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Un homme seul /Le Président qui rassure va-t-il finir par inquiéter ?

29 07 2008

Un homme seul

Le Président qui rassure va-t-il finir par inquiéter ?

 

Elu pour cinq ans, le Président Sidi Ould Cheikh Abdallahi est aujourd’hui un homme seul. Tous ses soutiens semblent lui faire défaut. Retour sur un parcours. 

 

Au début était un technocrate légèrement ‘travaillé’ par l’âge. Un homme qui avait été ‘choisi’ parce qu’il pouvait jouer le parfait pendant à Ahmed Ould Daddah, figure emblématique de l’opposition à Ould Taya, et incarnant naturellement le rêve de changement et de rupture. Seul Sidi Ould Cheikh Abdallahi pouvait jouer à égalité avec Ould Daddah. Encore qu’il lui fallait être sérieusement boosté. A ciel ouvert, la campagne a été menée par les plus influents des membres du Conseil militaire pour la Justice et la démocratie (CMJD). Finalement, à force de pressions et d’appâts, un rassemblement fédéra autour du candidat Sidioca. Un sobriquet qu’on hésite encore à utiliser, même si c’est sous cette appellation que ‘ses’ hommes le désignaient. Révélateur de la fragilité du rapport d’estime qui doit lier le futur Président de la République à ses soutiens.

 

Promesses de changement

 

Au premier tour, Ould Cheikh Abdallahi obtient moins de 25% des suffrages. Les paris sont ouverts. Deux ‘grands’ candidats vont le rallier : Messaoud Ould Boulkheir et Zeine Ould Zeidane. Le premier n’apporte pas seulement ses 10% (environ), mais plutôt une ‘onction’ qui permettra de légitimer toute défaite du leader historique de l’opposition mauritanienne, Ahmed Ould Daddah resté en course pour le second tour. Le second apporte un plus, lui qui bénéficie d’un préjugé favorable auprès des jeunes, des intellectuels et des inconditionnels de Ould Taya. Les jeux sont faits avant même le fameux face à face qui révèle un Sidioca relativement à l’aise. Contre mauvaise fortune bon cœur.

Le candidat Sidi Ould Cheikh Abdallahi gagne les élections. Il commence immédiatement ses contacts et reçoit dans sa maison en attendant d’aller à la Présidence encore occupée par le colonel Eli Ould Mohamed Val. Ce qui filtre des rencontres avec ses soutiens, c’est plutôt la volonté de faire appel à des figures nouvelles à défaut d’être neuves.

«…Pour répondre aux aspirations légitimes de notre peuple, nos efforts seront concentrés sur la réalisation d’un vaste programme de réformes dont nous avons présenté les grandes lignes au cours de la campagne électorale», déclare le Président élu lors de son investiture. Ce programme s’articule selon lui autour de la «consolidation de l’unité nationale de manière à réaliser la concorde entre les composantes de notre peuple, à effacer les séquelles négatives héritées du passé et à ouvrir, à tous les mauritaniens où qu’ils se trouvent, de larges perspectives de participation à l’édification de leur pays;  Refondation de l’Etat par une réforme radicale de ses structures et de son mode de fonctionnement, sous l’empire de la justice et de l’équité, de la séparation des pouvoirs et du respect de la loi; Ancrage d’une culture démocratique moderne, marquée du sceau de la tolérance, de l’acceptation de la différence et du respect du rôle de l’opposition politique; Réalisation d’une croissance économique de nature à élever le niveau de vie des citoyens, à combattre la pauvreté, à diminuer le chômage, à réduire les disparités sociales, à développer les infrastructures et à permettre aux citoyens de bénéficier des services de base tels que la santé, l’éducation, l’accès à l’eau potable et aux autres prestations essentielles; Promotion des ressources humaines à travers une réforme de l’Education répondant à nos besoins de développement, garantissant l’avenir de nos générations montantes et faisant de l’Ecole un creuset d’enracinement des valeurs citoyennes et de propagation de l’esprit de solidarité et de tolérance propre à consolider notre unité nationale; Moralisation de la vie publique par l’éradication des pratiques de corruption et de mauvaise gestion administrative et financière, par l’instauration d’un contrôle juste et efficace et par la prise en considération dans le choix des responsables publics, des critères de mérite, d’intégrité et de compétence».

Le Président qui rassure veut visiblement incarner le changement doux. Cela plaît. Le jour de l’investiture est un grand jour de retrouvailles, une seconde naissance pour la Mauritanie après le 28 novembre 1960. L’état de grâce est réel. L’image que reflète le pays est si positive qu’elle peut être une ressource aussi prometteuse que le pétrole. L’échange de place entre le Président sortant et l’entrant, est un moment historique. Sans précédent dans l’Histoire du pays en matière de dévolution du pouvoir.

 

Hésitations et déconvenues

 

Les premiers actes n’entament en rien les espoirs : nomination du Premier ministre en la personne de Zeine Ould Zeidane arrivé troisième avec ses 15%. Jeune technocrate gagné par le virus de la politique, il possède des atouts pour participer à l’ancrage des valeurs du changement. A l’Assemblée nationale, c’est Messaoud Ould Boulkheir, président de APP, incarnation de la lutte des esclaves pour l’émancipation, c’est ce symbole qui devient président malgré sa faible présence (5 députés/95). L’unanimité qu’il suscite exprime bien l’état d’esprit de tous les acteurs. Tout le monde veut aller de l’avant.

Premier revers : le choix des membres du gouvernement. Un assemblage de seconds couteaux politiques et de technocrates peu ou pas confirmés. Lisibilité : chaque segment a eu sa part. La part du lion revenant au Premier ministre qui a visiblement bénéficié d’une large marge de manœuvre dans ses choix. L’impression globale est plutôt à un désenchantement.

Sans expérience des affaires de l’Etat, les plus techniciens de la formation se comportent en «consultants». Les autres apprennent à reproduire la gestuelle d’avant le 3 août.

Première crise : Nouakchott et Nouadhibou ont soif, l’électricité manque aussi. Première sortie publique du Président. Interview dans les jardins de la Présidence. Une sorte de provocation au moment où eau, énergie et pâturages manquent cruellement. Surtout que le Président parle le langage de la vérité : il n’y a rien à faire avant quelques années.

Une grande partie de l’opinion préfère garder en mémoire le seul côté «franc» de l’intervention. On veut croire à un Président qui joue la franchise. C’est déjà une rupture avec le passé. Peu épaulé par son gouvernement, le Président descend dans l’arène et semble bien se comporter.

Signe de force : le Président surprend avec son discours du 29 juin où il tente de fixer les règles de la réconciliation nationale. Sans aller au fonds des problèmes, sans en expliquer les tenants et aboutissants et sans demander pardon, il annonce le retour prochain des réfugiés, le vote d’une loi pour l’éradication de l’esclavage et le lancement d’un processus de règlement du passif humanitaire. Ce qui aurait dû être ressenti comme une fuite en avant, est plutôt bien accueilli par la frange de l’opinion pour laquelle ces questions ont été au centre de son combat (opposition intérieure et extérieure, société civile…). Oublié pour le moment les effets catastrophiques de la politique d’assèchement monétaire dont le ralentissement de l’activité économique, la baisse du pouvoir d’achat et la hausse vertigineuse des prix.

Signe d’apaisement : le statut de l’opposition entre en vigueur. Le Président rencontre fréquemment les chefs des partis d’opposition et surtout le leader de celle-ci Ahmed Ould Daddah. Apaisement qui signifie normalisation. L’adhésion aux choix du Président est si évidente qu’on commence à discuter seulement de la part qui doit revenir à l’opposition dans les nominations.

Premier accroc : le Président tient à créer un parti constitué de ses soutiens. Parti-Etat ? Comment faire pour ne pas assister à un retour du PRDS et de ses méthodes ? Le Président donne ses garanties. Il ne sera pas le président de ce parti et refusera que les moyens de l’Etat lui soient mobilisés. Mais c’est le ministre secrétaire général de la présidence, la personne la plus proche de Ould Cheikh Abdallahi, qui pilote le processus de création du parti. Tous les cadres sont sollicités soit pour y adhérer, soit pour participer matériellement. Plus tard un impôt sera prélevé sur leurs salaires. La constitution de ce qui deviendra le pacte national pour la démocratie et le développement (PNDD-Adil), suivra exactement la tradition PRDSienne. C’est à terme le Président de la République qui impose son président de parti et ses membres du bureau exécutif. Exclues du jeu, toutes les sensibilités ayant fédéré autour de sa candidature. Y compris ses premiers soutiens.

Premier échec : après les malheureux événements d’octobre 2007, événements qui ont entraîné la mort d’un adolescent à Kankossa, le Président reconnaît la nécessité de répondre aux doléances des populations. Position saluée. Il engage un programme d’urgence de quelques milliards. «Programme d’urgence», on a encore en tête le fameux programme d’urgence qui a coûté au pays l’enveloppe de 20 milliards et qui a servi à engraisser les dignitaires du régime de 2003. Le Président s’empresse de donner des garanties. Pourtant, ce programme est détourné et/ou ne servira pas aux populations cibles. On imputera cela à son ministre des finances qui est «son» homme dans la formation. En réalité, le gouvernement était trop occupé par la politique à Nouakchott pour mettre en œuvre ce programme.

Première faiblesse : le Président fonctionne de façon …anachronique. Nous avons comme l’impression qu’il réagit et entreprend ses actions dans une Mauritanie des années 70. Oubliant – ou faisant semblant d’oublier – l’héritage de plus de deux décennies d’errements. S’il accepte d’incarner la continuité dans le choix des hommes et dans la gestion quotidienne des affaires, il refuse de composer avec certains segments de ses soutiens sous prétexte de «connivence avec l’ancien régime». Une image sublime de son désarroi cornélien : le Président adore parler de deux «boîtes à outils», l’une contenant de quoi exercer l’autocratie, l’autre contenant les instruments d’une démocratie apaisée. «J’ai choisi de faire recours à la seconde». Malgré les pressions des uns et des autres, n’hésite-t-il pas à confier.

Premier électrochoc : c’est de retour de Rosso où il a présidé le lancement de la campagne de «l’année agricole», alors que rien ne le prévoyait, que le Président convoque son Premier ministre Ould Zeidane et le remercie. Il nomme sitôt Yahya Ould Ahmed Waghf. Tout semble normal : Ould Ahmed Waghf a piloté les principaux chantiers du Président (réfugiés, plan d’urgence et parti), prenant de l’envergure avec ça. Malgré son parcours, il n’est pas tant décrié que d’autres qui ont certainement moins sévi que lui. C’est surtout son action au parti qui lui vaut l’animosité des siens.

 

A droite toute !

 

Ould Ahmed Waghf joue la transparence et annonce la création d’un gouvernement politique. Même s’il refuse l’appellation de «gouvernement d’ouverture», il est rejoint par ceux de l’UFP et de Tawassoul, deux composantes essentielles de l’opposition traditionnelle. Tawassoul gagne deux portefeuilles et UFP trois. Pour le reste, l’essentiel est octroyé au bureau exécutif de Adil, avec un portefeuille au PRDR, un à Badil et un à Al Vadila. Au même moment le président de Adil refuse de plier à la demande de quelques députés qui entendaient recomposer le bureau de l’Assemblée nationale. La fronde commence.

Prétextes avancés : le retour des «symboles de la gabegie» aux affaires, l’investissement des lieux par des forces liées soit aux groupuscules politiques soit à des tribus. Le Président Ould Cheikh Abdallahi a laissé faire son Premier ministre qui n’a pas pris en compte les équilibres préexistants. En naissaient des déséquilibres que les autres segments du pouvoir ne pouvaient supporter. La suite vous la connaissez.

Des semaines de conciliabules, de déclarations et d’hésitations. Le mal s’intensifie. Le Président refuse de jouer aux arbitres. Il commet le seul acte qu’il ne fallait pas : le discours où il menace de dissoudre l’Assemblée nationale. Il réitère sa confiance aux généraux tout en créditant l’existence d’un différend avec eux. La bataille se déroule à ciel ouvert. L’escalade est de courte durée. A peine 24 heures. Recul du Président avec démission de son Premier ministre. Rebelote avec le même. Le Président essaye de gagner du temps. Il manœuvre et nomme un gouvernement qu’il espère allier l’utile et l’agréable : répondre aux attentes des Généraux et frapper les députés frondeurs. Personne n’est content de la nouvelle formation.

Les ministres remerciés, même si le Président a voulu les rassurer, lui en veulent pour les avoir stigmatisés comme des «symboles de la gabegie». Cheikh el Avia Ould Mohamed Khouna, Sidney Sokhona, Kane Moustapha, Bebbaha Ould Ahmed Youra… sont de vrais poids lourds de la politique locale. Les malmener – ou même faire semblant – équivaut à se mettre sur le dos une partie importante de l’opinion. Surtout que les frondeurs se défendent d’avoir voulu la stigmatisation de tel ou tel acteur. A la suite de la nomination de certains de leurs ennemis locaux, les animateurs de la fronde ne manqueront pas d’accélérer le processus d’affaiblissement du pouvoir de Ould Cheikh Abdallahi. L’UFP et Tawassoul doivent se sentir floués. Ces deux partis – qui sont à l’origine de la terminologie «symbole de la gabegie» – se retrouvent embarqués dans un combat qui n’est pas le leur. Puis jetés en pâture à l’opinion. Ceux enfin qui auraient dû être les alliés de Ould Cheikh Abdallahi, sous prétexte de la légitimité démocratique, se retournent contre celui qui aurai dû être le maître d’œuvre d’un changement possible et d’une rupture nécessaire.

 

Terriblement seul

 

Lisons la relation de la crise faite par le Président devant nos ressortissants résidents en Espagne : «Le Chef de l’Etat a fait mention du fait que certains députés de la majorité n’étaient pas satisfaits de la formation du dernier gouvernement qualifiant certains de ses membres de symboles de la gabegie, ces députés estimant que la majorité n’a pas besoin d’eux en raison du fait qu’elle dispose d’une confortable majorité ou peut être du fait que le dernier gouvernement ne répondait à l’attente de certains autres d’entre eux. Il a ajouté que ces députés ont présenté une motion de censure contre cette formation gouvernementale ce qui a conduit à la démission du Premier ministre qui fut chargé de former un nouveau gouvernement auquel est confiée la mission de tenir compte de certaines remarques. Ceci est de nature à orienter vers ce qui est plus important à savoir la préservation des acquis démocratiques et des libertés existantes permettant à tous de se consacrer aux questions liées à l’ancrage de la justice et à promouvoir les efforts de développement» (dixit AMI).

Qu’est-ce qui reste devant le Président ? Chaque jour qui passe réduit la marge de manœuvre du Président refermant sur lui le piège. Si bien qu’on voit mal aujourd’hui ce qui peut être fait pour sortir le régime de la crise.

On parle beaucoup de son intention de dissoudre l’Assemblée. L’opinion publique intérieure ainsi que les partenaires du pays verront cela d’un très mauvais œil. Il faudra trouver des sources de financement non seulement pour organiser des élections, mais aussi pour se permettre de copter des candidats et de les faire élire. Adil, s’il en restera encore quelque chose après la défection des 35 députés de la fronde, ne pourra pas assurer le minimum requis pour peser à l’Assemblée. La dissolution consistera en l’ouverture d’un couloir devant l’opposition que représente le RFD, AJD/MR, Hatem et éventuellement le parti que créeront les frondeurs.

Côté frondeurs, on estime que la réflexion à la création d’un parti devra aboutir. Le président de Adil et Premier ministre n’étant pas capable de remettre en cause et de partager. Un processus de création d’un ou de plusieurs partis est lancé. D’une part les Nouvelles forces du changement, anciens soutiens de Ould Zeidane, travaillent en vue de cela. D’autre part députés et sénateurs frondeurs envisagent de plus en plus la perspective. Elle est pour eux l’ultime recours de déstabilisation du deuxième gouvernement de Ould Ahmed Waghf.

Si la création du parti a lieu dans les jours qui viennent, il faut s’attendre à l’un ou l’autre des choix suivants : le(s) nouveau(x) parti(s) aura une majorité de députés, alors le Président acceptera de démettre son Premier ministre pour le remplacer par celui que la nouvelle structure aura choisi ; le Président n’accepte pas, alors la nouvelle structure s’alliera avec le RFD et obligera le Président à accepter une cohabitation.

Autre possibilité que personne n’ose envisager pour l’instant pour ce qu’elle comporte de risques pour le pays : le limogeage des Généraux que le Président considère comme la source d’inspiration première du mouvement de fronde. Comme lui ont dit les ambassadeurs occidentaux, l’Armée reste la seule garante de la cohésion du pays et de la préservation de la paix civile, y toucher ce serait remettre en cause l’ordre et la stabilité du pays. En substance, c’est ce que les Ambassadeurs des pays amis lui ont répété quand il les recevait après avoir fait le fameux discours de fin juin.

Reste la possibilité pour lui de donner un grand coup de balai dans son entourage immédiat : changer son cabinet, rapprocher ses soutiens – s’il en a encore – et rompre avec ses inspirateurs actuels qui ne lui ont servi finalement qu’à susciter contre lui la colère unanime des acteurs politiques. Pendant quelques temps, il s’occupera de son entourage immédiat, laissant la bataille et l’arène aux vrais acteurs : gouvernement et opposition, Adil et frondeurs…

Le Président Sidi Ould Cheikh Abdallahi reviendra mercredi soir d’une longue visite en Espagne. Visite officielle, visite privée, vacances. Aura-t-il assez médité la situation de son pays et sera-t-il capables de trouver le moyen de rebondir ? Nous le saurons dès son retour.

 

MFO

La Tribune N°410 du 28 juillet 2008


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