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MAATA MOULANA : UN EFFORT EDUCATIF

8102008

MAATA MOULANA : UN EFFORT EDUCATIF 

 

Une enquête de Ian Mansour de Grange 

 

 

Quelques cités mauritaniennes sont connues dans le monde. La plupart tire cette notoriété d’un passé prestigieux : Chinguitt ou Oualata, par exemple. D’autres, d’une éminence politique ou économique beaucoup plus contemporaine : Nouakchott ou Nouadhibou, en premier chef. Mais il en est d’autres, encore plus récentes et de développement beaucoup plus modeste, qui se distinguent par quelque trait singulier, révélateur d’une originalité nationale émergeant dans la modernité. Maata Moulana – don de notre Seigneur, en français – est de celles-ci. Portrait d’une nouvelle qualité urbaine, typiquement mauritanienne… 

 

Maata Moulana est  une cité enclavée dans l’erg du Trarza, beaucoup plus près de Boutilimit que de Rosso, à 180 kilomètres au sud-est de Nouakchott. En 1958, un puits fut creusé en ce lieu désert, par la coopération française. Une célèbre famille maraboutique de la région décida de s’y fixer, entraînant un afflux de sympathisants de toute
la Mauritanie, et générant une  agglomération autour de ce pôle. Bientôt, une petite oasis naquit, au nord du village, grâce aux efforts des nouveaux venus et à un nouveau forage, équipé d’une pompe. Des cultures de palmiers dattiers y furent implantées, ainsi que des jardins maraîchers. Aujourd’hui, quelques trois mille habitants forment la population de ce bourg, dont plus de la moitié ont moins de dix-huit ans. 

 

Cet essor s’explique en une seule formule : Maata Moulana est une cité éducative, où la fidélité aux traditions s’allie à une réelle ouverture à la modernité. Deux écoles et un lycée permettent aux enfants d’être scolarisés sur place, jusqu’au baccalauréat dont le taux de réussite (près de 60 % en 2008) se distingue, chaque année, de la moyenne nationale. Un embryon de centre de formation aux métiers du bâtiment, récemment équipé sur financement de
la BID, attend des investissements complémentaires pour développer une dynamique intégrée aux cursus classiques d’enseignement. Une quarantaine d’écoles coraniques, dont les trois-quarts sont dirigés par des femmes, et une mahadra d’études supérieures harmonisent leurs horaires avec les programmes profanes. Réseau local d’électricité (80% des foyers) et d’adduction d’eau (100%), branchement Internet (cyber), en voie de rétablissement après deux ans d’interruption, et formations informatiques complètent ces équipements. Un service constant de 4 x 4 assure un aller-retour quotidien sur Nouakchott. Un centre de santé, équipé d’une chaise odontologique et d’une petite salle de chirurgie, dispense, enfin, les soins d’urgence, avec la présence permanente d’un infirmier et d’une sage-femme. Actuellement, il n’y a pas de médecin à demeure. L’objectif, à moyen terme, étant de mettre en place un véritable hôpital rural. 

 

Le climat, de type sud-saharien, est caractérisé par une longue saison sèche et une courte saison de pluies. La pluviométrie est très variable d’une année à l’autre (100 à 300 mm). La végétation y est constituée d’épineux et d’une sorte de forêt, fort éparse mais interdite de coupe, dans un rayon de quelques kilomètres autour du village. L’agriculture se pratique à petite échelle, sous forme maraîchère : les jardins, situés à l’entrée du village et exploités par des groupements coopératifs, produisent quelques légumes, très insuffisants, cependant, à la consommation locale. Le bétail, est par contre, assez présent, avec quelques milliers de têtes : des caprins et des ovins, en majorité, mais aussi des camélidés, des bovins, des ânes et des poulets. On envisage un élevage de chevaux de race et même, d’autruches ! Cela dit, les capacités nutritives du milieu restent limitées et tout projet d’élevage intensif implique, systématiquement, un volet nutritionnel, notamment fourrager, avec des implications budgétaires lourdes, que seuls des investissements plus poussés dans la filière – production de produits dérivés à haute valeur ajoutée, par exemple –.sembleraient pouvoir rentabiliser. Tout un programme, pas évident à réaliser… Cependant, si Maata Moulana n’est pas un lieu idéal de production agricole, il s’y développe un climat social et éducatif exceptionnel qui plaide pour une orientation constante vers la recherche, l’expérimentation et la formation.  L’exemple typique de cet état d’esprit réside dans l’existence d’un jardin médicinal moderne, premier du genre en Mauritanie, qui démontre, depuis 2001, la capacité du terroir saharo-sahélien à entretenir une biodiversité spécifique et dont l’expertise, soutenue par le GEF/SGP du PNUD depuis 2004, devrait déboucher, prochainement incha Allahou, sur la tenue régulière de formations spécialisées dans le domaine, à dimension nationale, voire internationale.   

 

Fait rare en brousse mauritanienne : plus de cinquante tribus sont ici représentées et cette diversité impose des efforts particuliers de civisme. Cette particularité est d’autant plus accentuée qu’il existe, également, plusieurs colonies d’étudiants étrangers. On vient, tout d’abord, d’Afrique de l’Ouest : Sénégal, Gambie, Guinée, Mali, Niger, Nigéria ; parfois même, de plus au Sud : Cameroun ou Congo, par exemple.  Mais aussi, d’Europe : une dizaine de jeunes andalous, dont les parents se sont convertis à l’islam dans les années 70, suivent, neuf mois par an, les différents cursus en sciences islamiques ; plusieurs adultes français se sont mariés sur place et ont fondé famille ; quelques américains du Nord ou du Sud (Brésil) séjournent, occasionnellement, dans la cité, un d’entre eux s’y est également marié. Ce brassage, particulièrement fécond sur le plan matrimonial, enrichit singulièrement le tissu universel de notre religion bénite et ouvre, dans la simplicité des échanges spontanés, l’esprit de notre jeunesse. Plus prosaïquement, cette singularité élargit les perspectives en matière d’éducation. Ainsi le projet « trois fois quatre égal dix », un institut de langues regroupant les quatre langues nationales, dont l’arabe ; quatre langues du monde musulman : persan, turc, haoussa et arabe, encore ; quatre langues internationales : anglais, français, espagnol et arabe, une troisième fois, justifiant ainsi, le titre de l’institut… 

 

Ayant fait le constat que, trop souvent, hélas, la dimension politique fige la diversité des opinions en blocs antagonistes, la communauté, à plus de 95 % tijanie d’obédience niassène, a choisi de ne pas solliciter un statut communal et Maata Moulana reste, à ce jour, administrativement rattaché à Bareïna, situé à une vingtaine de kilomètres, plus au Sud. Cependant, de forts liens, familiaux, tribaux et confrériques, renforcés par des marques concrètes d’entraide, d’amitié et de respect mutuel, réduisent cette convenance aux plus strictes formalités et tout est fait, de part et d’autre, pour préserver, au quotidien, l’indépendance des deux cités amies. De fait, Maata Moulana entretient un puissant réseau de relations, à tous les échelons de l’Etat  et de la société civile, en et hors de Mauritanie, qui lui permet de conduire un développement original, cohérent et relativement exemplaire – dans la mesure, en effet, de son potentiel et de ses contraintes spécifiques – sans être démesurément entravé par des échéances électorales. 

 

On objecterait ici que celles-ci peuvent avoir, à l’inverse, un effet moteur, en poussant les élus à réaliser un tant soit peu de leurs engagements de campagne. Sans discuter de cette assertion, assez souvent pertinente, au demeurant, on en retiendra la question sous-jacente : comment est assuré, à Maata Moulana le dynamisme de son développement ? On ne s’attardera pas, non plus, sur la personnalité exceptionnelle du chef spirituel de la communauté, El Haj Ould Michri, dans la continuité de l’œuvre, prodigieuse de clairvoyance, de son père Mohamed El Michri. Certes essentielle, elle n’a, cependant, d’effet qu’en ce qu’elle est associée à une démarche collective. La clé réelle du mouvement, c’est la qualité et l’ampleur de la concertation sociale qui prélude aux décisions et les applique, en suivant. Plusieurs strates de communication sont en cause. 

 

Il y a, tout d’abord et comme partout ailleurs, le cercle des intimes et des conseillers privés, souvent des cadres impliqués au plan national, assez aux faits, en conséquence, des opportunités et de leurs coïncidences avec les orientations générales et les priorités d’action définies par El Haj, au terme de ses consultations. Mais il y a, surtout, les différentes assemblées populaires où s’expriment les besoins des gens et s’organise la mise en œuvre des décisions. Celles-là sont de deux types. 

 

Les unes se distinguent par tranche d’âge – assez approximatif, au demeurant – et de sexe. Cinq associations masculines : « Mustahidoun » (ceux qui sont prêts), les moins de 15 ans ; « Chabab El Amal (la jeunesse de l’espoir), moins de 25 ans ; « Fetiyah Al Iman » (les jeunes de la foi), moins de 35 ans ; « Ansar Dîne » (les soutiens de la religion), moins de 50 ans ; « Al Fuqara », enfin, (les pauvres sûfis), parachevant la pyramide des âges ; et trois féminines : « Zakirat » (celles qui se souviennent), moins de 25 ans ; « Sadiqat » (les véridiques), moins de 45 ans ; et, au-delà, « Muhasinat » (les bienfaisantes) ; se répartissent ainsi les tâches communautaires. Les plus jeunes donnent, généralement, les bras et le dynamisme ; les plus anciens se cantonnent aux affaires morales et plus spécifiquement religieuses ; la tranche d’âge médian, « Ansar Dîne » et « Sadiqat », conçoivent et organisent les activités. 

 

Le second système s’appuie sur les relations de voisinage. Huit associations de quartier, regroupant, chacune, soixante à quatre-vingt foyers répartis sur cinq hectares, en moyenne, quadrille l’espace de la cité. Sous l’impulsion de chefs de quartier, estimés de tous pour leurs qualités humaines, souvent associées, mais pas systématiquement, à des considérations tribales, on s’y efforce de régler les problèmes du quotidien : voisinage, voierie, adduction d’eau et d’électricité, etc. Des réunions régulières entre les chefs de quartier, où participent, selon les besoins, les représentants de la commune – un maire-adjoint local et son suppléant – et ceux des diverses coopératives locales d’intérêt public – comme
la COBOGELEC : COopérative pour

la BOnne Gestion de l’Eau et de l’éLECtricité – éventuellement mais toujours exceptionnellement, sous la présidence d’El Haj, qui tient à développer la prise en charge directe des évènements par la population elle-même, harmonisent les points de vue, déterminent cahiers de charge et de doléances, organisent certains aspects de la vie communautaire, comme les élections, les quêtes de bienfaisance, etc. 

 

Cependant, le dynamisme populaire doit affronter des contraintes grandissantes avec son expansion. Plus la cité s’agrandit, plus les contingences du collectif s’alourdissent. Ainsi, à l’époque où le puits suffisait à l’approvisionnement en eau de la centaine de pionniers fondateurs de Maata Moulana, il n’était guère difficile de remplacer la corde usée, l’outre en caoutchouc, voire le dromadaire fatigué qui hissait l’eau sur plus de soixante mètres. Aujourd’hui, chacune des trois machines qui pompent, à tour de rôle, l’eau des différents sondages et produisent en surplus, l’électricité du village, coûtent, au bas mot, dix millions d’ouguiyas et
la COBOGELEC court, à longueur d’année, après le budget d’entretien de ces onéreux équipements. Il faudrait construire une nouvelle réserve d’eau, conséquente, en haut de dune, et le devis se chiffre en centaines de millions ; le matériel pédagogique, dans les écoles, fait cruellement défaut ; la mahadra peine à boucler, chaque mois, son budget de fonctionnement ; bref : on ne sait plus où donner de la tête entre les priorités, toutes urgentes, qui déferlent au quotidien et qui voient le facteur humain, peu à peu, dominé par des considérations techniques et budgétaires… 

Le mal, on le sait bien, est général et dépasse le cas isolé de Maata Moulana, qui, à bien des égards, est largement en avance, question développement, sur nombre de localités rurales. Mais il se double, ici, d’une problématique spécifique à la vocation même du lieu. A supposer qu’un développement économique endogène puisse apporter des solutions durables au budget de la cité, dans quelle mesure celui-là pourrait-il être compatible avec la qualité éducative de celle-ci ? Verrait-on, ainsi, débarquer, en vagues successives, des contingents de touristes en quête de je ne sais quel exotisme culturel, sans conséquence notable sur la paisible éducation des comportements ? Tout n’est évidemment pas possible. L’axe de développement de Maata Moulana implique des choix stratégiques. 

 

Ceux-ci ne se limitent pas à une sélection des activités génératrices de revenus. Il s’agit, également, de maintenir l’esprit de lucre, qui les accompagne naturellement, mais d’une manière notablement plus outrée dans l’artificielle société de consommation moderne, toujours sous le boisseau de la vocation enseignante. Ce qui fait de Maata Moulana une cité d’éducation, ce n’est pas l’existence d’un nombre relativement important de structures formelles dédiées à cette fin, mais bien la volonté, variablement cultivée en chacun de ses citoyens, d’apprendre et de transmettre. C’est un enjeu vivant, fluctuant, sensible aux variations du milieu, où les notions de partage et de don sont essentielles. 

 

Sur la trentaine de millions d’ouguiyas annuels que nécessitent, au bas mot, l’entretien et le fonctionnement normaux des diverses structures communautaires, à peu près un tiers peut être mobilisé par une participation volontariste des familles. Quelques dons exogènes viennent, occasionnellement, compléter ces apports et, bon an, mal an, c’est plus ou moins la moitié des besoins qui sont ainsi couverts. Dans quelle mesure pourrait-on mettre en œuvre des Activités Génératrices de Revenus Communautaires (AGRC), suffisamment pérennes et judicieusement implantées – à Maata Moulana, dans la capitale, ailleurs en Mauritanie, voire à l’étranger – susceptibles de pourvoir à l’intégralité des besoins ? La question, encore une fois, va bien au-delà de la cité et devrait intéresser les bailleurs au développement et l’Etat, notamment en matière de sécurisation des investissements, publics ou privés, du court au (très) long terme… 

 

On croit possible une telle confluence des intelligences. Quoiqu’il en advienne, on continue, à Maata Moulana comme ailleurs, à faire effort avec les moyens du bord. Deux fois par semaine, au-delà de leurs activités quotidiennes, hommes et femmes se retrouvent, entre maghreb et icha’a, dans la cour extérieure d’El Haj, pour étudier le Saint Coran, à la lumière de différents maîtres en sciences islamiques – lexicologie, exégèse, hadiths, etc. – et de projecteurs, centrés sur un grand drap calligraphié, reproduisant une page du Livre Béni. Deux mètres de haut sur un mètre cinquante de large. 482 pages, en tout ; soit, bout à bout, quasiment un kilomètre de long. Un record mondial à inscrire au livre des Guiness ? On s’en soucie fort peu ici. L’important est que l’enseignement se fasse, qu’il soit donné et reçu, assidûment. Et, à voir la variété des âges et des nationalités scrutant la page sublime et les paroles de ses commentateurs avisés, on saisit le fil de l’effort commun qui relie les uns aux autres, hier à demain, Maata Moulana à la planète : la foi, tout simplement, apaisante et studieuse… 

 

 

Source :
La Tribune n°418 

 

 

 

 







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