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DIOP Moustapha :  » Mon cher frère  » (Lettre à Ely Ould Mohamed Vall)

18042008

Dakar, 29 novembre 2005

Mon cher Ely,

Je rends grâces au Tout-Puissant de t’avoir choisi, parmi nous tous, pour mettre un terme au calvaire de notre peuple.
L’immense clameur qui est monté au ciel en ce 03 août 2005 devrait retentir longtemps encore lorsque nous ne serons plus.

Je passais quelques jours chez un de nos amis commun d’enfance de l’école, lorsque, à 07H00 ce jour-là, on m’appela de Nouakchott pour m’informer de ce qui encore, à ces moments-là, procédait plus de la confusion que de la certitude de la déposition du colonel Ould Taya.
Ma première pensée fut pour toi. Dans l’incertitude sur l’identité des auteurs du putsch, je me suis inquiété pour ta sécurité. Quelques coups de téléphone, plus tard, m’ont rassuré sur la situation.

Quand j’ai appris que tu étais à la tête de l’insurrection, j’en ai éprouvé, tu l’imagines bien, une profonde fierté. J’ai hurlé, dans le pavillon : il s’est enfin décidé, Gloire à Dieu !

Ces interminables années de patience et de prudence, qui m’agaçaient tant, avaient enfin porté. De nos longs, et à la longue, ennuyeux échanges sur la nature de la gestion de l’Etat par Ould Taya, je tirais toujours de l’amertume car je savais que tu partageais bon nombre de mes positions sans pour autant accepter de franchir le pas décisif.
Combien de fois nous sommes nous confrontés pour cela ? Je ne sais pas, je ne sais plus, mais ce que je sais, c’est que je t’ai beaucoup agacé aussi. Un juste retour des choses, en somme. J’imaginais aisément la souffrance intérieure qui devait être la tienne à demeurer aux côtés d’un homme, ou mieux dit, d’hommes pour lesquels tu n’éprouvais que mépris. 

Ton éducation, qui fut aussi la mienne, ta formation, qui fut aussi la mienne, rien de tout cela qui avait façonné notre vie, notre être, ne prédisposait à cette maudite cohabitation. Nous vivions avec ça et mes provocations, pour te demander d’assumer une insurrection, participaient à atténuer cette folle atmosphère.

Certes, la condition et le devoir d’officier, que nous avons en partage, le sens de la loyauté à des institutions, que nous avons en partage aussi, imposaient peut-être cette position ; mais tout cela autorisait, aussi, la rupture lorsque l’infamie et la barbarie asservissent l’Etat et enchaînent les Justes.

Etait-ce la prudence, seule, dont je faisais volontiers fi, qui t’a inspiré pendant ces longues années de calvaire, de souffrance morale étouffée ? Surement. Moi qui te connais mieux que quiconque, et qui en ai vertement débattu avec toi, j’en demeurais convaincu. Nul besoin de dévoiler la teneur de nos longues et interminables conversations houleuses, au point que, parfois, les personnels en audience, privée ou officiel, étaient déplacés hors des salons et salles d’attente, tant nos échanges étaient bruyants. Je reconnais que tu avais raison sur moi car je ne gérais que le ministère de la parole, comme disait Giscard d’Estaing, face à François Mitterrand, en 1981, alors que toi tu gérais une situation dont tu connaissais bien mieux les arcanes.

D’autres, nombreux, tireront, de tes nombreuses déclarations, matière pour te condamner ou douter de ton intégrité. Tu ne pourrais leur en vouloir car ces années de plomb les ont si meurtris dans leur chair et dans leur conscience que le discernement pourrait, pourquoi pas, déserter leur esprit tant leur espoir, à ton avènement, était immense de voir leurs souffrances enfin reconnues et abrégées. On ne saurait leur demander moins que cela ; eux que l’on traite d’extrémistes, de revanchards et de je ne sais quoi encore, ont été à tes cotés et se sont insurgés pour te défendre lorsque la communauté internationale, dès le 05 août t’a banni. Ils ont aidé à ce que l’Organisation internationale de la Francophonie, l’Union Africaine, l’Union européenne et bien d’organisations de défense des droits de l’homme, à travers le monde, atténuent leur condamnation et te donnent une chance de gérer une transition utile, concertée. Pendant ce temps, les thuriféraires de Ould Taya demandaient ta tête à cette même communauté internationale, au nom d’un prétendu et ridicule retour à une normalité constitutionnelle. Tu dois t’en souvenir !

La ferveur qu’a suscitée l’insurrection du 03 août 2006 était, pour tous ceux de l’extérieur surtout, le commencement des choses après tant d’années de déchirements.

Tu sais mieux que quiconque la nature des fractures que Ould Taya a provoquées dans ce pays. La barbarie au service exclusif de la pérennité d’un pouvoir que tu as qualifié en des termes plus sévères encore. Ould Taya a assumé ses entreprises devant Dieu et les hommes, il t’appartient, à ton tour de t’assumer pleinement devant Dieu et ton peuple. Comme j’ai eu à le répéter souvent, et je n’en démordrai que lorsque tu me l’imposeras par des actes définitifs : tu n’es en rien l’héritier de Ould Taya, comme le revendique, pour ta perte, des pans du PRDS. Tu as hérité du désastre de Ould Taya et le fardeau de cet héritage d’Etat ne t’était pas inconnu.

Lorsque, ne percevant aucun signal fort de rupture par le Conseil Militaire pour la Justice et la Démocratie, des mouvements, partis légaux et organisations se sont concertés et ont décidé de se rencontrer, à Dakar, pour solliciter l’écoute du président Abdoulaye Wade, la réaction première et épidermique a été de les condamner sans avoir eu le moindre contact avec ces compatriotes et s’assurer de leurs intentions.

Pour avoir été parmi ces hommes et ces femmes, je puis affirmer que la démarche était un acte de haute portée patriotique et la Déclaration de Dakar qui en fut le couronnement en atteste. Le gage de sincérité de ces patriotes a été la renonciation unilatérale à la lutte armée. Ce qui n’est pas peu. La disponibilité du président Wade, l’impact de ses conseils et la sérénité qu’il a su entretenir au cours des échanges ont atténué bien de choses et permis, alors, un heureux cheminement. Nous devons tous lui rendre hommage, à lui ainsi qu’aux éminents collaborateurs dont il s’était entouré pour nous recevoir et nous écouter. Hommage aussi à tous ceux qui, dans un anonymat volontaire, ont contribué, de façon décisive, à rendre possible ces rencontres.

La précipitation à condamner cette initiative m’a rappelé les réactions opportunistes de l’ère tayaenne. Certains, supposés tes proches, tant à Nouakchott qu’à Dakar, ont prétendu que tu considérais notre initiative comme un acte de « haute trahison » ! Haute trahison par rapport à qui ? Par rapport à quoi ? Nul ne le dira. Alors, comme les habitudes sont tenaces, chacun y est allé de son trémolo pour « plaire » au CMJD et lui témoigner « un soutien indéfectible et inconditionnel » face à ces « vilains ennemis de la nation à la solde de l’étranger ». Une petite observation de la chronologie des réactions et des diverses prises de positions sur cette question, tant en privé qu’en public, atteste d’une versalité que le 03août avait pourtant encore mis à nu. Certaines nouvelles amitiés, dues à l’exercice du pouvoir et au pouvoir de l’argent, sont bien trompeuses et maléfiques.

Je pense profondément que les termes de la Déclaration de Dakar auraient pu et peuvent encore servir de référence au traitement des profondes blessures que Ould Taya a infligées au pays. Les signataires de cette Déclaration se sont soulevés contre sa folle dérive, entamée dès que sa « déification » et son « infaillibilité » furent proclamées. Ces hommes et ces femmes ont restauré le devoir de résistance dans nos subconscients et ont fédéré le plus grand nombre autour du concept de légitime défense face à la dislocation sociale et à la récurrence des actes de répression injustifiés. Rien ne saurait ni ne pourrait absoudre Ould Taya tant le pays, dans toutes ses composantes nationales, garde, indélébiles, les traces de ses forfaits.

Ce n’est pas pour rien que la prudence fut ton crédo car tu savais que toi-même tu n’étais pour lui qu’un alibi auquel il n’aurait pas hésité à trancher le cou au moindre doute sur des ressentiments exprimées. Il était dès lors logique, que même pour moi, et personne ne doute de la sincérité des liens qui nous unissent, tu ne pouvais rien faire. J’ai si bien compris ta situation que je n’ai à aucun moment cherché à faire usage de notre amitié. Je m’en suis affranchi. Je me suis entêté à dire non et je l’ai payé au prix fort. Et tu le sais trop bien.

D’autres qui me devaient beaucoup m’ont aussi abandonné à ma géhenne. Qu’importe, l’instinct de survie commandait tous les comportements. Cette situation kafkaïenne ne m’a pas amené à t’abandonner ; pourtant, je savais qu’il t’était difficile, dans cette situation de complicité collective, de faire quelque chose. Et pour cela, je n’attendais plus rien de toi. Mais nous demeurions des frères. A l’abri de la corruption des esprits.

Les liens qui nous unissent sont assurément forts, puisque tissés depuis que, en culotte courte, à l’âge encore de la fessée, nous chassions les lézards sur les dunes de ce qui est devenu la SOCOGIM-Halaybé, sur la route de Rosso. Cela fait 42 ans, mon cher frère. Et depuis, nous ne nous sommes jamais éloignés l’un de l’autre sinon pendant l’ère tayaenne pour les raisons de la singularité de ton parcours et aussi dans le but d’éviter de contribuer à te précipiter sur la Roche Tarpéienne sur laquelle nous nous étions fracassés.

Mon sort étant scellé, pourquoi ne pas te préserver au moins. Je t’avoue que je ne le faisais pas parce que je pensais que cela aiderait à te préparer à destituer Ould Taya, j’en désespérais tellement ta prudence m’exaspérait. Nos chaudes empoignades, parfois dans ton bureau, m’avait définitivement convaincu que tu ne ferais rien contre Ould Taya. J’en ai souffert mais ne voulais, malgré tout, rien en laisser paraître. Mon affection pour toi devait demeurer intacte. Je ne pouvais pas concevoir que Ould Taya puisse, un seul instant, créer un schisme entre moi et ceux que j’aimais. Cette bataille-là au moins, il l’a perdue.

Mon parcours à moi n’avait, dès lors, qu’une valeur relative puisque, jusqu’à mon exfiltration de mon pays, je n’étais tenu par le pouvoir et ses affidés (dont nombre de mes obligés) qu’au rang de pestiféré tout juste toléré mais ne pouvant servir son pays sans faire allégeance. Et pourtant je ne me fais pas le moindre doute sur mes capacités intellectuelles qui sont tout de même au dessus de la moyenne et très au dessus de celles de Ould Taya et de sa clique de voyous. Tu vois, la modestie ne m’effleure plus. Je l’ai trop longtemps étouffée et je ne m’en suis que porté mal.
Pour Ould Taya, un opposant ne pouvait être bon que lorsqu’il accepte, passif, de subir sa paranoïa et à cautionner son simulacre de démocratie. Tu as choisi aussi, après d’autres, l’insurrection parce qu’après tout, un autre choix n’était pas permis. Et aujourd’hui tu es face à un drame.

Il serait vain de faire la litanie de tous les maux que nous avons subis ; tu en as énuméré plusieurs que l’opinion ignorait d’ailleurs !

Lorsque toutes les voies d’alternance pacifique sont fermées et que toute idée de recours juridique devient illusion, le recours à la force, surtout brutale, devient un devoir. Je l’ai soutenu de toutes mes forces parce que n’ayant plus rien à perdre dans cette chienne de vie qui m’a été imposée ; avec d’autres, bien avant moi, très nombreux dans ce pays. Il est vrai, avec plus ou moins de succès mais avec la conviction et la ténacité de toujours continuer. Les Cavaliers du Changement et leurs alliés du Groupement Militaire des Négro-mauritaniens pour le Changement ébranlèrent la citadelle, fissurant le socle de la maléfique puissance de Ould Taya mettant à nu sa vulnérabilité ; et tu vins mettre un terme à cette effusion de sang en lui donnant l’estocade.

Tu as assumé, toi aussi, ton devoir de résistance, et de si belle manière, épargnant à notre peuple de nouvelles souffrances. Pour cela, et pour l’éternité, nous t’avons rendu hommage, à toi et tes compagnons, le 03 août.

Oh, tu avais dit que j’avais bien changé ; c’est vrai. Tu savais à quel point j’étais contre la violence ; je m’étais dressé contre son usage pour le règlement des différents. Je t’entends encore m’apporter la véhémente contradiction lorsque tu soutenais que c’est moi qui me trompais et que « tout irait bien » et que des changements doux pouvaient s’opérer, dans la stabilité. Tu mentais si mal que tu en rougissais. Et je faisais semblant de ne rien y comprendre. Me croyais-tu si excessif, si impulsif ? En vérité, tu me connais bien. Et pourtant le 03 août tu sortis les chars ! Des chars ! Changement doux s’il en fut !
Il est vrai que, aujourd’hui, tu es le Chef de l’Etat ; tu es le pôle, celui dont on attend qu’il rassemble autour de lui la famille mauritanienne : les bons, les mauvais, ceux qui t’aiment, ceux qui te détestent, ceux que l’horreur maintient encore dans les liens de l’esclavage, les victimes des tueries, des tortures, de la ségrégation tribale mais aussi ceux-là mêmes que Ould Taya a si longtemps sevré du sein de la mère patrie, les déportés. Ces damnés, ces oubliés de toute joie nationale retrouvée. Tous ceux-là ont vu en toi un rédempteur, un libérateur. Tu as été leur lueur d’espoir ; tu ne peux les décevoir au risque, à ton départ, auquel je crois fermement, tu ne laisses le pays à un pouvoir politicien, démocratique peut-être, mais qui ne trouvera nul chantier en cours pour les retrouvailles et l’indispensable réconciliation nationale.

Et les causes produisant les mêmes effets, nous risquerions aussi, avec certitude, de voir revenir l’ordre prétorien avec les germes des frustrations qui auront éclos ; car les raisons profondes de l’opposition à Ould Taya restent intactes, mon cher frère. J’imagine difficilement une transition établir un programme de gouvernement à un futur pouvoir issu d’élections démocratiques. Ou alors devrait-on y comprendre que le futur pouvoir est déjà, quelque part, connu et qu’un gentlemen-agreement est déjà passé ? Bien sûr que non. Disons que non. L’initiative, de ces actes et jalons, t’appartient à toi et à toi tout seul ; elle est sans partage. C’est toi qui es venu mettre un terme au règne de Ould Taya ; c’est toi qui en as porté les qualifications sévères, même si elles sont demeurées parcellaires. L’opposition à Ould Taya était celle pour la survie d’un peuple, elle était sociale, humanitaire, avant d’être institutionnelle. Ton pouvoir insurrectionnel est la plus belle des forteresses pour entamer les solutions aux graves problèmes de notre pays. Peut-être que la transition ne suffira certainement pas à cela mais c’est durant celle-ci que tu as la légitimité d’ouvrir les chantiers pour que tout pouvoir futur en hérite et l’assume aussi. La légitimité n’est pas, comme tu sembles le répéter, à un pouvoir issu d’élections démocratiques, aussi transparentes soient-elles. La volonté de restaurer la justice confère une légitimité absolue au tenant du pouvoir du moment.

Tu te souviens de ce que disait John F. Kennedy à propos de sa vision de La Nouvelle Frontière ? Il disait que la vie de son administration ne suffirait pas pour achever la tâche, que la vie d’un homme, non plus, mais que de grâce il fallait commencer. Et il commença. Et il ne fut point là, ni l’administration démocrate, pour voir l’aboutissement d’un des chantiers : un homme marchant sur la lune.

Ely, tu sais, ces hommes, ces femmes, ces enfants, la plupart nés et ayant grandi en dehors de leur pays de la volonté de Ould Taya, ont accueilli le 03 août avec un immense soulagement et attachaient déjà leurs maigres baluchons, attendant que tu viennes les chercher, en leur rendant la dignité dont on les avait dépouillé tout comme on les avait dépouillé de tout, jusque dans leur identité et leur nationalité. Tu étais, pour eux, le Libérateur, tel Moïse qui les reconduirait sur la terre de leurs pères. Je ne suis pas dithyrambique ; crois-tu que cela peut être un retour moins biblique ? Le fleuve Sénégal sera, assurément, un jour, le Jourdain. Je sais ce qui anime ces gens-là, parce que j’étais parmi eux en ces jours d’espérance. Sachant nos liens, ils ne cessaient de me demander, comme si je pouvais le savoir, quand annoncerais-tu le processus de retour. J’étais fier de cette marque de confiance et je leur jurais que ce serait pour bientôt, d’avoir confiance. Et j’étais convaincu, en souvenir de nos échanges passés, que tu viendrais les chercher. Mais je ne pouvais m’empêcher de penser que de nouvelles barrières se sont, encore, subitement dressées entre toi et moi. Des hommes qui se prétendent « tes représentants spéciaux » un peu partout y sont allés de leur credo « tayaen ». Et tu sais trop bien que je n’ai pas le moindre respect pour ce genre de personnes dont le parcours n’est pas des plus honorables.

En ton nom, on fait et on fera, on dit et on dira, beaucoup. Hier, ils faisaient l’apologie de leur dieu Ould Taya, aujourd’hui ils le crucifient et t’honorent. Et demain, qu’en sera-t-il de toi ? Prends garde qu’ils n’aient déjà balisé ton Golgotha.

Naturellement, l’ampleur de la tâche et la responsabilité collective commandent que ce ne soit pas seulement au CMJD d’ouvrir ces chantiers. Ces causes nationales doivent être l’affaire de tous. L’approche de ces questions, maintenant, en dehors de toute fièvre électoraliste démagogique et populiste, nous donnera la chance de ne pas rater ces immenses pans de la reconstruction des fondements de notre nation. Parce que nous ne saurions rater cette œuvre. Si tu avais rencontré les représentants des organisations des déportés tu aurais su qu’ils sont bien loin de l’image de revanchards que l’on colporte sur eux. Ce sont des hommes et des femmes de cœur qui, malgré leur infortune, croient en leur pays et élèvent leurs enfants dans l’idée du prochain retour dans la mère patrie. Ils sont dignes, ils sont comme il sied à un peuple frappé par l’injustice. Ils ont fait leur, la belle doctrine de Simon Wiesenthal qui proclamait : « c’est la justice qui me guide, pas la vengeance ». Une doctrine que tu ferais certainement tienne. La vengeance est pour les faibles et pour les médiocres alors que la justice est le lot des forts.

Lorsque contraint de quitter mon pays, échappant à l’arbitraire, c’est auprès d’eux que j’ai trouvé réconfort, considération, respect. Qu’avais-je donc fait pour mériter d’eux tant d’égards ? Malgré l’amertume de leur condition, ils ont partagé le peu qu’ils avaient avec moi. Assurément, je sais de quelle générosité ils sont capables. Je leur serai éternellement reconnaissant de m’avoir rendu ma dignité lorsque l’opprobre s’est abattu sur moi et je témoignerai en leur faveur contre les fossoyeurs de la république qui hantent encore nos palais nationaux. C’est aussi parce que ceux –ci n’ont aucun intérêt politique, ni de souci pour l’intérêt majeur du pays, à ce qu’ils rentrent ; mais toi, tu as tout qui plaide pour que tu les fasses rentrer dignement. Choisis-les, je t’en conjure, contre les prédateurs et autres adeptes de la trahison.

Je ne peux croire un seul instant que tu n’es pas à la recherche des meilleures voies pour la solution, urgente et salutaire pour tous ; je ne puis imaginer un seul instant que tu tarderas à faire ramener nos compatriotes chassés du pays par la folie meurtrière de Ould Taya, je ne puis imaginer un seul instant que tu tarderas à faire rendre justice aux victimes des purges et de la répression de Ould Taya ; je ne puis imaginer que tu tarderas à faire briser les chaînes de l’esclavage dans lesquelles sont encore entravés nos frères. Je ne puis imaginer tout cela parce que, plus que quiconque, je te connais.
Tu as trop longtemps souffert, en silence, devant l’inacceptable. Et si tu t’es décidé à soulever l’armée contre Ould Taya et le déposer, c’est bien pour des raisons plus profondes que celles du dysfonctionnement des institutions. Les initiatives que tu as prises en créant les commissions interministérielles sont louables mais elles ne peuvent être, à terme, que le couronnement des actions en profondeur qui garantiront à notre pays une paix de mille ans. Tu peux le faire et toi seul aujourd’hui peut avoir l’audace de le faire car tu ne cherches pas à plaire mais à servir. C’est toi qui le dis. Fais-le et ton nom survivra dans le cœur de ton peuple pour l’éternité puisque tu auras refondé une nation. Oui Ely, rendre la justice et forger la paix sont l’apanage des grands hommes de paix et de justice pas celui des guerriers. Mon bonheur serait que tu appartiennes à la première catégorie. Je ne souhaite pas que, plus tard, beaucoup plus tard et peut-être trop tard, tu aies des regrets pour n’avoir pas pris les mesures qui s’imposaient alors.

Les ravages de Ould Taya ont hélas forgé un homme mauritanien nouveau duquel ont déserté toutes ces valeurs cardinales qui ont jalonné notre vie d’hommes libres : la dignité, la fraternité, l’honneur et le courage. L’opportunisme imbécile a inspiré tous les comportements et il a aussi enfanté l’immédiate trahison qui devenait impérieuse nécessité de survie dans notre misérable vie. Le 08 juin 2003 et son prolongement, le 03 août 2005, en sont l’éloquente expression. Je ne cesserai d’y faire référence.

Je suis bien loin d’être parfait, j’ai mes insuffisances comme toi tu as les tiennes. Seulement aujourd’hui, toi, tu n’as pas droit à l’erreur puisque tu engages la vie de centaines de milliers de personnes. Je ne respecte pas ceux qui, aujourd’hui, pour maintenir leurs privilèges cherchent à te plaire pour t’engager dans les mêmes voies que Ould Taya. Modestement, mais avec la conviction et la détermination de ce que me confère la qualité de plus que frère, je m’opposerai avec force à ce qu’on t’entraîne dans les voies des dérives.

Bien sûr, je ne peux imaginer que tu ne sois pas vigilant, je ne saurais l’être plus que toi, mais quelque part je serai celui qui te dira, dans le creux de l’oreille, à l’image de l’esclave de Rome, dressé sur le char, une couronne de lauriers suspendue au dessus de la tête du triomphateur du moment : « n’oublie pas que tu n’es pas l’égal des dieux, tu n’es qu’un simple mortel ». Lorsque nous étions enfants, nous adorions cette scène de péplum que nous revoyions avec délectation au cinéma Pagnon du Ksar, lorsque nos maigres économies nous permettaient cette récréation ou que nous resquillions.

Cette scène nous avait frappé, je crois, sur ce que devait être l’humilité et la raison. Plus tard, quand dans ma disgrâce je m’essayais à l’agriculture et que je te demandais, vainement, de m’y aider, tu me rappelais, avec une pointe de méchante ironie, que dans la Rome antique tous les généraux vaincus s’adonnaient à l’agriculture ! Toujours l’influence de Rome. Et aujourd’hui tu es César ; pas Néron ; encore moins Caligula. Ton peuple n’attend pas que des toilettages institutionnels mais une révolution qui rétablisse l’homme mauritanien dans ses droits élémentaires de justice, dans son environnement naturel et enfin dans la restauration de sa faculté de choisir, sans allégeance.

La réconciliation nationale ne sera que lorsque nous aurons le courage de reconnaître les fautes, contre notre volonté, commises, et que nous nous décidions, résolument, à panser, en profondeur, nos blessures. C’est qu’elles ont été profondes. Et la gangrène menace.

Lorsqu’en Afrique du Sud, Mandela et Desmond Tutu favorisèrent l’installation de la Commission Vérité-Réconciliation, le monde entier comprit que ce pays était sauvé. Y as-tu vu rouler des têtes, saccager des biens ; en un mot, y as-tu vu une forme quelconque de vengeance aveugle ? Assurément, la justice, lorsqu’elle s’imprègne de sagesse et d’équité, elle inspire le pardon. Mandéla a été jusqu’au Prix Nobel avec Frederick De Klerk. Cette image ne t’inspire rien ? Moi si.

Le Panthéon est ouvert devant toi, n’en ferme pas les portes, pour l’amour de Dieu. Ce sanctuaire est pour les grands hommes et tu es en passe de l’être. Tu mérites plus que d’être un simple tombeur de dictateur, tu es celui qui a la chance d’inverser le cours des choses dans la voie du juste rétablissement. Appelle les représentants des organisations de lutte contre l’esclavage et contre les discriminations, appelle les représentants des déportés et des victimes de la répression. Parle-leur et surtout écoute-les. Tu verras que tous ont hâte de participer, dans un sursaut patriotique à la solution de nos problèmes.

Qu’a fait le jeune roi Mohammed VI pour réconcilier son peuple ? Il n’a pas hésité à ouvrir grandes les portes de vérité sur le règne de son père, de laisser s’instaurer un débat public national salutaire.

Bien sûr, on me rétorquera que la Mauritanie a ses particularités, sa spécificité. Alors, je dis non, ça suffit ! Je n’accepterai pas ce nombrilisme à quatre sous qui sert depuis plus de quarante ans de paravent aux médiocres. Ces médiocres qui veulent faire croire, et ils l’avaient proclamé en son temps, que les déportations étaient soutenues par toute la communauté arabe ! Quelle injure, quel blasphème ! Le peuple arabe de Mauritanie a prouvé au cours de l’histoire son attachement aux liens inaltérables qui l’unissent au peuple négro-africain de Mauritanie ; ces liens ont trouvé leur continuation dans les incessantes vagues d’émigration vers les pays noirs d’Afrique. Nos colonies en Afrique noire sont sans commune mesure avec celles dans le monde arabe, encore moins européen, asiatique ou américain. Les forfaits de Ould Taya n’entrainent nullement la responsabilité collective de nos compatriotes arabes. Aujourd’hui, ils sont légion, nos compatriotes arabes à être à la pointe du combat pour la restauration des droits fondamentaux de la communauté négro-africaine.

Certains, qui se recrutent dans les maudits cercles de soutien au retour de Ould Taya, vont plus loin en menaçant de mettre le feu au pays si les problèmes des déportés, des victimes de la répression et de l’esclavage étaient posés ! Ils nous menacent de l’union sacrée des arabes contre les noirs ! La gravité de la gestion du drame national nous interdit de rire de ces gesticulations.

Tu sais Ely, ces gens savent plus que quiconque que Ould Taya ne saurait envisager un retour au pouvoir. Tu sais ce qu’ils veulent ? T’amener à réprimer pour qu’on dise, dans toutes les chaumières, que tu ne fais pas autre chose que ce que Ould Taya t’a appris. Et tu connais ces gens, ils ont pignon sur rue. En tout cas une chose est certaine, de là où nous pourrons être, nous les combattrons avec la dernière énergie ; et sans quartier. Il y va aussi d’un pan de quiétude pour ce pays.

Je regrette que tu baisses la garde devant un tel danger. Mais je souhaite me tromper. Je ne veux rien de toi ; ce que je veux, c’est contribuer à t’aider à entrer par la Grande Porte dans l’Histoire de notre pays et celle du monde des Hommes libres et des Justes.

Tu ne saurais me donner plus d’honneurs que je n’en ai reçus à un âge où on joue encore aux billes et notre insouciance nous a conduits, trop tôt, dans la cour des grands ; ce fut le début de tous nos malheurs et de toute notre infortune. Beaucoup en Mauritanie croient dur comme fer que c’est toi qui avait favorisé ma sortie du territoire pour échapper à l’arrestation. Les biens pensants ne peuvent imaginer un seul instant que tu puisses accepter mon arrestation. Et pourtant ils se sont trompés car tu ne pouvais rien pour moi. Ceci pour te dire que tu as compté et continue de compter dans ma vie. A moins que, de ton piédestal d’aujourd’hui, tu jettes tout par terre auquel cas j’accepterai tes nouveaux choix, sans pour autant les partager. Tu auras suffisamment de thuriféraires qui seront autant de fossoyeurs pour t’entourer. Ould Taya « s’est bien porté » jusqu’au 03 août 2005, tant sur le plan national qu’international ; pourquoi ? Et il a été pourtant immolé dès le 04 août, dans l’indifférence de ses pairs d’hier qui n’avaient de cesse de le congratuler, pourquoi ?

Je prie Dieu pour qu’Il t’inspire et te donne la force de dominer les forces du mal qui t’entourent pour faire triompher les forces du bien qui t’entourent aussi mais hélas, aujourd’hui fragilisés. Je Le prie, de toutes mes forces, pour qu’Il éloigne de toi et de moi les germes de l’affrontement fratricide que certains de tes tous nouveaux « amis » cherchent à semer. Dis-leur que nulle compétition ne nous oppose ; ils attendent de toi pouvoir et fortune ; j’attends de toi la clairvoyance et le courage de faire ce qui doit. Je ne suis rien qu’un patriote parmi tant d’autres, qui cherche la survie de son pays et de son peuple. Aujourd’hui, j’espère que le prince que tu es devenu entendra la voix du frère qui le supplie. Le sort de millions d’hommes dépend de toi. Il t’appartiendra de choisir.

Je reviendrai un jour dans mon pays, ce pays qui m’a vu naitre, qui a permis ma formation, qui m’a permis de lui donner ce que je pouvais et dont je souhaiterais que la terre soit le réceptacle de mon corps à l’heure de ma mort. Je me battrais pour qu’il en soit ainsi car cette terre est la nôtre, à nous tous. Si des esprits chauvins et/ou opportunistes devaient prendre le dessus, alors, je me résoudrai encore à d’autres cieux, à d’autres terres sans jamais renoncer à ce qui est mien.

Toi et tes compagnons du CMJD, vous n’avez demandé l’autorisation de personne pour agir, comme nous n’avions demandé l’autorisation de personne pour encourager la lutte armée. A la limite de l’absurde, je pourrais te dire : après tout, tu as fait ton coup d’état, fais en ce que tu veux.

J’écris avec mon cœur et mes tripes et si je devais faire pour te plaire seulement, je m’en voilerais la face. Je laisse le soin aux professionnels laudateurs de tresser les couronnes de lauriers qu’ils s’empresseront de brûler sur ta tête, à la moindre alerte.

Je suis peut-être pétri d’imperfections et d’insuffisances mais mon devoir est de te dire ce que je crois profondément. Comme il sied à un ami, à un frère. Le destin pourrait bien faire que nous en parlions de vive voix, comme nous le faisions. Peut-être serai-je alors Kerfa, le fou du roi Kaya-Magan Cissé de la Légende du Wagadu, célèbre pièce de notre compatriote Moussa Diagana.

Je souhaite aussi que tu gardes toujours présente, dans ton esprit, cette invite de Nelson Mandéla aux princes qui gouvernent : « prenez garde à ne pas confondre foule et peuple. »

L’avenir dira si j’ai bien agi ou non. Si tu as bien agi ou non.

Je te salue Que Dieu te garde.

Moustapha Diop

Source : cridem







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