Chronique Mansor

7 07 2008

Pour des raisons techniques indépendantes de ma volonté, la chronique n’a pas paru au cours des cinq dernières livraisons de la Tribune . Veuillez nous en excuser. J’informe, à cette occasion, que l’ensemble déjà paru de la chronique est disponible par courriel, à mon adresse : manstaw@gmail.com 

 

3 

 

C’est en creusant un sillon délimitant l’espace de la cité que les fils de la louve [1] – Romulus et Remus – fondent Rome, dont le dieu [2] tutélaire, Saturne, grand-maître de l’agriculture et des forces chtoniennes, sera bientôt identifié au Chronos grec, grand-maître du temps et des rythmes célestes [3]. Un en-dehors, un en-dedans, un avant, un après : on peut, désormais, aller et venir entre des références. Productrice de sens, la cité est un en-clos – un espace réservé, un code, une mémoire – où se construit un à-venir : silos à grains, familles, assurances diverses d’abondance et de fécondité.  Il y faut donc des portes, des clés et des gardiens ; des lieux, des signes et des comptes d’échange. Le caractère sacré du sillon, la loi sociale qu’il définit, apparaissent, même, supérieurs au lien du sang et Remus, qui les enfreint, est exécuté par son frère. D’emblée, la confrontation entre la citoyenneté et la familiarité est posée : L’indivis de l’Etat – ce qui ordonne l’en-clos et son à-venir, leurs relations avec l’en-dehors – est distinct et supérieur à celui de l’individu. Dans le cas contraire, c’est, au mieux, le despotisme ; au pire, l’anarchie. La voie médiane de gouvernement, celle de la vertu, se situerait donc quelque part entre ces extrêmes. Oligarchie, démocratie ? 

 

Ainsi condensé et sans discuter ici de la validité historique du mythe, on pressent les pièges d’un tel raisonnement, qui fit et fait encore, cependant, l’ordinaire des pensées politiques, actives ou réactives, des civilisations antiques et moderne [4] de l’Occident. Le mythe – ce n’est qu’une facette de sa fonction – justifie, à posteriori, un mode d’existence. On se dispense, dès lors aisément, de creuser davantage. Ce serait pourtant fort utile, en matière de chose publique, surtout lorsqu’on prétend à l’universalité. Musulmans, essayons-nous donc à l’ouvrage. En deçà de la fondation de Rome, il s’est préalablement effectué, au sein d’une région assez densément peuplée de diverses tribus, de diverses origines spatiales, mais toutes sédentarisées, une rigoureuse hiérarchisation, distinguant des classes sociales, des droits et des devoirs héréditaires, invariablement issue – au-delà de modèles plus ou moins lointains dans le temps et l’espace – de discontinuité(s) dans la circulation des informations vitales, à l’intérieur de et entre des groupes peu différenciés. Mode dominant des sociétés de cueillette et de chasse, la gestion collective – c’est à dire : discutée jusqu’au consensus unanime, au recollement communautaire – des incertitudes nées de ces segmentations, varie en fonction de la nécessité : l’urgence de la réponse peut apparaître au plus fort, au plus vif, au plus réfléchi, supérieure à la cohésion continue du groupe. Il prend alors, de son propre chef, une décision, agit, pour le bien de tous ; sinon, d’une fraction ; et son initiative peut se révéler viable. Pour autant, l’exception ne fonde un ordre nouveau qu’en ce qu’elle se répète, éventuellement sollicitée par telle ou telle partie, signalant une discordance persistante entre le groupe et son milieu. Coercition ? Mandat ? Il semble bien, en tous cas, que la fixation du pouvoir, sa centration repérable, soit la marque d’une débilité. Béquille d’un discours communautaire morcelé, le chef est, au mieux, un médecin de société… 

 

« Le peuple uni ne sera jamais vaincu ». La parole éblouissante, peut-être trop, du chilien Sergio Ortega n’a cessé, depuis trente-cinq ans, d’enflammer les cœurs oppressés. Faut-il s’étonner que les musulmans iraniens s’en soient, si facilement, emparés, lors de la révolution de 1979, en composant leur hymne « Barpakhiz » (se lever) ? Certes, il y aurait beaucoup à dire sur l’idyllique peuple, « souverain » en pleine Terreur jacobine, accessoirement nantie, quant à elle, d’une déclaration des droits de l’Homme et du citoyen, tout comme d’ailleurs, la république de Thiers, un siècle plus tard, aux prises avec le peuple parisien… Mais le propos n’est, évidemment, pas là. La formule d’Ortega touche les cœurs, profondément.  Après tant de millénaires écartelés, faut-il que la mémoire collective ait été à ce point marquée par l’innocente transcendance de son enfance, pour entretenir, à l’heure des mégapoles, une telle nostalgie ? Posons-nous la question : est-ce tant puéril ? 




[1]  Plus exactement, ses nourrissons. Les deux jumeaux, de sang royal et divin – leur géniteur n’est autre que Mars, le dieu de la guerre – ont été confiés, à leur naissance, aux flots du fleuve et recueillis par la bête sauvage, qui leur a donc transmis, par son lait généreux, quelque part, quelque chose de l’âge d’or…

[2]  Bien évidemment,  il ne s’agit pas de discuter de l’existence des divinités païennes : on en parle, en musulman convaincu, en ce qu’elles ont signifié, un temps, une référence fiable pour telle ou telle civilisation importante dans la genèse du monde moderne. Cette note vaut, particulièrement, pour ceux qui entendent combattre l’Occident : à défaut de le comprendre, étudiez, au moins, votre adversaire…

[3]  On verra plus loin  que cette assimilation ne se résume pas à un vulgaire syncrétisme approximatif. En y associant le dieu babylonien Baal dont le thème hante toute
la Méditerranée orientale et méridionale,  notamment en cette « Maurétanie » pétrie de culture judéo-phénicienne, elle réalise le trépied fondateur de la civilisation occidentale préchrétienne. 

[4]  L’actuelle, donc, apparue voici moins d’un millénaire, sur un modèle qu’on pourrait qualifier de «vénitien», tant l’empreinte de cette cité mercantile a marqué la naissance de notre modernité contemporaine. Voir, à ce sujet : Fernand Braudel –  « Civilisation matérielle, économie et capitalisme (XVe-XVIIIe siècles) » en 3 volumes – Armand Colin –  Paris, 1979. 


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