LA MAURITANIE : UN ESPACE VITAL (2)

8 10 2007

LA MAURITANIE : UN ESPACE VITAL (2) 

Par Ian Mansour de Grange – consultant, chercheur associé au LERHI – faculté de Nouakchott 

 

D’emblée, on ne saurait trop dénoncer les méfaits d’une industrie agrochimique internationale qui a dévasté, et dévaste encore, impunément des millions de km2 de terres arables à travers le monde, générant tout un imbroglio de déséquilibres écologiques qui se manifestent, notamment, par de brutales proliférations de prédateurs, non moins brutalement enrayées par de dangereuses campagnes d’extermination, induisant à leur tour de nouveaux déséquilibres : boucle infernale de désolations… Il en va de la responsabilité de cette industrie comme de celle du tabac, et le temps ne tardera guère pour de retentissants procès où les énormes profits engrangés au détriment de notre environnement devront retourner, un tant soit peu, au service de l’écosphère, et donc, du développement humain qu’on prétendait, de plus en plus hypocritement, servir par de tels sauvages procédés. La démarche juridique relève-t-elle d’initiatives privées, nationales, ou internationales ? Il suffira ici de poser la question… 

 

Entre temps, aurons-nous pris le temps d’informer le public des dangers et des solutions alternatives à ce gâchis ? Cet effort d’éducation nous replonge dans cette « conscience bionationale » dont nous évoquions, en une précédente série d’articles consacrés à l’éducation1, l’émergence nécessaire. On comprend mieux ici l’urgence d’une telle politique et nous y reviendrons plus en détail. Mais, avant cela, il est d’autres données exogènes qu’il convient d’élucider. Elles ont en commun, avec la première plus haut citée, un même caractère commercial, sans contenir la même directe nocivité. Leur impact relève de la seule concurrence, et à cet égard, l’ouverture de l’axe routier Nouadhibou-Nouakchott illustre éloquemment ce dont il est question.                              

 

L’agriculture mauritanienne souffrait déjà, dans son développement, de la proximité immédiate d’un marché sénégalais bien mieux structuré par son passé, et surtout, plus favorisé par les conditions bioclimatiques. Désormais, les produits marocains, dopés par d’avantageuses facilités douanières, envahissent les étals nouakchottois, et les productions nationales ont de plus en plus de mal à soutenir cette double concurrence. Faut-il regretter ce désenclavement  qui situerait ainsi la Mauritanie « entre le marteau et l’enclume » ? Prenons plutôt le parti du dynamisme et cherchons les qualités  de cette ouverture. Il s’agit, tout d’abord, de négocier avec nos voisins une taxation suffisamment conséquente pour compenser nos déboires agricoles et l’investir, ensuite, dans un plan affiné de valorisation de notre terroir

 

La notion de terroir occupe, dans les pays soumis à d’énormes pressions concurrentielles, un espace stratégique primordial. En France, par exemple, chaque région de production, parfois limitée à quelques dizaines de kilomètres carrés, se définit par une zone d’appellation strictement contrôlée, distinguant, à l’étal de tous les marchés, du plus local au plus international, les produits qui en sont issus. En Mauritanie, on a quelques rares exemples d’une telle politique, avec la promotion des dattes de l’Adrar, notamment. Il s’agit de généraliser cette approche, en insistant sur la qualité des produits ainsi identifiés. La politique productiviste de « l’anonymat du sol », qui consiste à traiter ce dernier comme un vulgaire  support, si possible débarrassé de tout germe « pathogène » ou « non-productif », et « enrichi » par des apports nutritionnels artificiels, exogènes et normalisés, entretenant tout aussi artificiellement une production industrielle démentiellement polluante, est un non-sens écologique ; en tous cas, économiquement aberrant en Mauritanie : nous n’avons pas les moyens d’entretenir une agriculture à fort niveau d’intrants, Dieu en soit loué, pour lutter sur ce terrain mortifère. 

 

Concevons qu’une telle orientation vers la qualité nous conduit à la régénérescence de notre espace vital. Car qualité nutritive, voire gustative, et diversité biologique sont parentes proches. De très nombreux indices vont en ce sens. Les pratiques agrobiologiques ont, désormais, plusieurs décennies d’études scientifiques à leur actif et l’on constate que plus la vie est favorisée dans sa diversité, plus grandes sont les chances d’équilibre entre les espèces en « compétition ». En fait, on se rend compte que l’entraide supère largement à cette dernière, redonnant, enfin, à Lamarck ses lettres de noblesse sur Darwin2. Certes, le rétablissement des équilibres vitaux ne peut se faire en un jour. Certes, il implique un juste partage des récoltes entre l’homme et son environnement, et la stratégie de reconquête doit être menée dans l’espace et le temps, avec patience, rigueur, ténacité et sens de l’équité. Mais le chemin est sûr, incha Allahou : les sacrifices qu’il demande, au départ, sont progressivement compensés par une rentabilité grandissante avec le temps : l’évolution est pratiquement inverse à l’exploitation  agrochimique industrielle qui, après des débuts enchanteurs, se révèle, elle, toujours un gouffre financier à long terme3

 

L’attention à ce que l’on fait, à ce dont on s’est rendu responsable, constitue, ici comme en toute action, la clé du succès. L’étude du milieu et de ses réponses à nos entreprises, celle des possibilités et des limites d’exploitation qu’il nous offre, nous permettent d’étendre, peu à peu, le champ de notre khalifat. En cette expansion, ayons la sagesse de nous considérer, à priori, toujours ignorants de quelque chose, éternels étudiants : « qui veut voyager loin, ménage son chameau », prudence et mesure sont mères de la sûreté. Les observations et réalisations répertoriées sur d’autres latitudes – et qu’il faut connaître – ne sont pas, tant s’en faut, forcément pertinentes en Mauritanie. Par contre, de nombreuses pratiques traditionnelles locales reposent sur un fond d’adaptation empirique à notre milieu : il faut les recenser méthodiquement, les valoriser, en extraire le sens endogène, et en diffuser, sur l’ensemble du territoire, sinon la forme – pas toujours exportable, elle non plus – du moins, toujours l’esprit. Inversement, d’autres pratiques, non moins ancestrales, ne sont plus acceptables, en l’état actuel de notre environnement et de notre développement démographique : il s’agit ici de faire prendre conscience de leur inadéquation et de la nécessité d’acquérir de nouvelles habitudes. 

 

Rien ne peut mieux évoquer cette nécessité que la situation actuelle de notre cheptel. Nous rappelions dans l’article inaugurant la présente série que : « Le cheptel national compte, en 2002, 3,5 millions  d’unités de bétail tropical (UBT) [quatre à cinq fois plus qu’en 1950] alors que la capacité fourragère [30 à 40 % de moins qu’en 1950] ne peut, en année normale, couvrir les besoins que de 2,5 millions d’UBT ». La convocation d’une vaste consultation, conduite sous une forme participative à grande intensité, motivant tous les réseaux sociaux existants, en particulier tribaux, constitue une priorité nationale qui devrait faire l’objet d’une attention toute particulière lors de la prochaine législature. Il y sera question de nouvelles gestions des parcours de pâture, de la surveillance localisée de mises en défends non clôturées, de la régénération des pâturages naturels par le labour et l’ensemencement de parcelles choisies4, au mieux clôturées, de la constitution de stocks fourragers, fauchés à leur meilleur taux de valeur nutritive, du parcage nocturne des animaux, de la récupération systématisée de leurs déjections en vue de la fertilisation naturelle des sols (compost), etc. Là encore, il est bien question d’envisager positivement le déséquilibre, afin de le bien conduire ; faire de notre cheptel, non plus un problème, mais une solution dynamique à la régénération de notre terroir

 

Lisse et très logique sur le papier, une telle consultation soulève, pourtant, une montagne de questions. Ce qui est mis en cause ici, ce n’est pas seulement une gestion technique de l’environnement, mais aussi, une organisation sociale, un rapport au temps, à l’espace et au foncier, qui relève de la vie profonde, organique de la nation mauritanienne. On se souviendra des tensions provoquées par la réforme agraire de 1983, des situations de blocages qu’elle a générées et dont certaines perdurent aujourd’hui. Comment intégrer la nécessité économico-écologique avec la préservation de la paix sociale, voire son rétablissement, là où des bouleversements intempestifs l’ont notoirement perturbée ? Tel sera notre questionnement dans le prochain article.  (A suivre). 




1 « Mauritanie, quelle éducation pour nos enfants ? », in « Horizons » n°  des / /2006

2  J.M. Pelt et F. Steffan : «La solidarité chez les plantes, les animaux, les humains » – Fayard – Paris – 2005

3 mais pas pour tout le monde : ainsi lorsque sont intimement liées, au sein d’un même capital, ou, plus globalement, d’une même nation, agriculture et industrie chimique, les déboires de l’une font les bonheurs de l’autre…

4 A. Kieman et H. Oumou Sanon, in « Agricultures » – septembre-octobre 2006 – p 417 et suivantes


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