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Al Qaida, la transformation de la guerre et le droit international -2-

26 11 2007

Al Qaida, la transformation de la guerre et le droit international Entretien avec Mohammad Mahmoud Ould Mohamedou 

(L’entretien (en anglais) a eu lieu le 8 octobre 2007 à l’université d’Harvard (Etats-Unis). Entretien et traduction: Jean-Marc Flükiger. (source : Terrorisme.net) Ancien directeur de recherche auprès du Conseil sur la politique des droits de l’homme à Genève, Mohammad Mahmoud Ould Mohamedou est directeur associé du programme de politique humanitaire et de recherche sur les conflits de l’université d’Harvard (Etats-Unis). Il est notamment l’auteur de l’ouvrage Understanding Al Qaeda – The Transformation of War (Pluto Press, 2007) qui a fait l’objet d’une recension sur Terrorisme.net. Spécialiste du droit humanitaire, il nous livre ici plusieurs éléments d’analyse sur Al Qaida et l’impact de la transformation de la guerre sur le droit des conflits armés.La dimension politique d’Al Qaida 

Terrorisme.net – Dans votre ouvrage, vous mettez en avant la rationalité presque «clausewitzienne» d’Al Qaida et vous remarquez qu’une réponse politique à l’organisation d’Oussama Ben Laden (fin de la présence de troupes américaines au Moyen-Orient, fin de l’occupation en Palestine, fin du soutien aux régimes musulmans dictatoriaux) conduirait probablement à un arrêt des attentats. Qu’en est-il cependant des attaques qui suggèrent une autre rationalité, celles contre d’autres Musulmans (en Irak ou en Algérie) et l’utilisation de la doctrine du «takfirisme» qui considère le chiisme comme apostat ? Ne devrait-on pas parler dans ces cas-là de différentes rationalités ? Quelle serait la solution «politique» à la stratégie takfiri?Mohammad Mahmoud Ould Mohamedou – Pour répondre à cette question, il est important de ne pas rester dans une vision statique du conflit et des acteurs en présence. En effet, Al Qaida a subi des changements très rapides durant ces dix dernières années. Même si l’organisation a différentes identités, nous pouvons ici toujours parler d’une seule Al Qaida dans la mesure où il existe une organisation centrale, c’est-à-dire une Al Qaida «mère» (Al Qaida al Oum), composée de Ben Laden, d’Ayman al Zawahiri et différents lieutenants que nous ne connaissons pas tous du fait que ceux-ci restent anonymes pour des raisons de sécurité. Malgré l’apparition de nouvelles figures (comme Adam Gadahn, bien connu pour ses «demandes légitimes» adressées au Président Bush en mai 2007), cette Al Qaida-mère a répétée de manière cohérente les mêmes exigences depuis à peu près 1996. Au contraire de certains critiques, on ne peut donc pas dire que l’on ne sait pas ce que veut Al Qaida puisque son message a été articulé à maintes reprises. Il est intéressant de constater que la phraséologie «politique» (fin du soutien à l’occupation israélienne, de l’occupation en Irak, du soutien aux régimes autoritaires arabes) a été utilisée bien plus souvent que la phraséologie religieuse. En fait, je dirais que cette dernière a joué un rôle plus important seulement à partir de 2003 et le début de la situation irakienne.
Pour ma part, je pense que même si elle va contre les intérêts de beaucoup de gens et notamment du gouvernement américain, la prise en considération sur le terrain du message politique d’Al Qaida aurait ici un certain impact en termes d’attaques dans la mesure où l’on peut considérer que les actions de l’organisation correspondent aux déclarations faites.
Comme celle-ci a eu de succès dans sa guerre globale, Al Qaida s’est fragmentée en différents types de groupes ces dernières années: certains se sont simplement inspirés, d’autres se sont affiliés, alors que certains sont sous le commandement tactique de l’organisation. Pour les groupes qu’Al Qaida considère sous sa tutelle, on peut parler de «cellules régionales» qui bénéficient du nom officiel de l’organisation, comme dans le cas d’«al Tawhid wal Jihad» d’Al Zarqawi qui est devenu, en 2004, «Al Qaida en Mésopotamie».
Dans ce dernier cas, on observe que non seulement l’organisation mère influence le groupe, mais à son tour la branche régionale a essayé d’influencer l’organisation mère par la doctrine du takfirisme. Pourtant cette influence a été rejetée – comme l’a révélée la lettre interceptée de Zawahiri à Zarqawi (même si j’ai des doutes quant à son authenticité, elle fait logiquement sens dans la mesure où Al Qaida n’avait jamais opéré selon la distinction sunnite-chiite) – du fait qu’il s’agit d’une doctrine qui pourrait se retourner contre l’organisation, ce qui a effectivement été le cas sur le terrain.
D’autres types de groupes comme le GSPC (Groupe Salafiste pour
la Prédication et le Combat) algérien ont eu recours à une procédure identique en faisant la requête d’affiliation à Al Qaida pour devenir une branche locale, ce qui a donné une nouvelle vigueur au conflit contre le gouvernement algérien. Pourtant, le groupe «Al Qaida dans le Maghreb Islamique» reste pour l’instant un groupe aux visées locales, même s’il se considère comme régional, qu’il serait impliqué dans les attentats déjoués du début de cette année au Maroc et qu’il aurait menacé cinq pays du Nord de l’Afrique.
Cette fragmentation est dans une certaine partie contrôlée par Al Qaida al Oum. De ce fait, si on assistait maintenant à un changement de politique extérieure de certains Etats, il est probable que l’organisation mère réagirait en émettant un message fort qui serait probablement suivi par la plupart des groupes, même ceux qui ne sont pas nécessairement affiliés (par exemple le groupe libanais Fath Al Islam qui a déclaré se soumettre aux volontés de l’organisation de Ben Laden, même si le groupe n’est pas encore affilié).
Mais il est possible que la mère Al Qaida ait un impact moins important sur certains groupes, plus locaux, plus «improvisés» et impliqués dans des conflits plus typiques dans lesquels la distinction entre sunnisme et chiisme est plus forte, et qui font donc écho à cette doctrine du takfirisme dont vous parlez. Cet impact réduit s’explique par le fait que ces groupes ne sont pas nécessairement motivés par le même modus operandi politique qu’Al Qaida.
Nous ne pouvons ici nous attendre à une situation parfaite où en s’engageant sur la voie politique, il sera possible de trouver une solution à tous les problèmes. En effet, vous pourrez peut-être résoudre une partie des difficultés, tout en étant confronté à des problèmes «résiduels» importants, c’est-à-dire des groupes qui ne se soumettent pas. C’est justement mon argument sur l’émergence de «l’Al Qaida réelle».

Terrorisme.net – Dans votre ouvrage, vous écrivez que «le concept d’une légion panarabe/musulmane qui mènerait la lutte contre les Etats-Unis a probablement été élaborée à la fin 1989 lors d’une rencontre à Kost, en Afghanistan» (p. 46). Pourtant, le changement de paradigme entre un «ennemi proche» (les régimes arabes) et un «ennemi éloigné» (les Etats-Unis) n’a-t-il pas été élaboré beaucoup plus tard (au milieu des années 1990) en réaction a) au rejet par la famille royale de la proposition de Ben Laden de défendre l’Arabie Saoudite avec ses mujahidins, b) à la présence des troupes américaines pendant et après la guerre du Golfe de 1991 sur le territoire saoudien et c) la révolte égyptienne manquée de 1992?

Mohammad Mahmoud Ould Mohamedou – Votre argument est intéressant et ma réponse ira dans votre sens. Je dirais qu’il est difficile de déterminer un moment précis de cristallisation de cette stratégie. Je pense que la réunion de la fin 1989 fut un moment déterminant pour Al Qaida dans la mesure où il s’agissait de combler un vide: les Soviétiques vaincus, le sentiment de succès des groupes impliqués, l’apparition de la concurrence au sein du leadership entre Abdallah Azzam, Ben Laden et l’émergence de Zawahiri ainsi que «l’errance» des mujahidins qui n’avaient pas forcément d’endroit où retourner, tous ces éléments ont déclenché une réflexion qui aboutit à la reconnaissance du fait que c’était l’ennemi éloigné, les Etats-Unis qui permettait l’existence des régimes despotiques musulmans. De plus, ces combattants avaient également échoué dans leur tentative de renverser ces régimes. Et je pense que c’est lors de cette réunion que l’idée de combattre l’ennemi éloigné a commencé à se développer. Tous les éléments que vous citez et qui apparaîtront après cette fameuse rencontre ne feront que cristalliser les Etats-Unis comme ennemi. Je pense qu’un des éléments déterminants pour cette cristallisation fut
la Guerre du Golfe de 1991: le fait que les Américains interviennent directement au Moyen-Orient en bombardant Bagdad a provoqué une prise de conscience accrue, renforcée par la suite par d’autres événements. Pour ma part, je n’accorderai pas une trop grande importance au rejet de la proposition de Ben Laden par les Saoudiens. Je crois qu’il s’agissait d’un élément propre à Ben Laden et pas nécessairement à son entourage.
Je pense que vous avez raison concernant les événements du début des années 1990, mais aucun de ceux-ci n’auraient pu mener à attaquer les Etats-Unis s’il n’y avait pas eu déjà une prédisposition mentale à interpréter d’une certaine manière les événements.

Terrorisme.net – Dans votre article «Towards the real Al Qaida», vous vous inquiétez de la possible émergence d’une «Al Qaida réelle» («Real Al Qaida») sur le modèle de la fraction dissidente de l’IRA, la très meurtrière «Real IRA» (appelée également RIRA). Malgré le danger que représentent de telles dissidences, cette émergence ne constitue-t-elle pas un signe du déclin de l’organisation mère?Mohammad Mahmoud Ould Mohamedou – Tout d’abord, notons que les analogies sont imparfaites, c’est-à-dire que l’on peut se demander dans quelle mesure on peut véritablement comparer Al Qaida avec l’IRA ou le FLN par exemple. Pour moi, cette comparaison peut poser des problèmes dans la mesure où le FLN et l’IRA avaient des composantes nationalistes, c’est-à-dire qu’il s’agissait de mouvements de libération nationaux dont les objectifs étaient géographiquement et politiquement clairement circonscrits. Pourtant, j’utilise ici à dessein cette analogie dans la mesure où Al Qaida poursuit également des objectifs politiques. De plus, l’analogie est également intéressante au niveau de la réaction des gouvernements: en relisant la presse du début des années 1950 en France, on constate de fortes similarités avec la phraséologie actuelle, on parle «d’éradication» ou de «terrorisme», on minimise l’impact des groupes etc. puis quelques années plus tard, la presse s’interroge sur la nécessité de discuter des véritables causes du conflit, pour ensuite arriver à la conférence d’Evian qui marque la fin de la lutte. On se déplace donc d’un extrême à l’autre.
La discussion autour de l’IRA n’est pas différente: dans un premier temps,
la Grande-Bretagne a nié et minimisé l’impact de l’organisation pendant plus de deux décennies, puis a entamé la discussion dans les années 1980, avant d’aboutir aux accords de 1998. Ceci me ramène à votre question.
Pour moi, la spécificité d’Al Qaida réside dans l’accélération de tout le processus que je viens de décrire. On a pu, à cet égard, parler de la guerre en Irak comme de «l’accélération du syndrome du Vietnam». Pour ma part, je pense qu’Al Qaida constitue une mutation des groupes connus jusqu’à maintenant, du fait de la mise à profit par l’organisation de progrès technologiques comme Internet ou de l’individualisation du pouvoir qui a permis à certains jeunes à Madrid et Casablanca de monter leur propre opération.
Si l’on considère maintenant la régularité des actions, je pense que ce que nous avons observé ces deux dernières années (2006-2007) ne correspond pas aux tendances plus générales observées préalablement, qui consistent en une attaque majeure tous les 2 ans (New York, Madrid, Londres) orchestrée probablement par Al Qaida mère, suivie d’actions dans des zones géographiques périphériques (Bali, Istanbul, Riyad, Djerba, Casablanca, Mombassa, etc.) par des cellules plus locales. Nous n’avons pas assisté durant ces deux dernières années à des actions suivant ce schéma. Dans un sens, c’est un signe favorable qui pourrait aller dans le sens d’un déclin du conflit.
Pourtant, on a, dans le même temps, remarqué qu’Al Qaida s’est renforcée tant au niveau de sa communication, de ses réactions, que de sa capacité à survivre et à laisser ses ennemis dans le flou. Il s’agit là du scénario catastrophe pour n’importe quelle arméequi ne sait pas où, quand et qui va frapper. On peut donc s’interroger sur ces deux dernières années: le cycle a-t-il simplement été retardé ? Est-il en train de se transformer? Ou Al Qaida est-elle en train de s’affaiblir, comme le déclarent certains? Pour ma part, la question de la prospérité d’Al Qaida est très fortement liée à l’interprétation que l’on en donne. Pour moi, une interprétation plausible consiste à affirmer qu’Al Qaida aurait changé sa stratégie vers une réorientation de ses ressources pour renforcer ses opérations, ce qui pourrait expliquer pourquoi, à la lumière de la traque globale de l’organisation, on n’a pas assisté à des attaques ces deux dernières années. Selon une autre interprétation également plausible, l’Al Qaida politique serait en train de perdre du terrain face à des groupes plus jeunes et plus violents, auquel nous avons référé sous l’étiquette de «takfiri». C’est une possibilité dans la mesure où ceci correspondrait à l’évolution naturelle de ces groupes. Je laisserai ici la question en suspens. Je pense que les événements futurs nous en diront beaucoup sur l’évolution de l’organisation et sur ce que nous pouvons en attendre.

Terrorisme.net – Si je reprends maintenant cette distinction entre Al Qaida mère et ces groupes plus jeunes et plus violents, on pourrait ici appliquer deux types de schème explicatif à Al Qaida: un schème politique qui permettrait d’expliquer la rationalité de la «mère Al Qaida» et un schème pour les groupes affiliés, dont on pourrait expliquer le comportement par le concept de «résistance sans leader», c’est-à-dire que ces groupes partagent une idéologie sans forcément être pilotés par Al Qaida?

Mohammad Mahmoud Ould Mohamedou – L’image que vous donnez de la situation est pertinente, mais elle est compliquée par le fait qu’Al Qaida al Oum encourage la résistance sans leader, du fait qu’elle considère qu’inévitablement elle va disparaître avec le temps. Dans leurs déclarations, Ben Laden et Zawahiri affirment que même s’ils sont absents, «la lutte doit continuer». À l’aune de leur expérience dans d’autres combats, ils savent qu’ils pourraient être tués à tout moment et ils ont pris conscience que leur seule manière d’avoir un impact à long terme est d’encourager une telle résistance impersonnelle. Du fait de la nature de cette résistance, ceux-ci sont maintenant confrontés à un problème de «gestion», sachant parfaitement qu’ils doivent garder les militants sous contrôle et que dans le cas contraire, ils donneront une «mauvaise réputation» à Al Qaida. C’était justement la question de la l’échange épistolaire avec Zarqawi. De l’automne 2005 au printemps 2006, il semble que l’on ait observé une volonté d’Al Qaida d’engager Zarqawi à condamner ses attaques anti-chiites. Par exemple, en décembre 2005, on a constaté que celui-ci avait disparu. Son organisation restait active, mais on ne le voyait plus. Et au moment où il est réapparu (avril 2006), il a fait référence au discours de Ben Laden du 19 janvier 2006 où celui-ci parle d’armistice. Il semble ainsi que pendant son absence, Al Zarkawi se serait rapproché de l’Al Qaida politique. Il a été tué en juin 2006, donc il est difficile de parler de l’aboutissement de cette évolution.
On peut résumer ainsi la dynamique d’Al Qaida: une volonté de contrôle des opérations du fait de l’impact du nom (de la marque) Al Qaida mais un encouragement des militants à prendre l’initiative avec des actions propres. La résistance sans leader est bien présente mais ne s’applique pas à 100 %. 

Suite la semaine prochaine  (Avec l’aimable autorisation de l’auteur) 

SOURCE / La Tribune 375 


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