Chronique Mansor

12 08 2008

TRANSPORTS 

 

 

  

« Il est possible, en certains cas, de démontrer une chose et son contraire, tout comme il existe des vérités impossibles à démontrer ». Enoncées tel quel, ces deux propositions interpellent assez peu le citoyen lambda. La première évoque l’art du sophiste et nous nous accommodons, tous, en l’intimité de nos ego, de tels vécus[1], variablement inquiétants, quand la seconde, apparemment plus banale, réveille, immédiatement, des convictions, sensibles ou spirituelles, hors de tout raisonnement, communément partagées, pourtant ; sinon, passionnément débattues. Mais, lorsqu’en 1931, ces hypothèses furent, rigoureusement, démontrées par Karl Gödel, dans un strict cadre logique – celui de l’arithmétique – quelque chose de fondamentalement nouveau fit irruption dans le domaine éthéré des mathématiques. Sciences des sciences, en ce qu’elles paraissaient, jusque là, exemptes de toutes les incertitudes inhérentes à l’observation des phénomènes – ne travaillaient-elles pas dans l’ordre du noumène [2], de la pure abstraction ? – elles devaient reconnaître leur propre finitude : une proposition démontrable n’est pas, nécessairement, vraie et une proposition vraie n’est pas, toujours, démontrable. 

 

Ce faisant, se brisait un élément du trépied fondamental de la logique occidentale – et moyen-orientale, voire, plus largement, musulmane, dans la mesure où les thèses grecques [3] ont, durablement, imprégné ces cultures adjacentes. Si les principes d’identité (A est A) et de non-contradiction (A n’est pas non-A) tenaient toujours la route, celui du tiers exclus (il n’existe pas de B qui soit, à la fois, A et non-A) coulait à pic, et, avec lui, un certain nombre de raisonnements, comme, par exemple, la démonstration par l’absurde. Dans le domaine des sciences expérimentales, Wermer Heisenberg avait, quatre ans plus tôt, avancé, avec ses « relations d’indétermination » – plus connues sous l’appellation de « principe d’incertitude » – que matière et énergie, conçues en termes de dualité fondamentale, procédaient, en fait, d’une non-contradiction originelle. C’était, de part et d’autre, reconnaître explicitement que
la Réalité est, essentiellement, paradoxale ; en sa Totalité, imprévisible et indéchiffrable. Dans son souci d’identifier un phénomène, le scientifique ne peut que déterminer, en fonction de ses outils de mesure, mais aussi conceptuels – voire contextualisés, dans le cas des sciences humaines – ce qu’il veut observer, en faisant appel, notamment, à une interprétation de ce qu’il perçoit
[4], ordinairement duelle pour l’intelligibilité de son discours. Son objectivité est toujours relative, sans qu’il soit jamais possible de mesurer, exactement – c’est-à-dire, entièrement – cette relativité. 

 

Une des premières conséquences de cette situation est qu’en toute démonstration, il faut poser, nécessairement, des prémisses indémontrables, basées sur une conviction, intime, arbitraire, consensuelle, utile, probable ou hypothétique, éventuellement confortée par l’enchâssement de ces prémisses dans un système cohérent, en phase avec le Réel. Le raisonnement ne produit pas la vérité : il ne fait que la transporter. Rien de nouveau donc, depuis Aristote. Si ce n’est tant d’eaux coulées sous les ponts, tant d’arbitraires assassins, tant de consensus éclatés, tant d’utilités corrompues, tant de cohérences catastrophées… Nous vivions dans un univers où tout ce qui paraissait avait une cause, « les mêmes causes produisant les mêmes effets ». On se doutait bien, certes, qu’il n’y avait « pas de maladies, mais seulement des malades » et que le principe de causalité linéaire s’arrêtait, banalement, aux modèles, ultra-simplifiés et artificiellement fermés, des laboratoires et des chaînes de production. On sait, plus certainement aujourd’hui, que l’instabilité dynamique, tant interne qu’externe, est le propre des systèmes complexes et qu’il nous est impossible de calculer les déterminations qui nous emplissent et nous contiennent. : elles ont cette tendance, irrépressible comme le fou-rire, à se jouer de nos grilles de lecture. Sommes-nous, ainsi, condamnés à vivre dans un monde imparfaitement connu, et donc incapables d’y déterminer les poids relatifs de l’imprévisible, de la nécessité et de la liberté ? Sans doute, sans aucun doute, désormais ; mais à ceci près : un acte gratuit n’est pas, nécessairement, inutile… 




[1]   Nous sommes, en effet, capables de vivre les plus criantes contradictions…

[2]  Du grec, noos : l’esprit, le non-manifesté ; et nomos : le principe, ce qui demeure. Dans la pensée kantienne, c’est le pendant du phénomène, de phayvein : montrer, se manifester ; et nomos : même sens que ci-dessus. 

[3]  d’Aristote et de Plotin, notamment… Cependant, la non moins forte influence de courants asiatiques, voire africains – et les confréries soufies en seraient, ici et là, les plus notables expressions – a singulièrement nuancé ces apports, sans compter, bien évidemment, les sources endogènes. La philosophie iranienne semble, à cet égard, une mine de recherches…

[4]  Mais en utilisant, également, de nouveaux outils, comme la logique probabiliste ou la logique floue, intégrant, variablement et en fonction des besoins pratiques, les difficultés sus-décrites qui font, depuis ¾ de siècle maintenant, l’objet de classifications précises, distinguant, notamment, les théories, en complétude et incomplétude, décision et indécision… 


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