Chronique Mansor

16 09 2008

 

S’il est pratiquement certain que tous les animaux savent exprimer des émotions, il semble que les hommes seuls sont capables de les nommer. Dans la pensée musulmane, ce qui distingue l’humain de tout le reste de
la Création, c’est cette même capacité à évoquer les choses en leur absence ; plus généralement : à prendre distance avec la sensation ; et c’est ce don divin qui fait de lui le khalife de l’Un sur terre
[1]. Chez les chinois, l’idéogramme ne se contente pas d’évoquer la réalité, il la convoque, en révèle l’essence éternelle, au-delà de ses contingences transitoires. Dans le magma bouillonnant de l’Existence, où gonflent et éclatent, à chaque instant, des formes et des situations nouvelles, le nom, qui est nombre, distingue et ordonne, réunit et transcende, suggère – (r)établit ? – une continuité de sens. Quel que soit le niveau de conscience à partir duquel on l’envisage, le symbole signale une fracture et remplit un vide [2]. C’est, de fait, cette parenté avec le désir et son assouvissement qui situe la fonction symbolique au cœur de la problématique contemporaine, obnubilée par la loi du marché. Si tant est que le développement de celui-ci nécessite une multiplicité sans cesse croissante de consommateurs le plus sensibles possible à la diversification des produits, réels ou virtuels, appelée à couvrir l’intégralité du champ du désir, cette hypersensibilisation à la marchandise implique une insensibilisation aux autres formes d’échange et de représentation, en particulier toutes celles opérant à partir – en perspective ? – d’une transcendance. La marchandisation du monde tue la fonction symbolique. 

 

On insistera pas, ici, sur l’incapacité de l’esprit moderne à entendre le dynamisme des sciences sacrées traditionnelles [3], pour relever, par contre, sa difficulté, croissante, à distinguer l’essence religieuse de sa propre pensée, dont, bon gré, mal gré, la plupart des plus éminents chercheurs en sciences humaines admettent le postulat [4]. La tâche est d’autant plus ardue que, dans bien des cas, le caractère profane de la langue d’usage ne permet pas de remonter jusqu’à un corps sémantico-doctrinal suffisamment cohérent pour initier cette « remise en perspective ». Ainsi, entre les influences germaniques, nordiques, romaines, grecques ou arabes, on a grand mal à discerner, en France, un socle culturel spécifique, dont l’exhumation de rares traces – signe de l’oralité ordinaire de la symbolisation anté-civilisée –  permet de pressentir, pourtant, toute la richesse [5]. Dénoncer le gauchiment gréco-latin de la source sémitique du christianisme ne peut suffire à en dés-altérer le goût, alors que l’étude de ces langues anciennes disparaît. Très peu de cultures offrent aujourd’hui une réelle « mémoire de l’origine » –  sens profond de « la » Tradition – et, à part quelques rares cas de micro-sociétés dites « primitives », encore non-éventrées par le mondialisme, celles-là disposent, toutes, de références linguistiques écrites, généralement centrées autour d’un texte-phare, pratiquement toujours auréolé d’une origine surnaturelle : Yi-King chinois, Védas sanscrits, Thora hébraïque ou Saint Coran arabe, pour n’en citer que les plus célèbres. 

 

Cependant, seul en sa langue d’origine, le Saint Coran demeure, à ce jour, d’accès universel et populairement fréquenté. Tous les autres livres « sacrés », que ce soit par défaut de transmission, complexité des apprentissages ou politique élitiste, sont cantonnés à des cercles, de plus en plus réduits, d’érudits. Dans quelle mesure, cependant, la vulgarisation de l’étude de l’« arabe primitif » débouche-t-elle sur un enrichissement de la fonction symbolique ? Il semble bien qu’un certain nombre de lacunes dans l’enseignement réduisent, considérablement, son champ sémantique, évacuant même, parfois, ses perspectives métaphysiques, au profit d’une lecture strictement moraliste, voire caricaturalement passéiste du Saint Texte. A ce dernier égard, on peut, légitimement, être effaré de constater l’abîme grandissant entre les salafs, dignes suiveurs de Mohamed – P.B.L. – et certains de nos salafistes contemporains, notamment en ce qui concerne les rapports entre violence et religion. Il faut bien entendre que l’élargissement de cette brèche sans fond est un signe concret de l’avancée de la marchandisation du monde. Croyant combattre celle-ci,  ceux-là détruisent leur propre citadelle. Sans présumer des résultats de l’indispensable débat, entre musulmans – et musulmanes – sur la condition contemporaine du désir, il est urgent de réinvestir l’intégralité du champ sémantique de l’arabe sacré, d’en reconcevoir, partout, l’enseignement, en insistant, notamment, sur sa cohérence symbolique et sur ses connexions, par le dedans des signes, avec la moindre tradition localisée. L’enjeu est de taille : atteindre à la plénitude de l’islam, pour un tout un chacun, c’est, forcément, déboucher au centre même de sa propre origine ; autrement dit : de son propre désir ; en paix, très peu sensible, donc, aux sollicitations du marché...   




[1]  Entend-on, ici, le profond paradoxe ? Si la distanciation est l’argument du monde, elle est aussi celui de la dialectique. Cette dernière serait-elle un signe de l’Un ? La proposition vaut, probablement, le détour d’une méditation… 

[2]  Le sunbolon, en grec ancien – de «sun», ensemble, en même temps, et «ballein» : lancer, jeter, rejeter – est cet objet – un anneau, ordinairement – ou, plus antérieurement, cet animal sacrifié, qu’on partageait en deux, reconnaissant ainsi une séparation, une distanciation à partir de laquelle pouvaient s’organiser des relations nouvelles, ou s’en rétablir de plus anciennes perverties.   

[3]  en renvoyant, cependant, le lecteur à toute l’œuvre de René Guénon, à commencer par « La crise du monde moderne » et « Le règne de la quantité ou les signes des temps».

[4]  DURKHEIM, Emile, Les Formes élémentaires de la vie religieuse, Paris, PUF, 1968 – GIRARD, René, Des choses cachées depuis la fondation du monde, Paris, Grasset, 1978 – voire, après bien des essais adverses, LEVY-STRAUSS, Claude, Introduction à l’œuvre de Marcel Mauss, in Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1950 ; Paroles données, Paris, Plon, 1984. 

[5]  Voir, à cet égard, la profusion imaginative des légendes bretonnes, une des rares régions françaises à avoir conservé sa spécificité linguistique.

Source : La Tribune n°416 


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