L’après-6 août : vers une nouvelle transition ?

19 08 2008

L’après-6 août :

Vers une nouvelle transition ?

 

Malgré quelques réticences encore sensibles dans les discours des diplomates occidentaux, les rapports du nouveau régime avec l’extérieur se normalisent. Sur le front de l’intérieur, les tons baissent aussi. Dans les discours des contestataires du putsch du 6 août, l’exigence du retour de Sidi Ould Cheikh Abdallahi disparaît peu à peu. Les soutiens s’expriment comme par le passé. Nous essayons de suivre pour vous la chronique d’un pouvoir qui se normalise.

 

 

Moins de quinze jours après leur arrivée au pouvoir, les militaires sont toujours à la quête d’une reconnaissance internationale. A l’intérieur du pays, s’organisent les traditionnelles marches de soutien toujours encadrées par les mêmes qui ont soutenu le 19 avril 2007, le 3 août 2005, le 9 juin 2003, le 12/12/84, le 6/4/1979, le 10/7/1978… les marcheurs professionnels et…habituels. Malgré le tintamarre, le pouvoir s’organise et montre ses marques. Le discours du Président du Haut Conseil d’Etat, le Général Mohamed Ould Abdel Aziz, est sans doute un point de départ pour la page ouverte par cet énième coup de force. La scène n’a pas attendu ce discours pour bouger.

Signe d’apaisement : les prisonniers sont libérés le jour-même de la tenue du meeting du front national pour la défense de la démocratie. Meeting qui a été l’occasion pour l’ancien Premier ministre de Ould Cheikh Abdallahi de prendre la parole et de renouveler son appel à la «résistance». En vue du retour à la légalité constitutionnelle. Pour Ould Ahmed Waghf, l’issue ne peut être que le retour de Ould Cheikh Abdallahi au pouvoir. Il réitérera cet appel sur les ondes d’Al Jazeera dont il était l’invité samedi soir. Au registre des emprisonnements, à signaler l’interpellation pour quelques heures de l’ancien directeur de la Radio, Kaber Ould Hammoudi. L’ancien porte-parole de la Présidence, Abdoulaye Ba, est toujours dans la clandestinité après avoir fait une sortie ‘fracassante’ sur Al Jazeera. Il croit être recherché par la police, laquelle dément cela.

Signe de recul : les nominations pleuvent. Après la Radio qui est revenu à Mohamedou Salem Ould Bouka, longtemps adjoint à TVM, TVM revenant à Imam Cheikh et AMI à Moudir Ould Bouna, c’est le tour des grandes institutions : le port autonome de Nouakchott revient à Abdallahi Ould Ahmed Damou, CSA pendant la transition et grand activiste de la fronde, le port de Nouadhibou revient au colonel El Hady Ould Sidiq, ancien chef de la Garde nationale et victime d’une machination sous Ould Cheikh Abdallahi, l’agence chargée des réfugiés dont le directeur, Moussa Fall est démissionnaire, revient à Bâ Madine, ancien ministre du tourisme… Toutes ces nominations se sont faites dans la précipitation et hors normes. Comme si l’urgence était dans la démission de ceux qui étaient là. Cela a fini par rassembler à une chasse aux sorcières. Ce qui a contribué à ternir l’image du nouveau pouvoir. Bien sûr quand le conseil des ministres se réunira, la situation des promus sera régularisée.

Nominations plutôt de bonne augure : celle d’abord du colonel Mesqarou Ould Leghwayzi, adjoint à la Garde nationale et qui se retrouve comme le douzième membre du Haut Conseil d’Etat. Il manquait quelqu’un du corps de la Garde parmi les chefs de la junte. Aussi est-ce là une ouverture sur toute une frange d’officiers. Nomination aussi du colonel Ahmedou Bamba Ould Baye comme secrétaire général du HCE, une sorte de permanent qui fera l’interface avec la société. Le colonel Ould Baye peut largement jouer ce rôle. Autre nomination : celle de Moulaye Ould Mohamed Laghdaf au poste de Premier ministre. Même s’il a été longtemps hors du pays, Ould Mohamed Laghdaf bénéficie d’un capital de sympathie et de confiance dans la rue mauritanienne. Tout en appartenant à l’un des plus grands ensembles tribaux, son exil lui a permis de se détribaliser relativement. Homme moderne, il convient à cette période où la recherche de la bienveillance européenne est la préoccupation première. Sa mission pourrait être celle de refaire l’image du pays à l’extérieur en activant les mécanismes de la bonne gouvernance. Et soigner l’image du nouveau pouvoir auprès des instances de l’UE. Il reviendra alors aux militaires de travailler sur le plan intérieur pour soigner l’image de l’Armée, coupable de trente ans d’atermoiements et de navigation à vue. Mettre le pays au travail en s’investissant dans son développement, voilà une mission pour le HCE.

Positions extérieures : les Etats-Unis d’Amérique ont, par la voix du sous-secrétaire d’Etat chargé des affaires africaines, Todd Moss, réitéré leur condamnation du coup d’Etat. Plus grave : la première puissance a exigé le retour de Sidi Ould Cheikh Abdallahi. L’annonce de la suspension de l’aide n’a pas ému à Nouakchott. «C’est quoi l’aide américaine à la Mauritanie ? Quelques milliers de dollars dépensés dans des histoires de défense et de lutte contre le terrorisme. Ces maigres fonds sont absorbés par les américains qui se déplacent au titre de séminaires aussi inutiles les uns que les autres». Cet avis est largement partagé par les Mauritaniens. «C’est d’autant plus vrai que la proximité avec les USA n’est pas forcément un facteur de sympathie du point de vue populaire».

Par contre, c’est la position européenne, arabe et africaine qui inquiète. D’ailleurs les premiers émissaires de la junte sont allés au Maghreb et en Afrique. Le Général Ould Ghazwani est allé prêcher au Maghreb, accompagné du ministre des affaires étrangères Ould Ebnehmeida. La mission n’a pas été reçue par le Président algérien, Abdel Aziz Bouteflika, mais par un ministre qui a fini par déclarer que son pays condamnait le putsch. Une première dans le registre des interventions inappropriées entre les deux pays. Par contre la délégation a été bien reçue par le colonel Libyen, Moammar Kadhafi qui se trouve être le président de l’Union du Maghreb Arabe.

Au registre des soutiens, on signale la conférence débat organisée par les initiatives populaires dirigées par Ahmed Baba Ould Ahmed Miské et « le Courant de la réforme et du Changement« . Introduisant le débat, Ould Ahmed Miské démis pour avoir exprimé un point de vue contraire à celui de la présidence, a indiqué que la raison véritable de l’intervention des militaires est le refus du pouvoir exécutif d’appliquer la constitution et de la considérer comme arbitre lorsqu’il y a eu divergence entre celui-ci et le pouvoir judiciaire et notamment son refus de tenir une session extraordinaire du parlement. C’est ce refus qui a bloqué les institutions démocratiques et ouvert la voie à toutes les éventualités. Il a expliqué que le mouvement de la rectification s’est engagé à respecter les libertés démocratiques et les droits de l’homme au cours de la période de transition actuelle. Il a souligné que ce qui s’est produit le 6 août n’est pas un putsch contre la démocratie mais une rectification de parcours et une protection contre un coup porté contre elle au cours des dernières semaines. Il a enfin indiqué que « l’intérêt de nos partenaires est que la Mauritanie reste stable et sûre garantissant beaucoup d’intérêts communs« .

Par ailleurs, 106 parlementaires mauritaniens ont déclaré leur soutien au mouvement de rectification. Il s’agit de 67 députés sur les 95 que compte l’assemblée nationale et 39 sénateurs sur les 56 que compte le Sénat. Les parlementaires ont invoqué «le contexte de crise politique et institutionnelle aigue ayant abouti à l’obstruction systématique au fonctionnement de l’institution parlementaire par des pratiques anti-constitutionnelles de l’ex-Président de
la République et de son Gouvernement». Avant de prendre acte «de la rectification visant le déblocage du fonctionnement normal des institutions constitutionnelles et soutenons le changement opéré dans l’intérêt du peuple mauritanien». Et d’inviter le HCE «à coopérer pleinement avec les institutions démocratiquement élues, au premier rang desquelles figure le Parlement».

Dans la même foulée, les députés ont demandé la tenue d’une session extraordinaire de l’Assemblée en vue de mettre sur pieds une Haute Cour de Justice capable de juger les hauts responsables de la République, y compris  le Président. Par la même occasion, des commissions d’enquête seront créées en vue d’éplucher quelques-uns des comptes litigieux.

Pour leur part, les députés contre le coup d’Etat du 6 août ont de proclamer la naissance d’un nouveau groupe parlementaire dénommé «Parlementaires pour la Défense de la Démocratie». La naissance de ce groupe a été proclamée suite à la conférence de presse tenue dans les locaux de l’assemblée nationale par les parlementaires issus du FNDD qui s’est formé, depuis la destitution du président Sidi Ould Cheikh Abdellahi.

L’opinion publique attend avec impatience la constitution du nouveau gouvernement qui sera une autre indication sur les velléités réelles des militaires. La grande question reste : «que veulent-ils ?»

Le 3 août 2005, les colonels Ould Abdel Aziz et Ould Ghazwani avaient mis leurs aînés devant le fait accompli. De nombreux observateurs leur attribuent la paternité du cours de la Transition, notamment le refus des dérives. Visant parfois la prolongation de la transition, parfois le vote blanc, parfois… Ce serait à eux que reviendrait le mérite – tout le mérite – de l’instauration d’une démocratie plutôt apaisée. Suffisant pour excuser les interférences qui ont entaché les élections, particulièrement la présidentielle.

Le 6 août 2008, ce sont les mêmes officiers, devenus généraux entretemps, qui prennent le pouvoir pour l’exercer directement, sans détour. Sont-ils toujours animés par les mêmes sentiments nobles ? Veulent-ils toujours doter la Mauritanie d’institutions démocratiquement élues et se retirer ensuite ? Ou vont-ils être gagnés par le virus de la politique et de la quête du pouvoir ?

Rien n’indique que les membres du HCE sont des assoiffés de pouvoir comme ceux de juillet 78 ou de décembre 84. Mais l’absence de projet pour la Mauritanie a de quoi inquiéter. Tout comme d’ailleurs l’existence d’un programme de gouvernement même si ce gouvernement se veut de large ouverture.

L’important pour eux est aujourd’hui de faire en sorte que le 6 août 2008 ne soit pas un recul par rapport au 3 août 2005. En termes d’exercice de pouvoir, d’ouverture, de perspectives, de libertés et de libération… Pour cela les généraux auront besoin de rectifier le tir.

 

Bechirou

 

Encadré :

 

Programme de gouvernement ?

 

Très attendu le premier discours du Général Mohamed Ould Abdel Aziz, nouveau chef de l’Etat et président du HCE. « Je m’engage devant vous et devant Dieu le tout puissant à organiser dans les meilleur délais des élections présidentielles libres et transparentes« , a-t-il déclaré, sans préciser de date. Très vite la rumeur a parlé d’un possible maintien du pouvoir durant les trois années à venir, c’est-à-dire ce qui reste du mandat de Ould Cheikh Abdallahi. Il a promis « une lutte sans merci contre la corruption et le détournement des deniers publics« , accusant le président renversé de s’être « évertué à favoriser un climat propice à la corruption » tout en favorisant le népotisme et la gabegie. Le Général, nouvel homme fort de Nouakchott, s’est engagé à livrer une « lutte sans merci contre le terrorisme sous toutes ses formes et quelles que soient ses causes dans le cadre des obligations et des engagements internationaux en la matière« . Il a aussi promis de « lutter efficacement contre l’immigration clandestine, le trafic de drogue et le crime organisé » en Mauritanie. Une manière de s’attirer la sympathie de l’Occident dont ce sont là les priorités. Faisant le bilan de Ould Cheikh Abdallahi, le nouveau chef de l’Etat l’a jugé «nul», l’accusant d’avoir provoqué un appauvrissement des populations et une flambée des prix qui ont, selon lui, rendu insupportable la vie en Mauritanie. Il a indiqué que « le mouvement de rectification » entrepris par la junte propose aux Mauritaniens des réformes visant notamment à améliorer leurs conditions de vie, l’application stricte des règles de la bonne gouvernance, la réforme et l’assainissement de la justice, de l’éducation. De quoi inquiéter les politiques qui auraient bien voulu entendre le Général donner un échéancier précis. Ils doivent faire avec…

 

Encadré

 

Chronique de Jean-Baptiste Placca : L’élite qui va à la soupe

 

Il faut rendre justice aux dictateurs ! Présentez des excuses aux tyrans, grands et petits, aux autocrates et aux despotes, plus ou moins éclairés ! Ils ne sont pas, seuls, responsables des maux de l’Afrique. La plupart ne seraient d’ailleurs pas parvenus, pendant toutes ces décennies, à soumettre et à dominer tant de peuples sur le continent, s’ils n’avaient eu le soutien zélé d’un certain nombre de cadres et d’intellectuels, parfois parmi les plus brillants.
Accabler les despotes n’a donc de sens que si l’on sait rendre leur part à ceux qui, faisant commerce de leur matière grise, pensent pour eux. Combien de temps auraient tenu Bokassa, Eyadéma, Idi Amin, Macias Nguema, Mobutu, s’ils n’avaient pu s’appuyer sur la réflexion stratégique de cadres intellectuels qui, par calcul ou par naïveté, se sont mis d’emblée à leur disposition ?
A la fin de la conférence nationale du Bénin, en février 1990, le général Mathieu Kérékou, les larmes aux yeux, est allé courageusement s’excuser devant le peuple, pour les dix-sept ans d’abus de son régime marxiste.

A l’occasion, «le Caméléon» a confessé que lui, personnellement, ne connaissait rien au marxisme, et que ce sont les intellectuels qui l’avaient convaincu, à l’époque, que c’était là le remède qu’il fallait pour ce peuple frondeur.
Vous comprendrez donc l’appréhension que peuvent susciter les soutiens démonstratifs de quelque 150 ingénieurs, professeurs et fonctionnaires au général Abdel Aziz, en Mauritanie. Qu’ils s’inscrivent sur des listes pour proclamer leur soutien à l’interruption brutale d’un processus démocratique, si imparfait soit-il, laisse songeur. Le président Abdallahi n’était, certes, pas sans reproche. Mais ce n’est tout de même pas Ould Taya !
Le général putschiste promet de «résoudre» la faim, l’ignorance et la maladie. Tant mieux ! Mais la manœuvre qui consiste à faire croire que ce sont là des fléaux engendrés par le président déchu est une gymnastique intellectuelle dans laquelle excelle, justement, l’élite qui va à la soupe.
On ne saurait trop recommander aux Mauritaniens de rester vigilants. Car cette liste de partisans ressemble fort à une cour de prétendants, faisant la queue pour une place au bord de la mangeoire, afin d’investir les fauteuils dont auront été logiquement éjectés les inconditionnels du président déchu.
Le général Kérékou, encore lui, avait identifié, au sein de l’élite servile, une catégorie que, dans son sens désarmant de la formule, il appelait «les intellectuels tarés». Au fait, la soif de pouvoir et la rapacité ne sont-elles pas aussi des tares ?

(source : RFI www.rfi.fr)

 

Source : La Tribune n°413


Actions

Informations



Laisser un commentaire




bientôt tous en prison, bie... |
WADE - Président - |
la vérité |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Journal d'1 République...
| sarkosy un espoir pour la f...
| Sylvie Trautmann