Le regard des occidentaux sur l’Afrique

29 07 2008

Le regard des occidentaux sur l’Afrique par Benjamin Augé (Institut Français de Géopolitique)

Ce point de vu n’a pas vocation à faire la morale à quiconque mais plutôt à donner une vision moins vulgarisée de l’Afrique. Un certain discours lénifiant sur ce continent basé sur une uniformisation du fonctionnement, des pratiques et des résultats de ses 53 acteurs perdure. Or, il me semble qu’il y a autant de pertinence à comparer la Tunisie et le Niger que le Luxembourg et la Roumanie. Entendons nous bien, les pays d’Afrique ont quelques points communs, évidemment, mais pas nécessairement plus qu’entre les membres de l’Union Européenne ou de l’Asie ou de l’Amérique Latine. Prenons deux exemples pour illustrer notre propos. L’un sur la gouvernance politique et l’autre sur la gouvernance économique.

Commençons par cette gouvernance politique dont on aime à se gargariser en occident en déclamant cette phrase lourde de sens : « l’Afrique est dirigée par des dictateurs depuis les indépendances ». Assassinons l’idée reçue. L’Afrique a en effet des vrais dictateurs qui sont en place depuis plusieurs décennies. Le record va évidemment à l’ami Bongo du Gabon qui a l’immense privilège (j’aime à le rappeler le plus souvent possible) d’être président depuis 1967! Il est suivi de très près par le guide de Libye Kadhafi, « choisi » en 1969. Cependant, il existe des pays où les dirigeants s’en vont. C’est le cas du Ghana où les prochaines élections à la fin de cette année verront s’affronter deux hommes nouveaux. Des cas similaires d’alternances réussies sont observables au Benin, Mauritanie, Mali, Afrique du Sud, Botswana. Leurs présidents sont en charge depuis moins de dix ans et certains autres s’apprêtent à s’en aller comme Thabo Mbeki en Afrique du Sud. Comment l’Europe peut donner des leçons alors que la plupart de ses dirigeants parviennent à la plus haute marche après avoir fait un cursus honorum politique de près de trente ans et comptent rester le plus possible au poste suprême (14 ans pour Mitterrand, 12 pour Chirac, 10 pour Blair, troisième mandat (non consécutifs) pour Berlusconi, près de 10 ans pour Schröeder etc…)? Les occidentaux ont une classe politique « professionnelle » connaissant très peu le travail dans le privé et parfois très mal les réalités des citoyens. Cela rend anachroniques les leçons de morale trop hâtives en direction des pays africains qui ont un renouvellement très limitée de leurs dirigeants. De plus, les expériences Tunisienne et Chinoise, toujours très intéressantes à disséquer, rendent l’exercice de la supériorité démocratique occidentale totalement inopérante. La démocratie à l’européenne n’est pas LE modèle, c’est UN modèle. En quoi nos élections actuelles sont de réels débats de fond? Presque rien, on vote soit pour des questions très superficielles comme « c’est une femme ou il est jeune », soit pour des questions d’idéologie pure, « je vote toujours pour ce parti », soit pour du ressenti par rapport à un discours qui nous plaît, mais en RIEN pour les programmes. Nos élections sont désormais menées par des machines à fric, les partis, qui tentent par des moyens marketings de frapper l’opinion par des méthodes complètement stupides (les élections américaines actuelles ne nous donnent pas une bonne image de ce point de vu). Nous ne choisissons plus depuis la fin des idéologies en France (1983 et le tournant de la rigueur mettant à mal l’idée d’une autre voie socialiste pour l’économie) entre deux philosophies opposées. Les frontières sont ouvertes et les remèdes originaux échouent le plus souvent. Gouverner, c’est désormais affaire de pragmatisme et de cycle économique que l’on ne décrète pas mais que l’on peut ai mieux accentuer (Jospin 1997-2002).

Parlons maintenant de la gouvernance économique. Selon les occidentaux, « L’Afrique est un continent où la corruption est présente pour toute opération, les plus simples comme les papiers d’Etat civil ainsi que pour les plus lourdes comme les marchés publics de construction d’infrastructures ». Déjà, il est évident que cette corruption est fort variable selon les Etats. Si l’on regarde les rapports de l’ONG spécialiste de l’étude de la corruption dans le monde « International Transparency », l’Afrique n’est pas dans la même tonalité de rouge (représentant la plus importante corruption) de façon uniforme et les pays d’Afrique Australe sont en orange (meilleurs résultats). De plus, entendons nous bien. Comment pouvons-nous dignement comparer notre corruption occidentale avec celle de l’Afrique. Certains pays comme au Congo-K payent les fonctionnaires une misère, 25 dollars par mois avec du retard pour les soldats de l’armée nationale par exemple. Lorsque vous connaissez le coût de la vie à Kinshasa, bien supérieure à une ville comme Paris, vous vous doutez bien qu’il est impossible que les agents de l’Etat n’aient pas recours à ces « expédients illégaux » pour nourrir leur famille. Les corruptions sont tout simplement incomparables de ce point de vu. Nos fonctionnaires sont correctement payés, leurs salaires revalorisés selon des barèmes et des fréquences que les syndicats décident avec le ministre du budget. Là bas, rien de tout ça.

Enfin, parlons du mimétisme négatif. L’Afrique a parfois de mauvais dirigeants. Prenons mauvais dans le sens de pratique politique et économique douteuse. Leur unique but est de rester au pouvoir par tous les moyens. La façon la plus simple pour ça est de payer les opposants et les chefs des composantes sociales pour qu’ils ne réclament pas le pouvoir. Bongo le fait de façon admirable depuis 41 ans. Le débat n’existe pas au Gabon car toute personne ayant les moyens médiatiques et intellectuels de se faire entendre est phagocytée en étant nommée à un poste de prestige (ministre, député, sénateur, président de compagnie Etatique etc…). Pour calmer la population encore récalcitrante, il faut distribuer de l’argent. Cela IMPOSE la corruption car le salaire d’un président, députés etc…n’est pas suffisant. Le mode de gouvernance est donc différent de l’occident où cette corruption népotique est punie. Pour distribuer cet argent, les gouvernements africains (Bongo, Sassou Nguesso, Nguema, Kabila, Déby ect…) doivent prendre dans les caisses de l’Etat. D’ailleurs, International Transparency dans un rapport publié en mai 2008 remarquait que les Etats producteurs de brut étaient les plus corrompus en Afrique. C’est simple, ils peuvent se permettre de prendre une partie de cette manne sans que cela ne se voit trop. Cela ne veut pas dire que le Tandja au Niger ou Compaoré au Burkina, pays dépourvus de pétrole en production, ne sont pas corrompus, mais ils ne jouent pas dans la même cours.

L’image de cette corruption venue d’en haut, c’est à dire des chefs d’Etat entraîne une cassure de tout sens civique pour les « citoyens classiques » qui ne se privent pas de part la difficulté du quotidien à avoir recours à toutes les solutions pour manger. La corruption est donc un cercle. Les chefs politiques donnent comme un quitus à la population du fait de leurs pratiques népotiques et le citoyen rentre dans un cercle où ce que les occidentaux appellent la corruption est juste la façon normale et quasi unique de vivre dans certains pays d’Afrique noire.

Soyons justes, les différences entre les Etats de part leur histoire politique et économique sont considérables en Afrique. Ne jugeons pas ce continent comme cohérent c’est à dire avec un seul modèle de fonctionnement politique et économique ainsi qu’avec nos codes et morales, complètement inopérantes en dehors de nos frontières bourgeoises.

www.uneformedegeopolitqueouverte.blogspot.com

Source : La Tribune n° 410


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