Le rêve brisé

16 09 2008

                    Le rêve brisé 

Par Mohamed Saleck Ould Mohamed Lemine* 

 

 

Le processus électoral conduit durant la Transition (2005-2007), et qui a culminé avec les élections présidentielles tenues en mars 2007, a été universellement salué comme exemplaire. Il a donné à notre pays une renommée internationale et ouvert des perspectives sans précédent dans notre histoire. Tout mauritanien était fier de décliner sa nationalité et pouvait s’enorgueillir d’appartenir à ce peuple, arabe, africain, musulman et pluriethnique, dont le pays est classé parmi les moins avancés au monde et qui a pu néanmoins conduire à bon port cette expérience démocratique. J’avais été chargé par le Groupe africain à Genève de négocier, en compagnie de deux autres collègues, un projet de résolution avec la Troïka européenne au lendemain du second tour de l’élection présidentielle et, à ma grande surprise mais totale satisfaction, les Ambassadeurs européens commencèrent par dire qu’avant d’entamer nos négociations, il convient d’abord de célébrer le succès de la démocratie en Mauritanie .J’étais fier de cette marque d’estime et de reconnaissance pour mon peuple. Ce sentiment de fierté habitait alors tous les Mauritaniens. Il était d’autant plus justifié que cette expérience a été, contrairement à d’autres tentatives menées dans notre aire civilisationnelle, purement mauritanienne. Elle a été certes engagée à la suite d’un coup d’Etat militaire mais le peuple mauritanien se l’est totalement appropriée. 

Son aboutissement a été donc salué dans le monde entier et d’innombrables articles et témoignages  de personnalités de tous horizons ont tressé des lauriers à notre peuple, à sa maturité, à son civisme et à sa tolérance. 

Je sais que ce processus électoral n’a pas été exempt de pressions voire de manipulations en faveur de certains candidats durant toutes ses étapes, et nul doute que ces limitations expliquent largement la crise actuelle, mais il n’en demeure pas moins que notre pays n’a jamais connu d’élections plus propres et plus honnêtes. 

Nous étions le MODELE cité en exemple par les plus grands dirigeants du monde mais aussi par des milliers de personnes simples et anonymes. 

Nous avons commencé à engranger les dividendes de cette situation unique et des perspectives prometteuses étaient ouvertes devant nous. Le Président Sidi Mohamed OULD CHEIKH ABDELLAHI a brutalement arrêté l’élan national enclenché dans notre pays depuis mai 2007 en demandant, le 8 mai 2008, la démission du Gouvernement et en formant, dans la foulée, une Equipe incarnant aux yeux de l’Opinion publique une époque qu’on croyait révolue. 

Cette décision n’était pas une surprise car le Président s’était lancé, quelques mois auparavant, dans la mise en place d’un parti politique qui a attiré, comme d’habitude, tous ceux qui sont toujours du coté du pouvoir en place. La formation de ce parti  n’était pas nécessaire. C’est pour cette raison que j’ai décliné, en ce qui me concerne, la proposition qui m’avait été faite par Yahya Ould El Waghf de faire partie de son instance dirigeante. En effet le peuple mauritanien n’a pas besoin d’un parti de plus ou de moins. Il a besoin d’un Gouvernement compétent et honnête et d’une Administration proche et soucieuse de ses problèmes. Il a besoin de plus de justice sociale, de services sociaux de meilleure qualité, d’une bonne et efficiente gestion de ses ressources naturelles et d’emplois pour ses milliers de jeunes désœuvrés. 

Le Gouvernement qui satisfera ces besoins sera nécessairement populaire. Et, au lieu de perdre le temps et les énergies dans la formation d’un parti  qui ne pouvait apporter que plus de clientélisme et  de népotisme,  il était plus juste de maintenir l’élan pris au départ et de se concentrer sur la recherche de solutions aux problèmes qui accablent nos concitoyens. 

LEE Kuan Yew, fondateur de Singapour – cette Ville-Etat devenue l’une des  économies les plus dynamiques du monde – disait qu’il n’a pas de doute que les électeurs lui renouvelleront continuellement leur confiance car son Gouvernement créera toujours plus d’emplois, construira de nouvelles écoles, de nouveaux Centre hospitaliers, de nouveaux logements sociaux, etc. 

Eloigné du pays et de ses réalités durant de longues années, le Président a été convaincu par les cercles de courtisans qui se sont crées autour de lui que la mise en place de ce parti était la meilleure manière d’assurer sa longévité au pouvoir et de lui garantir un second mandat. 

Pour consacrer ce tournant, il a écarté le Premier Ministre – compétent et dévoué- sans l’appui duquel il n’aurait jamais pu accéder à la magistrature suprême et nommé à sa place un individu n’ayant jamais osé se soumettre au suffrage universel, à quelque niveau que ce soit.  Pourtant la raison invoquée fut, ironiquement, la formation d’un Gouvernement politique ! 

A coté de ce Premier Ministre «politique», le Président a fait appel aux  personnes qu’il avait sciemment écartées au départ et qui avaient d’ailleurs été, sauf rares exceptions, battues aux différentes élections. 

Cette équipe ne répondait pas à l’aspiration au changement exprimée par tous les Mauritaniens lors des dernières élections, y compris les 25% qui ont voté au premier tour pour le candidat Sidi Mohamed OULD CHEIKH ABDELLAHI. Tous les candidats avaient d’ailleurs senti ce désir de changement puisqu’aucun d’entre eux ne prônait la continuité. 

Cet état de fait reflétait à la fois une défiance à l’égard de ceux qui ont géré le pays auparavant et un doute sur leur capacité à apporter le changement nécessaire. Et ce désir de changement n’est pas un slogan creux mais une exigence de survie, dans un contexte national, régional et international difficile. 

En tout cas cette volte-face a soulevé une vague d’indignations dans l’Opinion publique. Elle a en particulier provoqué le courroux de tous les parlementaires qui n’ont pas étaient appelés au sein de ce Gouvernement «politique». 

Ce mouvement de contestation a reçu l’appui des Généraux qui avaient soutenu la candidature du Président et qui ont probablement estimé que le retour des personnalités «emblématiques» du régime du Président OULD TAYA remet en cause les «acquis» du 3 août 2005. Le Président a d’abord brandi la menace de dissolution de l’Assemblée nationale avant de se rétracter le lendemain en demandant à son Gouvernement de présenter sa démission. Le  second Gouvernement El Waghf n’a pas non plus satisfait la classe politique. 

Dans une situation normale cette crise pouvait facilement être réglée par les mécanismes institutionnels mais les conditions des dernières élections ont des implications qui pèsent aussi bien sur le Président de le République que sur la Majorité parlementaire. 

Après plusieurs péripéties, le Président a décidé le 6 août dernier de limoger, de manière rocambolesque, les Généraux. La réaction de ces derniers ne s’est pas fait attendre : ils ont immédiatement arrêté le Président et annoncé la mise en place d’un Haut Conseil d’Etat (HCE). Ce faisant, notre pays renoue avec le pouvoir d’exception et le pays de la «démocratie modèle» est, une nouvelle fois, «l’homme malade» de l’Afrique. 

Les missions étrangères se succèdent comme en 2005, sauf que les circonstances sont totalement différentes. En effet Sidi OULD CHEIKH ABDELLAHI n’avait que quinze mois au pouvoir et son élection a été mondialement reconnue voire célébrée comme la première élection présidentielle libre, transparente et démocratique de notre histoire. Elle est de surcroît l’exemple  dont rêvent de nombreux peuples dans notre aire géographique. 

Le «blocage» des Institutions démocratiques est l’argument principal avancé pour justifier le renversement du Président mais ces Institutions sont le produit d’une Constitution révisée en 2006, à l’issue de larges concertations nationales, et approuvée massivement par voie référendaire. 

Les partisans de la «rectification» invoquent d’autres raisons comme la «crise» économique, le «maigre» bilan des quinze premiers mois du mandat présidentiel ou même les agissements de l’épouse de Président déchu. Je ne pense pas que de tels arguments méritent d’être commentés car les deux premiers sont fallacieux tandis que le troisième est dérisoire face à la gravité de la situation. En tout cas ils pouvaient justifier un changement de Gouvernement ou de politique, s’ils étaient exacts, mais pas un coup d’Etat ni même des élections anticipées. 

Le seul problème sérieux qui mérite débat est la crise qui opposait le Président à sa Majorité parlementaire mais celle-ci aurait du être résolue par le dialogue politique car, pour  paraphraser Léon TOLSTOI,  toute solution imposée par la violence ne corrigera nullement le mal. Il ne revenait pas en tout cas à l’Armée de s’impliquer dans cette situation car telle n’est pas sa mission ni sa vocation. 

Mais les évènements ayant pris la tournure que nous savons, il s’agit aujourd’hui de réfléchir de manière responsable aux voies et moyens les meilleurs pour sortir de l’imbroglio dans lequel notre pays se trouve. 

Il faut d’abord souligner qu’il s’agit d’une situation sérieuse qui ne concerne pas SEULEMENT la Mauritanie et le peuple mauritanien. En effet le monde a profondément changé, contrairement à ce que laissent croire les déclarations de certaines personnalités, et les «affaires qui relèvent essentiellement de la compétence nationale», consacrées en 1945 par la Charte des Nations-Unies, se rétrécissent de jour en jour. 

Il y a moins de vingt ans les démocraties les plus enracinées défendaient le régime Khmer rouge et nul n’aurait pu s’imaginer simplement l’inscription d’un changement  anti-constitutionnel de Gouvernement à l’agenda du Conseil de Sécurité. 

L’exécution extrajudiciaire- le 12 avril 1980- du Président  libérien William TOLBERT, également  Président en exercice de l’OUA, par le Sergent Samuel DOE  n’a pas suscité la moindre réaction d’Addis Abeba à Alger, ni empêché Samuel DOE de  participer au Sommet suivant. Le Président TOLBERT avait été l’hôte, en juillet précèdent, d’un Sommet de l’OUA auquel avaient pris part la plupart des Chefs d’Etat et de Gouvernement africains. Aujourd’hui l’Afrique est dotée de mécanismes institutionnels et d’instruments juridiques destinés spécifiquement à combattre les changements anti-constitutionnels de Gouvernement. 

Pour ce qui est de l’Europe, la Convention de Cotonou accorde une place centrale aux questions de démocratie et de droits de l’homme, à la différence de la Convention de Yaoundé et des premières Conventions de Lomé. 

Les Etats-Unis d’Amérique font de la promotion de ces mêmes valeurs un axe majeur de leur politique étrangère, en particulier dans le Monde arabo-musulman. Le Président George W. BUSH lui-même ne ratait pas une occasion de donner la Mauritanie en exemple et, au moment ou il achève son mandat, il serait contrarié de voir cet «exemple» s’effondrer. 

J’ai perçu le même intérêt et la même admiration pour notre expérience démocratique chez de nombreux dirigeants arabes, y compris des Chefs d’Etat influents. 

L’Union européenne s’est pleinement engagée dans notre processus électoral et  la Commission a accepté de nous faire bénéficier pleinement de la «tranche incitative» accordée aux pays ACP ayant de bonnes performances en matière de droits de l’homme et de bonne gouvernance. 

Le Commissaire Louis MICHEL était fasciné par notre expérience et voulait  sincèrement la consolider par l’accroissement de l’aide européenne. Il n’avait pas hésité, l’année dernière, à annuler- devant moi- un engagement préalable important pour participer au Groupe consultatif sur notre pays. Le même sentiment animait le Président José Manuel BARROSO .Et, sans leur volonté de consolider notre démocratie –  volonté partagée par leurs collègues et par les Gouvernements européens- l’Accord de pêche n’aurait pas été reconduit dans ses termes actuels. 

Le Gouvernement américain a décidé pour sa part, le 27 juin 2007, de nous réintégrer à la Liste des pays bénéficiaires de la Loi sur la croissance et les opportunités en Afrique  (AGOA). Et notre pays a été admis, le 12 décembre 2007, à la première phase du Millunium Challenge Coorporation.

Le Président Nicolas SARKOZY a cité notre pays en exemple lors du Sommet euro-africain, à Lisbonne. Le Président  Horst KOHLER, a effectué une Visite d’Etat- la première du genre dans notre pays pour un Chef d’Etat allemand. Les Présidents SARKOZY et José Luis ZAPATERO s’étaient engagés également à visiter prochainement notre pays. 

Pour ce qui est de l’Espagne spécifiquement, le projet de Traité d’amitié, de bon voisinage et de coopération que j’ai finalisé et transmis au Gouvernement espagnol en mars dernier, et qui a été signé lors de la dernière Visite du Président à Madrid, prévoit des rencontres régulières au plus haut niveau. 

Ces trois pays (Allemagne, Espagne et France) ont inscrit  notre pays parmi les Etats prioritaires de leur coopération. Par conséquent nous devons tous intégrer cette dimension extérieure d’autant plus que nous avons grandement besoin de tous nos partenaires. 

Abstraction faite de ce que pensent les autres, nous devons savoir réellement quel est l’intérêt du peuple mauritanien : Cet intérêt serait-il mieux servi en prolongeant  une situation hybride Régime d’exception / Démocratie limitée ou en renouant sans délai avec des Institutions réellement démocratiques ? 

Des Journées de concertation ouvertes aux partis politiques et à la Société civile sont annoncées. Une telle formule avait été expérimentée lors de la précédente Transition mais je pense que les conditions sont totalement différentes car nous avons un Parlement élu démocratiquement qui demeure en place quand bien même le HCE s’est attribué virtuellement ses compétences, par l’article 8 de l’Ordonnance constitutionnelle régissant ses pouvoirs. 

Tout débat doit donc se dérouler au sein de cette Institution, en association avec le HCE.Ceux qui sont en dehors du Parlement ne pourraient, à mon sens, participer à ce débat qu’en s’exprimant par le biais des médias ou à travers des formes de consultations que le Parlement jugerait utiles à l’accomplissement de sa mission. 

Le prolongement du statu quo affaiblira les Institutions démocratiques qui ont été maintenues, divisera davantage la classe politique, isolera progressivement notre pays, aura immanquablement des répercussions négatives sur les conditions de vie des populations et ralentira, au moins, tous les grands projets d’infrastructures. La conjugaison de ces facteurs pourrait provoquer une situation périlleuse tant au niveau national que sous-régional. 

L’importance des manifestations de soutien populaire doit être relativisée car c’est du «déjà vu» et, en tout état de cause, le niveau de ce soutien baissera avec la fin des premières vagues de nominations et l’impact de la dégradation probable des conditions de vie des populations. 

L’intérêt national commande sans le moindre doute de rétablir sans délai une démocratie réelle, en particulier l’Institution présidentielle qui est actuellement suspendue. 

Le Président, le HCE et le Parlement doivent mettre l’intérêt national au dessus de toute considération et s’engager sincèrement dans cette voie. Ils doivent chercher un compromis  pouvant permettre à notre pays de sortir de la crise actuelle et de cesser définitivement d’être la risée du monde et le «malade» de le Région. Ils doivent se rappeler que nous sommes le seul pays au monde qui a connu, au moins, quatre coups d’état- réussi ou déjoué- depuis le début du siècle et le seul pays d’Afrique ayant déjà fait l’objet de deux suspensions par l’Union africaine. Et convenir qu’il s’agit là d’un triste «palmarès». 

Ce compromis doit donc être axé principalement sur le rétablissement de l’Institution  présidentielle mais il doit en même temps traiter les origines de la crise qui a abouti au coup d’état. 

Le Président de la République doit présenter formellement sa démission, le HCE doit fixer la date de la prochaine élection présidentielle dés à présent et ce dans un délai n’excèdent pas six mois à compter du 6 août 2008. Durant cette période, il ne doit procéder à des nominations dans la fonction publique ou au sein des Entreprises publiques que par nécessité administrative car ces nominations peuvent constituer un moyen d’influer sur tout processus politique ou électoral. 

Le HCE devra réviser l’article 6, alinéa 2, de sa Charte constitutionnelle en vue de permettre au Parlement d’interpeller, en cas de besoin, le Gouvernement et abroger les alinéas 2 et 3 de l’article 8 de la même Charte  afin de rétablir la plénitude des pouvoirs constitutionnels de la Représentation nationale. 

Le Parlement doit, de son coté, organiser en association avec le HCE un débat  portant uniquement sur les trois questions suivantes : 

1. Les modalités du rétablissement de l’Institution présidentielle, en particulier les garanties de transparence et d’honnêteté de l’élection. Ces garanties doivent être nécessairement meilleures que celles de 2007 ; 

2. Les causes de la crise survenue entre le Président et sa majorité et les leçons à en tirer, y compris l’éventualité de limiter les pouvoirs du Président de la République et de revoir, le cas échéant, les conditions de son «empêchement». L’éventuelle limitation des pouvoirs présidentiels ne doit pas cependant affaiblir cette Institution fondamentale car l’existence d’un centre de décision unique et respecté est indispensable, en particulier dans notre contexte social. D’autant plus qu’il s’agit d’une Institution tirant sa légitimité du suffrage universel direct du peuple tout entier. Et le pays ne peut pas être gouverné si le Président ne jouit pas de l’autorité requise et dispose d’une Majorité solide et fidèle ; 

3. La relation entre le Président de la République en tant que Commandant en Chef des Forces armées et celles-ci, y compris la définition des conditions d’accès aux emplois supérieurs au sein des Forces armées et au grade de Général. 

La durée de ce débat ne doit pas excéder trois mois. Il serait loisible au Parlement de faire appel à toute expertise pouvant mieux l’édifier dans l’élaboration de ses décisions finales et d’entendre les partis politiques. 

Une fois ce compromis conclu, il devra être solennellement approuvé par les deux Chambres du Parlement réunies en Congrès et présenté ensuite à nos principaux partenaires en vue de demander, d’une part, l’assouplissement des sanctions édictées contre notre pays et leur assistance dans l’organisation de l’élection présidentielle et d’une éventuelle  révision constitutionnelle, d’autre part. 

Je sais qu’il ne sera pas facile de convaincre nos principaux partenaires car ils ne voient pas de raisons valables pour reprendre l’élection présidentielle à ce stade mais l’adhésion libre, totale et sincère de tous les protagonistes à ce compromis finira certainement par les amener à reconsidérer leurs positions. 

Ce scénario évitera à notre peuple de souffrir de l’isolement et lui permettra de retrouver progressivement sa place dans le concert des Nations. Ce dernier aspect ne sera pas aisé car rien n’est plus difficile que la «construction» de la confiance. 

Le monde entier avait  bien accueilli le «tournant» pris par notre pays en 2007 et il nous a réellement manifesté sa sympathie et sa disponibilité à nous accompagner dans le renouveau et l’édification de notre pays comme en témoignent les résultats du  Groupe consultatif. 

Le virage opéré par le Président Sidi OULD CHEIKH ABDELLAHI en mai dernier n’a pas été bien compris par de nombreux partenaires et a brisé l’élan lancé depuis le début de son mandat en congédiant un Gouvernement dont la seule faute est d’avoir cru sincèrement en la volonté de reforme et de changement .Le coup d’Etat du 6 août a mis fin à ce «printemps» mauritanien et aux grands espoirs qu’il avait fait naître. 

Le successeur  du Président OULD CHEIKH ABDELLAHI, démocratiquement élu, risque de ne pas bénéficier d’emblée du même niveau de soutien .Il devra nécessairement apporter plus de gages de stabilité et de pérennité du Système démocratique mais aucun homme (ou femme) ne pourra fournir, seul, suffisamment de garanties dans ce domaine. C’est au peuple mauritanien tout entier qu’il reviendra de donner, à travers ses Corps constitués, ces gages. 

Les Institutions républicaines, les partis politiques et les Forces armées et de Sécurité doivent  adopter un Code d’Honneur garantissant la normalisation de la vie politique et bannissant le recours à la force comme mode d’accession au pouvoir. 

Il ne peut y avoir que des «gagnant-gagnant» dans l’établissement d’un tel Code d’Honneur. Notre pays a beaucoup souffert de l’instabilité et de ses corollaires néfastes. Il mérite mieux que cela et la mémoire de nos ancêtres qui ont su édifier une Civilisation rayonnante, dans des conditions beaucoup plus difficiles, mérite mieux que nos déboires continus. Nous avons besoin d’un sursaut national pour tourner définitivement cette page sombre et créer les conditions de la renaissance de notre Nation et de l’édification de notre pays. 

Nous avons accusé un grand retard sur tous les Etats qui ont accédé à l’indépendance avec nous et qui disposent, dans certains cas, de moins de ressources naturelles tout en étant plus peuplés. 

Personne ne construira notre pays à notre place mais si nous réglons de manière saine nos problèmes internes, établissons une véritable démocratie et engageons les reformes nécessaires, il ne fait aucun doute que tous nos partenaires seront, comme d’habitude, à nos cotés et assumeront leurs responsabilités. 

«La balle est donc dans notre camps» et c’est à nous qu’il incombe de jeter de façon durable les jalons d’un Système politique adapté à notre époque et à même de gagner la confiance de la Communauté internationale sans l’assistance de laquelle aucun progrès n’est possible. 

Nous devons songer sérieusement à la situation de notre pays et à l’héritage que nous voulons laisser aux générations futures. Nous avons réellement besoin de ce sursaut national pour avoir une chance de pouvoir enrayer le déclin de notre pays. Nous devons regarder autour de nous. Tous les pays voisins avancent tandis que nous reculons. Nous ne pouvons renverser cette tendance en étant seulement aussi efficaces et aussi performants que les autres (ce dont nous sommes très loin) : nous devons offrir de meilleures conditions sinon nous ne serons pas  compétitifs car nous constituons un marché insignifiant et notre pays est fragile et instable. 

Nos concitoyens – et même notre élite- croient, à tort, que nous sommes un pays riche. 

La vérité est que notre sous-sol et nos eaux territoriales recèlent certaines ressources, qui sont loin d’être rares ni abondantes, mais nous n’avons ni capital ni savoir- faire pour les mettre en valeur. Pour attirer ce capital et ce savoir- faire, il faut avoir la confiance de ceux qui les détiennent. 

Cette confiance se construit patiemment, avec le temps, et elle exige, au minimum, la stabilité politique, un bon environnement de travail, un cadre de vie acceptable, de bonnes infrastructures, une justice indépendante et une main- d’œuvre qualifiée. Or, sur tous ces plans, nous sommes malheureusement les «derniers de la classe». 

Presque cinquante ans après notre indépendance, notre système éducatif est délabré et nos enfants étudient dans des conditions beaucoup plus difficiles que celles dans lesquelles leurs parents avaient été formés. Notre Ecole est une fabrique de chômeurs et d’obscurantistes. Nous n’avons pas réellement d’Université. 

Nos Structures sanitaires sont totalement défaillantes.  Nous dépensons, tous les ans, plus d’argent dans les évacuations sanitaires. 

Notre jeunesse n’a pas de perspectives et est frappée, massivement, par le chômage, la précarité et l’exclusion. 

Le nombre d’ingénieurs par habitant est l’un des plus bas au monde et les cadres intermédiaires et agents techniques et professionnels, indispensables au développement, sont quasiment inexistants. 

Nos infrastructures sont en piteux état quand elles existent. Nous n’avons pas d’aéroport international et il est plus facile et moins cher d’aller de Las Palmas à Miami qu’à Nouadhibou. 

Notre pays est sans doute le seul au monde ou il n y a pas un seul Hôtel de haut standing ni simplement une seule Suite digne de ce nom. 

Nous ne comptons aucun écrivain de renommée internationale ni un seul Professeur émérite, dans quelque domaine que ce soit, de réputation mondiale. 

Nous sommes connus, dans le  Monde arabe, comme le «pays au million de poètes» mais  aucun de nos innombrables poètes n’est parvenu à avoir une dimension arabe, faute d’environnement propice. Le sort réservé à  Mohamed OULD TALEB n’est que la dernière illustration du peu de cas que nous faisons de nos «success story» dans ce domaine pourtant porteur comme, du reste, dans d’autres et Sidi Mohamed OULD BAMBA et ses compagnons risquent de ne pas avoir meilleure fortune. 

Nos enfants ignorent notre histoire et même notre géographie car la superficie de notre pays varie d’un manuel à l’autre. 

Nos Gouvernants se vantent  encore de pouvoir assurer l’approvisionnement du marché en…oignons et huile d’arachide, à l’ère de la révolution numérique ! 

Le seul domaine dans lequel nous avons un «avantage comparatif» est l’instabilité politique et gouvernementale et le taux record d’anciens Ministres qu’elle engendre. Au rythme ou nous allons, chaque mauritanien aura été Ministre, au moins une fois dans sa vie. Ainsi cent personnes environ ont accédé à ce statut durant les quatre derniers mois ! Cette situation a totalement déprécié cette fonction qui, dans un Etat normal, couronne généralement une carrière politique ou administrative. 

Le sens du devoir et de la responsabilité exige de se dire toutes ces vérités et de faire prendre conscience à notre peuple de l’ampleur des défis à relever. Chaque mauritanien doit assumer  sa part de l’effort collectif, rompre avec la mentalité d’assisté et se soumettre aux exigences de la vie moderne. 

Mais la condition sine qua non pour relever ces défis et assurer ainsi un avenir pour nos enfants sur cette terre aride est de rompre définitivement avec l’instabilité et les régimes d’exception et de rétablir de véritables Institutions démocratiques. 

Je sais pertinemment que la démocratie est un processus qui se construit avec le temps et le progrès économique et social, mais celui-ci ne peut être conduit que par un Gouvernement honnête, déterminé et compétent issu d’élections libres et honnêtes. Tous les mauritaniens- et leurs nombreux amis à travers le monde avec eux- avaient cru il y a dix huit mois qu’un tel processus était engagé de façon irréversible. Ce rêve se trouve aujourd’hui brisé. Notre génération sera jugée sur sa capacité ou non à faire renaître cet espoir et, partant, à savoir et pouvoir aller dans le sens de l’histoire. 

La situation de notre pays est dramatique et les travaux d’Hercule annoncés par le Gouvernement mis en place par le HCE risquent de ne pas connaître un début de réalisation dans le contexte actuel. Le temps presse. Le contexte régional est plein de périls. L’environnement  international est caractérisé par une compétition féroce. 

Les grandes puissances sont inquiètes face aux nouvelles menaces du xxi siècle et craignent pour leur avenir. Et nous, nous nous enfonçons  dans la débâcle, comme disait le Général de Gaulle. Qu’Allah nous préserve. 

 

*Mohamed Saleck Ould Mohamed Lemine est ancien ministre des affaires étrangères du premier gouvernement de Sidi Ould Cheikh Abdallahi 

 

 Source : La Tribune n°416


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