Chronique Mansour

7 12 2007

 

Il demeure quelques cas de sociétés humaines traditionnelles – reliques d’une animale innocence ? Accidents de l’Histoire ? – où la paternité génétique n’a que peu ou prou d’importance sociale. Que  ce soit chez les Na du Yunnan chinois, les Rhadès du Vietnam ou les Naïrs du Kerala, les géniteurs peuvent être inconnus, les relations sexuelles fondées sur la seule volupté, les enfants vivant avec leur mère, l’oncle maternel assumant la paternité sociale, en particulier dans la formulation et le respect des lois. L’inceste frère-sœur y constitue un des tabous les plus forts, avec celui mère-fils, laissant parfois dans l’ombre une hypothétique relation père-fille, rendue variablement possible selon le degré d’effacement du géniteur.  On a voulu voir dans ces groupements épars – toujours limités en population : signe révélateur de quelles bornes ? – des preuves tangibles d’une possible organisation sociale fondée sur l’assouvissement normalement prioritaire du désir, la prééminence de l’émancipation sur la soumission. 

 

Peut-on discuter objectivement de telles situations ? Il est ici question de langage, des fondements même de la parole, qui s’élaborent, justement, entre frustration et jouissance, panique et jubilation, vacuité et plénitude.  Notre discours en la matière nous renvoie, imperturbablement, à nos relations premières, à nos relativités culturelles, à l’ordre spécifique de nos sèmes, et nos chantiers en ces domaines, à l’instar des tripotages génétiques dont on nous assure les plus radieux lendemains, semblent infiniment plus obscurs et hasardeux que nos prétentions solaires. Se pencherait-on sur la quête d’émancipation des rebelles Na, Rhadès ou Naïrs ? Elle se révélerait, très probablement, aux antipodes de celle de leurs homologues occidentaux, plus fréquemment occidentales. « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». On rue dans les brancards : on a donc quelque chance de les briser. Mais, après l’ivresse première de la « liberté » retrouvée, on s’inquiète du sens perdu, pressentant – bientôt ressentant – d’autres brancards, plus subtils, plus élémentaires ; en fin de compte, autrement plus rudes que les premiers. Le prix des pavés ne se limite pas à la plage d’Epinal : celle-ci a des dessous – et même des dessus – pas forcément ragoûtants… 

 

Certains en concluraient ici au caractère fatalement illusoire de toute émancipation. Ce serait aller un peu vite en besogne. Bien des contraintes sont le fruit de dégradations d’un sens originel, c’est à dire d’une soumission ajustée à une nécessité, une condition de vie. Les remettre en cause, c’est tenter de rétablir un équilibre perdu, et nos efforts ce sens ne sont pas forcément vains. Mais l’on se heurte maintenant à un triple problème. Que peut-on connaître de cette hypothétique origine ? Dans quelle mesure les conditions existentielles de son émergence sont-elles comparables à celles d’aujourd’hui ? S’agit-il de s’émanciper d’un sens désuet, ou de conditions existentielles insensées ? Les marges de manœuvres sont étroites et déterminent toute une variété de stratégies, banalement conflictuelles. Cependant, c’est bel et bien la « chose marchande », qui semble imposer, encore de nos jours – mais pour combien de temps ? – le diktat d’une « évolution », industrielle en son fondement, pliant les rythmes biologiques, sociaux et conceptuels,  à l’artifice de ses productions. Sous les néons de la ville, à l’étal des hypermarchés, on peut aisément perdre le Nord et ignorer les conditions ancestrales de la survie humaine en notre lieu d’établissement, le sens de nos diversités de nature. Nous voici libres, assène madame la marchande, dévoilant sans vergogne ses généreux appâts, mais de quoi sommes-nous  libérés ? 

 


La P.P.U.C.[1], apparemment rassurée par l’omniprésence de normes sécuritaires, peut maintenant – le doit, probablement, pour sa survie mentale – s’inventer, à l’intérieur  de ces confinements hautement sécurisées, des espaces, sinon réels, du moins virtuels, de libre choix, de prométhéenne aventure. Merveille des jeux vidéos : me voilà, sur à peine un mètre carré de surface foncière, éventuellement divisé par le nombre d’étages de l’immeuble où je niche, maître du monde. Et à l’heure de la surpopulation mondiale, ayant admis, à l’instar des chinois, la nécessité de réduire à une unité – tout au plus, deux – ma production génitale, je devrais bien entendre qu’homme ou femme ne soit plus qu’un « détail de l’Histoire ». Etranglons donc, en vrac, le sexisme, l’absolutisme de l’hétérosexualité, tout le bataclan des morales néolithiques et, particulièrement, monothéistes  ! Les plus malins théorisent à ce point de rupture un artefact de sens, alimentant nos misérables ghettos individuels sous des perfusions d’antiques philosophies hédonistes, rudement étriquées en l’occurrence. Entre ceux-là et les tenants de giclées kamikazes – libérations extrêmes de refoulements variablement orchestrées : dommages collatéraux du nouvel ordre mondial, je présume – c’est bien le sens de l’humain qui se fragmente, se dilue, se vaporise, rendant de plus en plus périlleuse l’éventualité, certes pas marginale, d’une faillite mondialisée du système dominant. 

 



[1] « Plus Petite Unité Consommante », minimale valeur contemporaine de l’Humain, souvent évoquée dans les précédentes livraisons……


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