Chronique Mansor

14 10 2008

 

D’où « je » vient-il ? C’est, en filigrane, la question sous toutes les questions enfantines relatives à leur origine. Les adultes, abasourdis, y entendent, banalement, une curiosité d’ordre sexuel, réduisant à une gêne conventionnelle leur incapacité à répondre à l’interrogation première. Et pour cause : ni l’Un ni l’Autre ne se peuvent distinguer, en cet antérieur non-temps des premiers mois de l’existence, quand tout ne manquait de rien. Antériorité ? Imparfait ? Le verbe, associé qu’il est, déjà, à une séparation entre sujet et objet, trahit le vécu, probablement le Vivant. Evoquer la maternelle matrice ? Le sein nourricier ? La rupture, épisodique et récurrente, de la satiété ? Mais aucune forme conventionnée ne saurait contenir ce stade de développement anté-égotique,  il ne s’agit pas de la faim, de l’estomac vide ou de ses contractions douloureuses, c’est, soudain, les prémisses de l’ex-périence [1], l’horreur du vide, la terreur de l’abandon, et les mots ne sont, ici, jamais que des allégories, des paraboles. Dans cette alternance du vide et du plein, faudrait-il donc se contenter d’entendre que la différence de l’origine, c’est la fin de l’indifférence ? 

 

Voilà que quelque chose est perdu et qu’on ne peut appréhender ce que c’est. Mille symboles accourent pour médiatiser la quête : désir, objet, éphémère jouissance, toujours relative cependant, frustration, désir, objet… Tournez, manèges, et vogue la galère ! De substitut en substitut, l’énigme s’appesantit. Orpheline d’un savoir immédiat et total, la recherche semble se fourvoyer dans les méandres de connaissances partielles, toujours symboles de symboles, dominées par la statue, impavide, du secret. Désespoir ? Que non pas : voici qu’apparaît, tôt ou tard, avec plus ou moins d’acuité, plus ou moins d’ampleur, selon l’intensité de la quête, un « espace » intermédiaire, où le deuil s’accouple au rêve, l’illusion au mythe, le sensible au concept, le symbole à l’imaginaire, pointant, en une indéfinité de sommets hissés par l’attention du chercheur, en la plus paradoxale fulgurance d’un accomplissement réalisé. Dans cette palpitation du secret – dévoiler ou occulter, voir ou ne pas regarder, dire ou se taire, écouter ou non [2] – se construisent, non seulement l’autonomie du sujet, mais aussi la dynamique de l’enseignement ; c’est-à-dire : de ce qui captive celui-là. 

 

Troublante ambivalence. A tout bout de champ, il faut choisir entre (s’) ouvrir ou (se) fermer, mais, pour autant qu’il puisse y avoir maîtrise du choix, qui la détient ? L’apprenant, sujet unique, singulier de son indicible histoire personnelle et de son attention, ou l’enseignant, tenant en sa possession les nœuds, pluriels, autrement mais tout autant partiels, sinon partiaux, des liens de son élève ? Que sait celui qui ne sait pas ? Que ne sait pas celui qui sait ? Entre perception et conceptualisation, la construction de l’esprit humain est, à chaque instant, une reconstruction de ses héritages, individuel et collectif, variablement altérés par leur confrontation avec l’ici et maintenant. En vérité, l’enseignant, n’est, pas plus que l’apprenant, le véritable maître, ni de la situation, ni du secret que sa fonction prétend abolir [3]. Celui-là est, toujours, l’Absent, Huwa [4], tout comme reste inconnaissable, l’objet « premier » de celui-ci. Ainsi, la référence au Tiers Absolu place l’humilité partagée en fourches caudines de la con-naissance, et, dans cette posture, si chère à la maïeutique de Socrate, l’enseignant choisit plus ses questions qu’il ne donne de réponses. 

 

Cependant, la référence à l’Absent n’est pas une évanescente vue de l’esprit. De Lui, jaillirent, « in illo tempore [5] », les signes fondateurs, marqués, ici et là – c’est-à-dire : toujours en surface – par les contraintes spatiotemporelles spécifiques de leur émergence, et leur stricte maintenance constitue la capacité perpétuée à se retrouver, d’âge en âge, de lieu en lieu, constant dans l’incessant mouvement des choses et des gens. Révélations ou mythes, ils énoncent ce qui ne doit pas s’absenter, ce qui ne doit pas être perdu, ce qu’il faut, impérativement, retenir, et dont l’arbitraire n’est acceptable, justement, que parce qu’il est issu du « Non-séparé », de l’ « In-différent », du « Non-contingent ». Ainsi se dessine la partition, décisive, entre la transmission du Sacré et les constructions du profane. L’une fait appel à la mémoire, fidèle, quand les autres exigent une adaptation, critique, sans cesse affinée aux variations du milieu. Noyau et membrane d’une même cellule… Faut-il s’étonner, qu’à l’heure des manipulations génétiques, c’est au nom du « progrès » qu’on prétend soumettre le Sacré à la critique ? Serait-ce qu’on aurait, trop longtemps, contraint la critique au Sacré ? Entre dissoudre et figer, la vie, est de tous côtés, cernée par un excès qui nous obsède. Mais pour quel en-je, Seigneur alchimiste ? 




[1]  Signifiant la chute de l’impériale « im-périence »… 

[2]  Négligeables, en cet inventaire des modalités cognitives, les choix de la main, des papilles gustatives ou du nez  ? Illisibles, le jeu des « autres » orifices, palpitants sous la chaste ceinture ?

[3]  Et qu’elle ne saurait abolir sans disparaître aussitôt : tout enseignement navigue entre désir et interdit d’instruire et d’être instruit. 

[4] La illaha illa Huwa : il n’y a que dieu que Lui. L’expression, coranique, consacre l’éminence, absolue, de l’absence. Une fois réalisé l’identité entre l’Absent, Huwa, et l’Objet Réel de l’adoration, Allahou, apparaît, alors, une autre lecture de : « Inna lillahi oua inna ileyhi raji’oune » : venant de Dieu, c’est à Lui que nous allons »…

[5]  « En ce temps-là »,  hors temps définissable, où Mircea Eliade « situe » la genèse de tout signe… (cf. notamment : « Le Sacré et le profane »  et  « La nostalgie des origines » – Gallimard, Paris – respectivement 1965 et 1971)  


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