Chronique Mansour

26 08 2008

 

  

La question des limites des sciences déductives n’est pas innocente. C’est qu’en effet, elles ont, ces derniers siècles, tendu à définir « Le » Vrai, selon un même principe d’organisation – « La » Science –  tout à la fois totalisant et totalisé – c’est-à-dire : en grand danger de totalitarisme – reprenant, sous la bannière de la raison, vivifiée par le doute et l’expérimentation, un flambeau longtemps accaparé, en Occident – sinon fortement contrôlé, ailleurs – par les religieux et autres maîtres des traces [1]. Il est « prouvé, indéniable, irréfutable », selon « les experts, les spécialistes, les sommités scientifiques », que ceci est réel et cela ne l’est pas, parce que l’un est vrai, falsifiable ; l’autre, faux, illusoire. Dans cette discrimination, objectiviste mais fondée, paradoxalement, sur une vision idéaliste de l’Absolu, un certain nombre de savoirs sont disqualifiés ou marginalisés, en vertu d’une lecture en creux de la célèbre proposition de Hegel : « tout ce qui est rationnel est réel, tout ce qui est réel est rationnel [2] ».  Formidable enjeu de pouvoir. Qui « détient » –  car c’est bien d’emprisonnement ; plus exactement, d’encagement ; qu’il s’agit – « La » Science détiendrait « Le » Vrai et maîtriserait, donc, « Le » Réel… Or, s’il existe des réalités rationnelles, la plupart d’entre elles et, à fortiori, « Le » Réel ne le sont que variablement : saisissant raccourci de la nature paradoxale de celui-ci, la complexité ordonne l’entropie. Dès lors, la tentation du pouvoir consiste à substituer, au Réel immaîtrisable, un artefact, une contrefaçon suffisamment paramétrée pour correspondre à l’organisation du discours objectivé. De gré ou de force. Et au risque, exponentiel, d’être, à tout moment, dépassé, non seulement par ce qu’on prétend représenter, mais aussi par ses représentations artificielles, intégrées, très « naturellement », quant à elles, et à l’insu de ses producteurs, tout aussi naturellement bornés, dans la globalité des phénomènes interactifs. 

 

Depuis, disons, trois quarts de siècle – un sacré bail, assurément – un scientifique consciencieux ne peut plus dire : « C’est certain » ou « c’est impossible » ; ni ce qu’est, exactement, la réalité de ce qu’il observe. Il peut, par contre, affirmer, avec, au mieux, une marge rigoureusement définie d’erreurs : « c’est très probable ou très improbable, démontrable ou indémontrable, vérifiable ou non » ; et comment ce qu’il observe répond à ses questions. Ce n’est, tout de même, pas rien. Dans un ordre voisin d’idées, s’il sait, par exemple, que la loi de Newton est réfutée par un certain nombre de phénomènes limites, il n’en use pas moins pour décrire et argumenter, avec efficacité, la quasi-totalité de ses observations et de leurs applications techniques, dans le quotidien banal de nos existences. Plus précise mais pas « plus absolument » vraie, la théorie de la relativité générale d’Einstein permet de poser, aux confins de nos investigations physiques, une grille de lecture autrement affinée, sans épuiser, pour autant, ni le sens ni l’objet de notre quête. Il s’agit, tout simplement et humblement, de choisir l’outil adapté au besoin. On ne casse pas un béton avec un marteau d’orfèvre. La fécondité d’une théorie et l’ajustement de sa conduite – son « efficace », selon l’optique traditionnelle chinoise – ont détrôné le vrai et l’exactitude, au centre de la démarche scientifique. Plus précisément, les deux premiers termes apparaissent comme des indices probants, sinon les plus probables garants, des seconds. Ce faisant, la question du sens – que, comment, pourquoi et, surtout, à quel prix cherchons-nous à connaître ? – se redéploie, anxieusement, dans un contexte obnubilé par l’ambiguïté des effets des techno-sciences, qui apparaissent totalement asservies à l’ « ordre » politico-marchand [3], alors qu’on les voudrait fermement attachées, d’abord, à l’ordre de la biosphère et de l’humain, mieux ajusté, grâce à celles-là, au sein de celle-ci. 

 

La problématique contemporaine tient, beaucoup, à ce que le politique et, très largement, l’éducation [4], n’ont pas, encore, intégré les limites de la science. C’est que la légitimité même du pouvoir est, ici, en cause. De loi de force en loi [5] de raison, en passant par droit divin, celui-là n’a cessé, cependant, de s’appuyer sur des certitudes et l’intervention, épisodique, de l’opinion, fortement orientée par l’instruction de celles-ci, n’a jamais ébranlé que les formes du pouvoir ; exceptionnellement, de ses fondements mêmes. C’est suggérer tout ce que l’idéologie scientiste doit à la domination catholique et aux luttes des minorités religieuses, notamment juives et protestantes, en Occident. Mais qu’en est-il de ses rapports avec les pensées traditionnelles musulmane, chinoises ou hindoues, voire « primitives » ? Celles-ci n’auraient-elles pas, chacune selon son génie propre, des capacités singulières à assumer le dépassement de celle-là ? Soudain, des perspectives, planétaires, s’ouvrent…    




[1]  écrites, notamment. Et c’est cette maîtrise qui relie les lettrés chinois et les oulémas musulmans, par exemple…

[2]  Soit : « tout ce qui est irrationnel est irréel, tout ce qui est irréel est irrationnel ».  Dangerosité extrême que ces propositions – la première, surtout, qui « justifie » les pires errements totalitaires : extermination ou exclusion des hors-normes, notamment… On notera, au passage, que c’est la réciprocité même de la formule positive de Hegel  qui construit l’abus de son négatif… 

[3]  Cf. Olivier Rey, notamment en son ouvrage : « Itinéraire de l’égarement. Du rôle de la science dans l’absurdité contemporaine » – Seuil, Paris, 2003. 

[4]  jusque dans l’enseignement supérieur, et même en certains secteurs de recherche de pointe. Ainsi, en médecine et en biologie, on valide des résultats expérimentaux, acquis à l’aide de matériels ultrasophistiqués, tous issus de la physique quantique, sans tenir compte des incertitudes mises en évidence par celle-ci (comme, par exemple, l’impact de l’observation sur la chose observée).   

[5]  Il n’est pas, non plus, innocent que le terme de loi évoque, indifféremment, la légalité et la science…  


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