Chronique Mansour

14 01 2008

« Chacun voit midi à sa porte ». La simplicité du dicton cache, sous chaque terme de son énoncé, un concept fondamental de l’humain, du moins de l’humain civilisé : conscience de soi, perception de l’autre, temps, lieu, propriété, frontière. Eventuelles frictions, donc, et bruits de bottes en perspective… Sont-ils cependant, les hommes, tous et tout le temps aveugles à l’atemporalité du partage universel ? Il existe, entre les deux propositions, un lien-miroir fort où s’architecture toute une échelle de nuances comportementales : on s’y révèle les uns par rapport aux autres, mais, plus encore et d’abord, chacun d’entre nous, en chaque situation qui nous place devant un choix. Se souvient-on de la parabole du bon samaritain ? Un homme blessé gisait, dans son sang, au bord du chemin. Passent de scrupuleux dévots, égrenant leur chapelet : les uns sans voir, les autres craignant l’impur. Vient enfin un homme de rien, un samaritain honni du beau monde, se précipite, soigne, accueille à demeure : où sont les mécréants ? 

 

L’anecdote n’a rien de définitif. Le dévot qui l’entend garde, jusqu’à son dernier souffle, le choix du meilleur, et rien ne permet de conclure qu’un homme de rien est forcément, en chaque lieu, à chaque instant, un homme de bien. En ce sens, Machiavel eût, probablement, traité l’histoire de toute autre manière ; en faisant passer, par exemple, un va-nu-pieds fort heureux de se saisir des bottes du gisant ; sans compter les innombrables broderies plausibles, en demi-teintes, combinant intérêt personnel et compassion d’autrui : nous savons bien, nous les humains, nous arranger, à l’occasion, d’opportunes modérations de conscience… J’entends d’ici les protestations outrées des onctueux prélats, se prélassant dans la soie de leur foi, et pourtant : il eût été probablement plus sain, et socialement plus efficace, d’admettre, une bonne fois pour toutes, la relativité de nos élans et construire, au dedans des idéalités transcendantes qui font l’ordinaire des évangiles, des bornes suffisamment visibles et communes pour loger l’ordinaire de notre humanité. 

 

C’est, somme toute, une des originalités de l’islam que d’avoir, dès ses fondations, compris cette nécessité. Tous les hommes sont appelés à la sainteté, soit ; fort peu cependant y parviennent et c’est cette réalité qui fait notre société.
La Révélation Coranique transpire de ce pragmatisme tranquille : on y reconnaît, par exemple, la loi du talion – textuellement inférieure, certes, au choix du pardon – mais acceptable, tout de même, sous certaines formes et conditions qui insèrent la vengeance – plus souvent : sa compensation – dans l’ordre d’une justice publique. On y autorise, parfois du bout des lèvres – c’est notamment le cas du divorce, « la permission la plus détestée » de Dieu – des actes de rupture, sinon de violence ; toujours, cependant, dans de strictes limites. Ayant à gérer un conflit d’autant plus redoutable qu’il portait le glaive entre membres de mêmes familles, mais d’autant moins contournable que les belligérants s’affrontaient en leurs plus intimes convictions, les premiers musulmans avaient certes besoin de telle mesure. L’interdiction de s’en prendre aux non-combattants – moines et rabbins, notamment
[1] – ainsi qu’à leurs biens ou dépôts – en particulier, les églises, ermitages et synagogues – d’arracher les arbres et de brûler les cultures, l’exhortation constante à la modération et à la clémence, n’excluaient ni la détermination dans la décision, ni la fermeté dans l’action, ni le tranchant des armes. 

  

Quatorze siècles plus tard, on a, dit-on, beaucoup progressé. Les nécessités des droits de l’Homme imposent des « dommages collatéraux » dans les frappes « chirurgicales » censées régler les conflits modernes. Dix civils, au bas mot – cent, plus souvent – pour un seul combattant, tel est le bilan ordinaire des victimes de ces précisions guerrières, fort laïques, cependant, soyons rassurés : foin de tout fanatisme d’un autre âge ! Effectivement : le « conseil de sécurité »  des Nations Unies [2] regroupent les cinq plus grands marchands d’armes de la planète, détenant, en particulier, la quasi-totalité des armes de destruction massive, sans cesse « améliorées », dont la quête anxieuse hors de ce cercle intimiste constitue l’argument définitif  de douteuses invasions. Il n’y a pas à dire : toutes les portes sont égales entre elles, mais certaines le sont plus que d’autres… 




[1]  à moins, bien évidemment, que la preuve formelle de leur engagement ait été établie. 

[2]   unies, peut-être ; mais au prix fort : plus de soixante millions de victimes de guerres ou génocides, au XXème siècle.  Le commerce des armes se porte bien, merci, et la « communauté internationale » promet de meilleurs résultats au XXIème. .. 


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