Chronique d’une fin de pouvoir annoncée

26 08 2008

Chronique d’une fin de pouvoir annoncée

 

Quand, en ce petit matin du 6 août 2008, la nouvelle devient officielle, rares sont ceux qui n’imaginent pas la suite des événements. La seule inconnue pour eux restait le comportement au sein de l’Armée. la diffusion aux premières heures du matin d’un communiqué signé par le Président, va-t-elle suffire pour instaurer l’ordre nouveau ? comment sera la réaction de ceux qui ont été nommés en lieu et place des quatre chefs de corps : Armée, gendarmerie, garde et police, et du chef d’Etat Major particulier ?

Pour les plus avertis, la suite des événements allait de soi. Mais nous n’allons pas revenir sur une journée qui a changé la face de la Mauritanie. Nous nous contenterons de nous demander si tout cela était prévisible. Et pour mieux éclairer l’opinion, nous avons choisi de vous proposer une sorte de florilège de La Tribune des quatre dernières semaines qui ont précédé le coup du 6 août. Nous vous demandons un peu de patience pour lire jusqu’au bout, vous comprendrez alors que dès le départ, les tendances suicidaires l’ont emporté.

Du numéro 406 en date du 30 juin 2008 et dont le titre principal était «La guerre des clans peut causer un coup d’Etat…légal», au N°407 du 7 juillet avec titre principal : «Après les motions de soutien, les motions de censure ; l’escalade, la destitution du Président de la République est envisagée», au N°408 du 14 juillet qui avait pour manchette principale «les vacances» du pouvoir après le départ du Président en France, au N°409 du 21 juillet qui titrait au lendemain de la composition du nouveau gouvernement de Ould Ahmed Waghf «De quoi la montagne a-t-elle accouché ?», au N°410 du 28 juillet qui titrait sur un Sidi Ould Cheikh Abdallahi pensif «Un homme seul : le Président qui rassure va-t-il finir par inquiéter ?», enfin au dernier de la série N°411 du 4 août où on titrait : «La guerre des tranchées, en attendant l’assaut final» et l’on commémorait le 3 août en disant que «les vacances d’août sont toujours risquées»… Nous suivons ainsi ce qui pourrait être la chronique d’une fin de règne…

 

La Tribune N°408 du 07 juillet 2008 :

«Les vrais auteurs de cette orchestration – celle de 2005, NDLR – n’ont appartenu ni au CMRN, ni au CMSN. Les colonels Mohamed Ould Abdel Aziz et Mohamed Ould Ghazwani appartiennent à une génération d’officiers qui sont venus à l’Armée pour le métier. Non pour le pouvoir. S’ils sont aux affaires, c’est bien pour sauver une situation qui a failli les entraîner eux-mêmes. 19 mois pour relancer l’espoir d’un ordre nouveau. Malgré les interférences du Conseil militaire.

Aujourd’hui le débat porte sur le rôle des uns et des autres dans l’exercice du pouvoir. Comme si les jeux n’étaient pas faits à l’avance.

Le malheur pour nous, c’est qu’on découvre l’ampleur de l’incompétence politique de l’Appareil qui nous dirige. Sinon comment comprendre la mésentente entre le Président et ses différents partenaires ? Comment comprendre le pourrissement d’une situation dont les faiblesses sont claires ? Comment comprendre d’abord l’absence de réaction du chef du gouvernement, chef du parti Adil, ensuite l’entrée en scène fracassante du Président, son recul et enfin sa tentative de relance ?

Les questions sont nombreuses. Les réponses sont inquiétantes. Les parades sont dangereuses.

En attendant, nous pouvons positiver et nous dire qu’il y a quelque chose de changé en Mauritanie. Les militaires n’interviennent pas directement. La démarche entreprise semble se conformer à la légalité. Ce sont les députés et les sénateurs qui font front. Au nom de leur légitimité. Quelqu’un me disait qu’il est heureux de voir se développer «la logique des urnes», plutôt que «la logique des armes». Je pensais aussi qu’il faille se féliciter d’entendre enfin plus parler de motion de censure que de motions de soutien.

La logique de la confrontation nous mène droit au blocage. L’essentiel c’est de ne pas reprendre la phrase de 1978, mais d’arriver à une solution politique et légale. «Les élus du peuple vous retirent leur confiance…», c’est ce que les frondeurs préparent visiblement. Vont-ils aller jusqu’au bout ? Nous verrons.» (408)

 

 

La Tribune N°409 du 14 juillet 2008 :

«Nous sommes sortis de l’époque militaire sans avoir apporté de correctifs profonds à la situation. Même sur le plan mental, nous sommes restés campés dans les donnes du passé. Le système – il faut un moment éviter de dire «le système de Ould Taya» – est resté aux commandes. Ne serait-ce que dans les têtes de notre élite. Nous en avons oublié que quelque chose de salvateur s’est passé.
Pour la deuxième fois de notre courte histoire, notre élite est en porte-à-faux avec notre société. La première, c’était au moment de l’indépendance quand elle a voulu imposer l’Etat moderne. A l’époque, la Mauritanie avait encore des hommes et des femmes pleins de ressources (morales, intellectuelles, physiques…). Ce qui avait aidé. Aujourd’hui, ceux que nous voyons envahir la scène sont plutôt avachis par la fausse opulence, la corruption des mœurs, la culture de la médiocrité…
D’abord positiver. Nous sommes dans une situation inédite. Des députés – désormais une majorité des élus du plus grand parti de la majorité – se sont rebellé contre un gouvernement dirigé par le président de leur parti. Qui mieux qu’eux, peut juger des prédispositions de cet homme et donc de son aptitude à choisir et à diriger un gouvernement ? Qui est mieux placé pour juger de l’opportunité de ce choix ?

On aurait dû en rester là. Le Président de la République s’en mêla et le conflit fut porté sur la voie publique. Après moult tractations, on crût arriver à un compromis avec l’élection d’un bureau de l’Assemblée nationale et la ferme promesse d’une redistribution des cartes.
C’est au président du parti Adil qui a fourni la majorité de la rébellion, à lui qui n’a pas su anticiper ni juguler la crise, à celui-là que fut confiée la mission de refaire l’unité et de soigner les plaies. Dès le montage du bureau de l’Assemblée, on devait comprendre que la retrouvaille avait un goût d’abdication. Indécis et «loyalistes» sont écartés. Blocages. On bute sur le choix des personnes. On en oublie l’essentiel : comment faire gagner la démocratie de cette crise ?
Au lieu de soutenir un camp contre l’autre, au lieu de sombrer sous le flot des rumeurs, au lieu de s’enfermer dans les logiques d’affrontements stériles, les politiques auraient mieux fait d’avancer sur le front du renforcement des institutions démocratiques. Trois lignes :
- Consolider le rôle du Parlement et principalement de l’Assemblée nationale par l’adoption de textes instituant un régime plus parlementaire, moins présidentiel. Nous savons désormais qu’un député peut bloquer l’exécutif. Penser à moyen terme à une profonde réforme du système institutionnel menant à la suppression du Sénat et à l’élargissement de l’Assemblée nationale (meilleure représentation du peuple).
- Encourager la naissance de nouveaux partis nés forcément de l’éclatement des partis existant – majorité et opposition. «Forces du Changement», «députés de la motion» et d’autres factions peuvent chacune créer sa propre formation. Le pouvoir traîne les avatars de la création du pacte national pour le développement et la démocratie (PNDD-Adil). Il refuse de tirer les conclusions de l’échec politique de l’entreprise et s’en prend à tous ceux qui élèvent la voix pour en parler. Imaginons un moment, plusieurs partis de la majorité, le jeu sera plus transparent et plus sain. Refonder pour l’occasion la loi sur les partis pour exiger d’eux une plus grande représentativité sur le terrain (les reconnaître en fonction du poids électoral).
- Ouvrir les médias publics au débat sur toutes ces questions. Il est à remarquer que pour suivre l’actualité en Mauritanie, le citoyen est obligé de se reporter sur la chaîne Al Jazeera dans son édition sur le Maghreb. Aucune allusion, aucune information, aucun débat. Comme au bon vieux temps de la dictature, silence total. Comme si ce que vivait le pays ne concernait en rien le public. L’ouverture de ces médias participera justement à «alléger» la crise. Peut-être à la dépasser. Si jamais il y a volonté de la dépasser.» (409)

 

 

La Tribune N°410 du 28 juillet 2008 :

 

«L’un des échecs de la transition aura été l’incapacité à normaliser le jeu politique, à le rendre plus lisible et plus cohérent. Nous en sommes sortis encore plus émiettés, plus inquiets et plus sectaires. Le rêve de changement qui aurait dû être le ciment de l’unité, a été perturbé par la volonté de statu quo. Le retour des déportés et le règlement des passifs humanitaires (récent et ancien), ont été noyés dans l’approche politicienne. La normalisation des rapports entre le pouvoir et l’opposition a échoué (…).

Plus le temps avance, plus l’espace de manœuvre se rétrécit devant le Président de la République. Plus la marge de manœuvre diminue, plus les solutions deviennent plus douloureuses et plus chères. Avant son discours de fin juin, toutes les portes étaient ouvertes : laisser la bataille se dérouler entre les députés et le chef de leur parti devenu Premier ministre ; faire plier les députés par une action en profondeur ; appeler tous les acteurs politiques à prendre leurs responsabilités ; se placer dans la position de la légitimité menacée… Avec le discours, le Président est devenu la première menace pour les institutions démocratiques. Après le discours, des actes forts étaient attendus parce qu’on avait compris qu’il avait choisi la confrontation. Recul le lendemain. Démission du gouvernement. Même à ce stade beaucoup de choses étaient possibles : nommer l’une des grosses pointures du gouvernement au Cabinet, balayer l’entourage et faire appel à un Premier ministre de consensus. Non ! le Président choisira la rebelote : c’est à Yahya Ould Ahmed Waghf qui n’a pas su préserver l’unité du parti, ni défendre ses choix, ni jouer l’interface avec les différents pans du pouvoir, c’est à lui que revient la mission de composer un gouvernement.

En voulant préserver un minimum, le Président a mis en danger son mandat. Il a montré une absence totale de détermination tout en se livrant à un exercice tactique de ‘courte échelle’. Plus grave pour lui, il a dû monter au créneau en l’absence d’avocats de la défense. Il est désormais dans l’arène. Il joue à se faire mal en nommant ici les ennemis des frondeurs, là ses amis les plus décriés. Il provoque sans en évaluer les conséquences.

Jusque-là il a joué son pouvoir et son autorité. Tout indique qu’il les a perdus, sinon qu’il est en train de les perdre. Il ne faut pas qu’on en arrive au point où le Président n’aura plus à jouer que l’existence du pays. C’est quand on n’a pas compris que la Mauritanie a besoin de paix et d’écoute qu’on perd le pouvoir. (…)»

 

La Tribune N°411 du 4 août 2008 :

 

«Nous avons besoin d’assurer l’avenir de notre pays, de préserver la paix sociale, de le reconstruire, de refaire son unité, de refonder son système éducatif, de renforcer son système sanitaire, de construire des routes, de produire des céréales, d’élever des animaux, d’éduquer nos enfants, de réhabiliter notre culture, de nous émanciper des pesanteurs du passé, de nous libérer de nos mauvais génies… nous avons été jusque-là oisifs. Ou presque. Il est temps de se mettre au travail. Le pays a perdu trop de temps «à coups de pourquoi», trop de temps pour savoir comment il va, comment il va aller…

Le plus choquant dans cette situation, c’est le fait de savoir qu’elle est l’occupation d’un millier de nouakchottois. «En général des ministres ou anciens ministres ou potentiellement ministrables, secrétaires généraux, directeurs, chefs de service, ou anciens ou potentiels… quelques thieb-thieba de la politique qui manigancent et qui occupent l’environnement».

Vous sortez de Nouakchott, vous oubliez qu’il y a la crise. Si dans la capitale on ne parle que de ça, à l’intérieur les gens sont occupés à préparer leurs lendemains, certainement moins fastes que le jour d’aujourd’hui.

Le problème : Nouakchott c’est l’Etat et l’Etat est à l’arrêt. Rien ne semble marcher maintenant qu’un millier d’activistes ont décidé de paralyser le pays. Ni administration, ni économie, ni sécurité, ni construction… ce qui ajoute à la gravité de la situation et à la fragilité du pays.»

 

… Après la composition du deuxième gouvernement de Ould Ahmed Waghf, nous écrivions : «Tout compte fait, le gouvernement issu de la crise qui a secoué le pays, ne reflète pas forcément le rapport de force réel des protagonistes – si jamais il y en a. Il est plus l’expression de manœuvres dont l’objectif est de donner le temps au temps. La culture dominante étant celle qui croit que tout problème a une durée de vie qu’il faut apprécier et supporter en attendant qu’il meurt de sa belle mort.» 

Mais on se trompait en écrivant au tout début de la crise : «La bataille n’est donc pas celle qui fait ravage dans les salons. La légitimité n’est pas en cause. La menace d’instabilité étant réduite. La bataille est celle de l’ancrage de la démocratie. Cela ne peut arriver sans le renforcement des institutions : Président, Parlement, Opposition, Armée, Justice, Administration…, sans aussi le renouveau des hommes et des méthodes. Ce n’est pas pour demain. Ceux qui se proposent étant ce qu’ils sont.

En attendant d’y voir clair, les acteurs politiques poussent vers la remise en cause de l’ordre démocratique sans se demander qui cela sert. Encore et toujours la médiocrité continue de régner sans partage. Et vogue le navire…»

On récolte fatalement ce qu’on a semé. C’est valable en politique aussi.

Source : La Tribune n°414

 


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