ont manqué de prévoyance surtout concernant les limites du pays : «limite de la capacité de stockage, moins de 8000 tonnes ; limite financière avec un argent cher à acquérir et difficile à mobiliser (taux élevés, bureaucratie…) ; limite enfin dans la connaissance des marchés concernés».

(La semaine prochaine : faut-il ou non maintenir la SMCP ? Quelle stratégie de commercialisation pour le poisson mauritanien ?)

 

 

Ould Oumeïr

Envoyé spécial à Nouadhibou

 

Source : La Tribune n°424


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