24 07 2007

Réfugiés : 

En attendant le bonheur… 

18 ans après, les portes du retour sont ouvertes 

 

Ils sont officiellement 34.920 personnes à être rentrées en Mauritanie dans le cadre du premier retour organisé en 1996. Ils seront touchés par le programme de réinsertion qui sera mis en œuvre prochainement. Le comité interministériel chargé de gérer la question, poursuit ses consultations. Dans quelques semaines il engagera des journées de concertation nationale. Une feuille de route en sortira. 

La semaine dernière, ce comité était au Sénégal. La Tribune était là. 

 

 

Cette fois-ci, le voyage vers les camps de réfugiés mauritaniens au Sénégal a toute une autre signification. Ce n’est plus le temps de la découverte d’un calvaire qui dure, ni celui de la compassion stérile. 

Il est venu le temps de plier bagages et de se préparer au retour au pays natal. Très rares parmi ceux qui sont établis dans les camps qui ont lu Aimé Césaire et ses cahiers du retour au pays natal. Ce qui rend l’émotion ici encore plus forte, encore plus vraie. D’autant plus que les camps accueillent pour la première fois des officiels mauritaniens dont des ministres, venus spécialement de Nouakchott pour transmettre un message. Celui explicatif du discours du Président Sidi Ould Cheikh Abdallahi concernant la question. 

Le voyage de la délégation commence à Dakar par une réunion avec les associations de réfugiés au Sénégal. La délégation comprend : le ministre secrétaire général de la présidence, Yahya Ould Ahmed Waqef, le ministre de l’intérieur, Yall Zakaria, Bal Mohamd el Habib, conseiller à la présidence, Diallo Mamadou Bathia, conseiller du Premier ministre, Coulibaly Ousmane, conseiller du ministre de l’intérieur. Ils sont accompagnés par l’Ambassadeur sortant, Ahmedou Ould Cheikh el Hadrami, le consul général et le premier conseiller de l’Ambassade. A Dakar, le premier contact est ‘fructueux’, selon les membres de la mission. Le courant passe. Il suffit de voir que la délégation emmène avec elle les principaux responsables des associations. Direction Saint-Louis où elle passe la nuit dans la magnifique résidence-hôtel dite ‘Maison rose’. Ici la délégation est prise en charge par Sid’Ahmed Ould Mamy, homme d’affaires établi au Sénégal et opérant dans toute la sous-région. Une occasion de continuer les discussions avec les responsables des associations. Toute la nuit ou presque. Atmosphère fraternelle. Pour bien préparer le premier contact de terrain. Le lendemain, la délégation doit se rendre à Dagana, puis à N’Dioum, Dodel, dormir à N’Dioum. Pour repartir vers Bakel, Ourossougui, un peu plus loin dans la Vallée. 

La nuit à Saint-Louis est pleine d’enseignements. La délégation comprend mieux les rôles et inspirations de chacun. Les discussions tournent autour de l’histoire commune des deux communautés arabe et négro-africaine en Mauritanie. Le fleuve comme creuset. Le métissage comme facteur. Des Almoravides au Tékrour, de l’Empire du Ghana aux Emirats, de Nacer-eddine à El Haj Oumar Tall à Cheikh Melaïnine, riches épopées des conquérants réformateurs. Partout et en tous moments, les traces indélébiles d’une communauté de destin. Et la palabre conduit à se remémorer le temps où cette ville, aujourd’hui vieillie, brouillait d’activités. C’est ici que la Mauritanie moderne a été conçue. C’est ici qu’elle a commencé à voir le jour. La première radio, la première administration, la première ouverture sur le monde moderne… ‘C’est bien par souci d’établir une identité propre que les premiers fondateurs du pays ont quitté les lieux’, dira quelqu’un. C’est à Nouakchott que le campement, parti de Saint-Louis, décide de baraquer un quelconque jour d’un quelconque mois de 1959. 

Retour aux réfugiés. Ball et Diallo s’activent auprès des responsables des associations. Il faut bien établir une feuille de route. Cela ne pose pas de problème, même si un réfugié demande le report de la visite au camp principal de Dagana. Il propose à la place d’aller dans un autre site. Il promet même un fiasco qi la visite commence par le camp concerné. Mais les membres de la délégation en ont vu d’autres. Cap sur Dagana, le lendemain. 

Comme il sied dans de pareilles circonstances, Tah Ould Ahmed, mon confrère du quotidien arabophone ‘Al Fajr’ qui m’accompagne cette fois-ci, propose d’aller au-devant de la délégation. Nous sommes accompagnés par notre consœur de RFI qui a finalement dormi comme nous à Saint-Louis. A Dagana, nous sommes accueillis par un groupe du collectif des associations des réfugiés mauritaniens au Sénégal, dirigé par Mamadou Traoré qui se trouve là. Nous sommes dirigés vers la maison de Mansour Harouna, un Peulh d’un village du Brakna dont il est le seul ressortissant expulsé en 1989. Il travaillait à Nouadhibou quand il a été arrêté et expulsé. Cette solitude ne l’empêche pas de garder espoir. En parfait Hassaniya, il nous explique le fonctionnement du camp et nous présente le chef de site. Une rapide visite des lieux nous permet de découvrir le puits qui a longtemps alimenté le camp en eau potable. Toujours exploité. Les constructions en dur sont nombreuses. L’école est le lieu de convergence. C’est ici que doit se tenir la réunion avec la délégation. On s’active pour savoir qui va parler et que va-t-on dire. Quelques journalistes sont là. Parmi eux cinq journalistes indépendants dépêchés par les autorités pour accompagner la délégation. Il y a aussi des journalistes de Radio Mauritanie, de l’AMI et de TVM. L’arrivée de la délégation ne tarde pas. Un détachement de la gendarmerie sénégalaise, une sirène. Tout le monde s’installe. La réunion commence. 

Le ministre secrétaire général de la présidence est le premier à prendre la parole. Il trouve les mots s’associer au ‘calvaire’ vécu 18 ans durant par les réfugiés. Réitère les engagements du nouveau gouvernement quant au ‘retour dans la dignité’ et à ‘l’indemnisation’. Il a choisi de parler en français. Suivent le chef de site, quelques responsables d’associations. Les doléances sont pratiquement les mêmes : retour dans la dignité, rétablissement dans les droits (reconnaissance de la citoyenneté, recouvrement des biens spoliés ou à défaut indemnisation…), identification des responsables des déportations et leur jugement. C’est au tour de Yall Zakaria, le ministre de l’intérieur de prendre la parole. Le moment est solennel. Le ministre s’exprime en Pulaar, la langue la plus usitée dans les camps. D’ailleurs on lui demandera de traduire en Wolof au profit des réfugiés ne parlant que cette langue. On n’a pas besoin de comprendre le Pulaar pour saisir le ton du discours. Pathétique et ferme. Mais c’est à la deuxième étape, à N’Dioum que le ministre explose. Ici l’accueil est beaucoup plus politique. D’abord du point de vue de la présence. Un grand monde avec comité d’accueil, enfants chantant et pancartes revendicatives. Les discours des associations sont beaucoup plus clairs : ‘reconnaissance de la citoyenneté aux déportés accompagnée de l’établissement des papiers ; un retour organisé sous l’égide du HCR avec l’arbitrage de toute la communauté internationale ; la restitution des biens confisqués ou à défaut une juste indemnisation ; la construction des sites d’hébergement à l’image de ceux du plan «Jaxaay» conçu par le président Wade. Ces sites doivent être alimentés en eau et en électricité et avec des infrastructures sanitaires, scolaires et sportives ; la récupération des terres spoliées lors des événements malheureux de 1989 ; l’identification des génocidaires et leur traduction devant une juridiction internationale. Nous proposons à cet effet, la mise sur pied d’un TPIM (tribunal pénal international pour la Mauritanie)’. Le politique est passé par là. Après le discours introductif de Ould Ahmed Waqef, Yall répond point par point aux doléances. Il parle visiblement un langage qui sied. Avant la fin de son discours, toutes les pancartes seront baissées. A Dodel l’accueil est tout aussi chaleureux. Ici la délégation aura droit à des discours en arabe. Un orateur comparera leur arrivée au Sénégal et l’accueil qui leur a été réservé ici, à celui des Muhajiroune se rendant à Médine et accueilli par les Ansar. Le président de la délégation préférera faire référence à l’image du Prophète Youssouf retrouvant ses frères et leur pardonnant après tant de misères. Partout ailleurs, les mêmes thèmes. Les mêmes envolées lyriques. La même réalité. La même souffrance plus ou moins bien exprimée. 

« Nous attendions ce jour depuis 18 ans, nous avons toujours été convaincus qu’il y aurait une nouvelle génération politique qui reconnaîtrait notre citoyenneté et notre droit au retour », affirme un réfugié. Ils ont ‘le mal du pays’ et ont ‘hâte de rentrer’ chez eux, de ‘recouvrir leur dignité et leurs biens’, de ‘refaire les vies’ sur leurs terres d’origine. Tous ? Pas vraiment. Certains réfugiés n’hésitent pas à vous dire qu’il n’est pas question pour eux de rentrer. D’aucuns parce qu’ils n’ont pas confiance. D’autres parce qu’en 18 ans ils ont refait leurs vies ici. Mais tous auront leur part de réinsertion. Le président Wade l’a clairement exprimé devant la délégation : tout mauritanien qui veut avoir la nationalité sénégalaise l’aura, tout celui qui veut s’établir au Sénégal aura la possibilité de le faire et profitera du programme de réinsertion qui sera mis en œuvre, tout mauritanien qui veut revenir chez lui, le Sénégal aidera la Mauritanie pour le réaliser dans les meilleures conditions. 

La visite de la délégation officielle aura permis d’établir un contact direct. De rétablir la confiance et de concrétiser les belles paroles du Président Ould Cheikh Abdallahi. Première conclusion de cette visite : les réfugiés savent à présent qu’ils n’ont pas été les seuls à souffrir de leur situation, leurs concitoyens ont tout autant souffert. Deuxième conclusion : le résultat d’aujourd’hui est le fruit d’une lutte commune, une lutte qui dépasse l’appartenance politique ou ethnique. Troisième conclusion : le règlement de la question est possible. Il est même facile. Et ne souffre l’attentisme. 

 

Ould Oumeïr 

 

 

Encadré : 

 

Conclusions du ministre de l’intérieur 

 

Au terme de la mission de quelques jours au Sénégal, de la  délégation mauritanienne chargée du dossier des réfugiés mauritaniens, Yall Zakariya, ministre de l’intérieur a fait la déclaration suivante : « Avant de visiter les sites des réfugiés mauritaniens au Sénégal, nous avons eu le privilège d’être reçus par Me Abdoulaye Wade, président du Sénégal, qui nous a assuré du soutien du gouvernement sénégalais pour le déroulement de cette opération.  

Nous avons tenu également des séances de travail avec le ministre d’Etat, ministre sénégalais de l’intérieur, M. Ousmane N’Goum qui a exprimé la disponibilité de son département à accompagner nos efforts dans l’organisation du retour, dans la dignité, de nos compatriotes. La délégation ministérielle a tenu une séance de travail avec la responsable du HCR à Dakar au cours de laquelle nous avons réitéré la volonté de la Mauritanie d’apporter une solution définitive à ce problème et le HCR s’est dit disposé à soutenir nos efforts dans ce sens. Nous avons rencontré les représentants des réfugiés mauritaniens qui ont réaffirmé leur détermination à contribuer à la réussite de cette opération qu’ils ont longtemps attendue. La délégation a tenu à se rendre dans les sites les plus représentatifs, tels Samba Idi, Boki Diawe et plusieurs autres.  

Je dirais que les populations adhèrent à la décision du président de la république et sont disposées à collaborer avec les autorités mauritaniennes, sénégalaises et le HCR pour que ce retour s’effectue dans les bonnes conditions. Elles ont demandé que ce retour s’effectue sous les auspices du HCR, c’est ce qui a été décidé.  

Nous estimons, en tout cas, qu’il n’y a plus de place à la confusion. Nous avons vu des populations attachées à la Mauritanie, attachées à leur pays. Nous avons recueilli leurs avis et leurs suggestions par rapport à la bonne exécution de cette opération.  

Nous continuons la concertation et j’espère que le plan d’action qui sera présenté aux journées de concertation, permettra le démarrage rapide de cette opération.  Je saisis également cette occasion pour redire à ceux des réfugiés qui étaient déjà rentrés en Mauritanie, qu’ils n’ont pas besoin de retourner au Sénégal pour se faire inscrire à nouveau. 

Le HCR organise une opération de profilage, ceux qui étaient déjà en Mauritanie ne sont pas concernés par celle-ci. Nous recenserons les problèmes qui se posent à eux et nous trouverons une solution à cette catégorie de citoyens qui était déjà rentrée au pays depuis quelques années. 

Je saisis également cette occasion pour remercier les autorités sénégalaises et le HCR pour le soutien qu’ils ont apporté à nos compatriotes restés réfugiés chez eux pendant 18 ans. Je les remercie, également, pour le soutien qu’ils ont apporté à cette mission, parce que nous avons été entourés de tous les soins. Nous avons vu des autorités disposées à nous accompagner dans cette opération. Nous leur disons merci pour tout. »(AMI)

Encadré : 

 

Déclaration de Ourossogui 

  

  

A la suite de la visite, de la délégation ministérielle dans les différents camps des réfugiés mauritaniens au Sénégal, les représentants des associations ci-après : 

- Collectif des associations des réfugiés mauritaniens au Sénégal (carems) 

- Union des associations des réfugiés mauritaniens au Sénégal (uarms) 

- Regroupement des femmes réfugiées mauritaniennes au Sénégal 

- Coordination des associations des réfugiés mauritaniens au Sénégal et au Mali. 

 

* Considérant les larges explications fournies par la délégations sur le discours du Président  de la république, Sidi Ould Cheikh Abdallah. 

* Considérant les vœux exprimés par la délégation officielle, d’ouvrir une large concertation sur l’organisation du retour des déportés. 

* Considérant la volonté ferme exprimée par la délégation de réaliser dans les meilleurs délais le retour digne, organisé sous l’égide  du Haut Commissariat aux Réfugiés en étroite collaboration avec les autorités sénégalaises. 

* Exprimant nos remerciements au président de la république pour la courageuse initiative de permettre  de mettre fin au calvaire des réfugiés mauritaniens. 

* Prenant acte des engagements pris dans le sens de ne ménager aucun effort aux exigences de dignité de respect et de rétablissement dans leurs droits de toutes les victimes. 

* Exprimons notre volonté de nous associer au processus en vue de faire aboutir dans les meilleures conditions ce retour. 

* Recommandons la prise des mesures urgentes de nature à rassurer davantage les réfugiés notamment  en ce qui concerne leur rétablissement dans leurs droits. 

* L’implication pleine et entière des victimes dans toutes les étapes du processus. 

* La prise en compte effective des préoccupations des réfugiés notamment les femmes, les scolaires et  les universitaires qui nécessitent des conditions particulières d’insertion. 

* La prise de mesures concrètes, de nature à conforter la réconciliation nationale et de prémunir définitivement la Mauritanie contre ce genre de tragédies. 

  

                    Fait à OUROSSOGUI  le  20 / 07 / 07                                                    

                                                                                                                                                  Les signataires : – Mamadou Traoré - Président du CAREMS ; - Ousmane Barry  - UARMS ; – Mariame Ibra Sy  - FR ; – Amadou Samba Bâ  - AMRS; - Moustapha Touré -Coordination des Associations des Réfugiés Mauritaniennes au  Sénégal et au Mali  

 

 

Encadré : 

Trois hommes, une vie 

 

Mbodj est forestier. Il était à Keur Macène quand il a été déporté. Il raconte : 

Moi je suis forestier et j’étais à Keur Macène comme chef de cantonnement. Je suis venu en mission à Rosso ; c’était en 1990 au cours de la semaine de l’arbre ; nous étions convoqués à Rosso pour les préparatifs de la journée de l’arbre ; le matin, j’ai eu un entretien avec mon inspecteur ; nous avons arrêté toutes les modalités pour le déroulement de la journée ; je suis retourné à la maison pour me préparer à rentrer sur Keur Macène ; après le déjeuner l’inspecteur adjoint est venu m’appeler ; au bureau l’inspecteur m’a dit que je devais retourner immédiatement à Keur Macène  avec son adjoint pour acheminer des plants à la demande du directeur de la protection de la nature ; quelques minutes après, un adjudant chef de la police du nom de Camara est venu ; il a appelé l’inspecteur dehors ; après des conciliabules l’inspecteur m’a demandé de rapporter un document qui était chez moi ; je suis allé avec le chauffeur le prendre ; j’ai senti un changement dans son attitude à mon égard ; quelques minutes après le policier est revenu pour m’informer que j’étais convoqué au commissariat à 18 heures ; je suis allé chez moi et à 18 heures je me suis rendu au commissariat ; j’y ai trouvé le même adjudant chef ; il m’a demandé de revenir le lendemain matin ; ce que j’ai fait ; on m’a emmené devant le commissaire. «- Vous êtes bien le chef du cantonnement de KM ? – Oui – J’espère que tu as bien reboisé – Oui. Ensuite il m’a ensuite posé quelques questions : ‘Où est ton père ?’ J’ai répondu qu’il avait été déporté ; il m’a demandé si j’avais de ses nouvelles, j’ai répondu que je n’en avais pas. ‘Tu es marié ?’ ‘Non’. Il m’a demandé de revenir le soir ; le soir quand je suis revenu, on m’a demandé d’attendre devant le commissariat près de la poste ; vers 19 heures quatorze policiers biens armés m’ont accompagné à la maison ; comme on sortait de la police ma mère qui était inquiète est venue aux nouvelles ; nous sommes tous allés à la maison ; mes sœurs étaient à un mariage dans le quartier ; quand toute la famille a été rassemblée, les policiers nous ont conduits vers la sortie de la ville ; peu avant Keur Mour ils nous ont remis à des gendarmes venus de Gani ; ces derniers nous ont conduits à la forêt de Gani où il y avait une garnison de la gendarmerie ; on est resté jusqu’à 4 heures du matin et le lieutenant qui dirigeait le contingent est arrivé ; il nous a demandé où on habitait à Rosso ;  mon neveu âgé de 7 ans lui a dit :’je vous connais, nous habitons à coté de chez vous et je connais vos enfants qui sont mes camarades de jeu.’ Le lieutenant a tourné la tête ; il est allé dire quelque chose à un autre gendarme qui nous a installé quelque part et nous a apporté à manger. Après cela nous avons été conduits à Médina où il y avait un petit poste de gendarmerie ; on m’a demandé de vider une pirogue qui prenait de l’eau, puis on nous a mis dans la pirogue ; le piroguier était armé ; il nous a fait traverser et nous a déposés sur l’autre rive à quelques kilomètres de Dagana ; nous ne savions pas où aller ; ce sont les lumières de la ville qui nous ont orientés ; nous avons marché très longtemps avant d’arriver ; j’ai demandé où se trouvait la brigade de la gendarmerie ; j’ai trouvé un gendarme à qui j’ai expliqué notre situation ; après les enquêtes nous avons été conduits au camp des réfugiés. Nous sommes restés 20 jours sans assistance et nous avons survécu grâce à la solidarité des réfugiés qui partageaient avec nous ce qu’ils avaient ; c’est bien après que le HCR nous a pris en charge. Depuis, nous sommes ici. Entre temps mon père est décédé et nous nous sommes là….’ 

 

Sy Hamédine, instituteur. Il était à Sélibaby.  

‘Je m’appelle Sy Hamédine ; j’étais à Sélibaby comme instituteur ; j’ai enseigné plus de vingt ans dans la même ville ; fin avril 1989 on me convoquait régulièrement à la police ; on me demandait mes pièces et celles de ma famille ; j’ai apporté les actes de naissances, les certificats de nationalité ; c’était  pendant le Ramadan ; chaque fois que je sortais de l’école, je me rendais à la police ; jusqu’au 5 mai. C’était le jour de la Korité, il m’ont pris à l’endroit où j’étais venu pour participer à la prière ; j’étais avec deux de mes garçons ; j’ai envoyé quelqu’un à la maison pour informer mon épouse ; au commissariat nous sommes restés dans la cour pendant un certain temps ; à un moment donné des policiers nous ont fait monter dans une voiture et nous sommes allés chez moi où j’ai trouvé mon épouse et mes autres enfants.  L’un des policiers m’a dit :’Monsieur Sy, vous pouvez prendre ce que vous voulez de vos bagages.’ Mais chaque fois que je prenais quelque chose les policiers se tiraillaient pour me l’arracher. Finalement j’ai tout laissé et nous avons été embarqués pour retourner à la police. Il y a des  gens qui ont été torturés mais nous nous n’avons pas été brutalisés. Seulement nous avons laissé tous nos biens là-bas : le bétail, le mobilier et tout le reste. 

Nous avons été conduits par la suite à Gouraye en face de Bakel ; on est arrivé vers le crépuscule ; il y avait beaucoup de gens. Le lendemain, on nous a fait traversé ; il y avait une liste établie à cet effet ; l’une de mes filles qui était à l’université est arrivée le lendemain ; quand elle a appris que sa famille était déportée, elle a piqué une crise ; heureusement  un ami professeur l’a rassurée en lui expliquant que ses parents et ses frères étaient en vie ; mais elle ne s’est vraiment calmée que quand elle nous a rejoints. Sa petite sœur qui était également à l’université a traversé par Rosso quand elle a appris notre déportation pour venir à notre recherche. De Bakel nous avons été acheminés sur Tambacounda puis de Tambacounda à Dakar. A Ouakam précisément. Là, nous retrouvons tous les mauritaniens ; il y en avait beaucoup. Il y avait aussi des mauritaniens nés au Sénégal que l’on voulait rapatrier. Ces derniers ont dit qu’ils ne connaissaient pas la Mauritanie et qu’il n’était pas question pour eux d’y aller. Finalement avec l’intervention des chefs de quartier, ces gens ont été ramenés chez eux. De là, nous sommes allés à Thiès où on est resté un peu plus d’un mois, ce qui a failli compromettre les études des enfants ; j’avais deux garçons qui devaient passer le bac ; comme on avait des connaissances ici, ma famille est allée à Saint Louis et moi je suis resté pour enseigner. Aujourd’hui Dieu merci mes deux garçons on terminé leurs études à l’université. L’une de mes filles était professeur dans le privé. L’autre est sage femme. Actuellement elle est à l’étranger. Nous sommes là depuis lors’. 

 

Doudou Bâ, infirmier. Il était à Atar. 

‘Je suis infirmier, je travaillais à l’hôpital d’Atar. Le 7 mai, j’étais à la maison ; il y a eu les événements et les rapatriements ont commencé ; mais moi je ne pensais pas que je pouvais être victime de ces événements ; c’était le soir, j’étais couché à la maison vers 20 heures après la rupture du jeûne, parce que c’était pendant le Ramadan ; je me reposais ; il y avait mon épouse, sa maman et mes enfants. Un policier est venu et m’a demandé de prendre mes papiers et de le suivre. J’ai pris mon passeport et ma carte d’identité et je suis allé à la police ; le commissaire a examiné mes papiers, il les a gardés et m’a demandé d’aller m’asseoir dans le box. J’y ai passé la nuit et le lendemain vers 11 heures, j’ai vu la Land-Rover de l’hôpital  qui est arrivée avec mon épouse et mes enfants. En ce moment mon épouse était en état de grossesse. On nous a emmenés à Nouakchott où nous sommes arrivés vers minuit. On m’a emmené à la Direction de la Sûreté ; ensuite on m’a conduit à la brigade mobile près du Croissant Rouge. On m’a placé dans une chambre ; le commissaire m’a dit que je devais passer la nuit pour partir le lendemain avec le pont aérien. Il m’a réconforté en me disant que c’était une situation qu’il fallait gérer, qu’on allait partir et revenir bientôt dès que tout sera calme. Le matin vers 7 heures une voiture de la police est venue et nous a emmenés à l’aéroport. Après on m’a débarqué à Dakar. Avec mes enfants seulement. Ce ne sont pas ceux de mon épouse. Comme c’était une mauresque, ses parents sont venus au commissariat et elle a été épargnée. Arrivé à Dakar, on s’est organisé. C’était dans le moi de mai. En août je reçois un message du Croissant Rouge m’informant que mon épouse était décédée des suites de son accouchement. Je croyais que c’étaient des histoires. J’ai téléphoné à un ami médecin avec qui j’avais travaillé à l’hôpital d’Atar et qui était en France. Il a appelé des religieuses qui travaillaient à Atar et elles ont confirmé le décès de mon épouse. Ce fut un véritable choc. Maintenant on est là. Personnellement je  n’ai pas été brutalisé, c’est certain. Je n’ai pas été agressé même verbalement. 

 

Encadré : 

 

Le président du Carems à La Tribune : «Il y a des conditions mais ce sont des conditions raisonnables. Le ministre m’a marché sur la langue. Il a posé nos revendications avant moi. On dirait qu’il connaissait déjà nos revendications ; selon lui, cela fait partie du programme pour le retour» 

 

La Tribune : Qu’est-ce que le CAREMS ? 

Le CAREMS c’est le Collectif des Associations de Réfugiés Mauritaniens au Sénégal qui s’occupe des intérêts moraux et matériels des réfugiés. Cela a été créé à la veille de l’an 2000 

La Tribune : Est-ce qu’on peut dire que c’est l’aile sociale des Flam ? 

Le CAREMS est une association qui a été créée dans l’objectif de  rassembler les différentes organisations et associations qui étaient éparpillées ici au Sénégal  pour que toutes parlent de la même voix. Le Carems n’est pas propre aux Flam. 

 

La Tribune : C’est aujourd’hui l’association la plus représentative de réfugiés au Sénégal ? 

Traoré Mamadou : Vous en aurez la preuve aujourd’hui, parce le Carems s’est préoccupée depuis longtemps des réfugiés de Dakar à Dagana, Ndioum, Dodel. On s’occupe de tous les réfugiés toutes tendances confondues. Nous sommes intervenus plusieurs fois au niveau des réfugiés dans les camps surtout parce qu’ils souffrent beaucoup plus que les réfugiés urbains ; on s’occupait de l’éducation des enfants ; nous avons des partenaires à l’étranger, aux Etats-Unis , en France comme l’AVOM (aide aux veuves et orphelins de militaires, comme GMR (groupe mauritanien) comme la jeunesse espoir aux Etats-Unis ; nous collaborons ; ils nous envoient la friperie qu’on distribue  dans les camps sans tenir compte de leur appartenance à telle ou telle organisation ; les enfants reçoivent des aides scolaires annuelles ; nous avons financé des projets pour les femmes, des projets d’élevage. 

 

La Tribune : Le Carems était aussi présent lors de la visite de la délégation ministérielle venue évoquer le problème des réfugiés ; qu’est-ce que vous en avez tiré ? 

Traoré Mamadou : Effectivement nous avons participé à la rencontre avec la délégation ministérielle et j’ai eu le privilège de prendre la parole avant tous les autres parce que j’étais à droite du ministre. Il m’a donné la parole et j’ai prononcé un discours de bienvenue ; je n’ai pas manqué de souligner notre satisfaction suite au discours du président de la République, Sidi Ould Cheikh Abdallahi  qui a démontré que ses propos lors de la campagne électorale n’étaient pas simplement des promesses électorales ; nous l’avons félicité d’autant plus que ses prédécesseurs n’ont jamais reconnu ce problème de déportés. 

 

La Tribune : C’est à votre avis une très bonne entrée en matière. Que reste-t-il à faire ? 

Traoré Mamadou : Ce qui reste à faire c’est de poursuivre le dialogue ; la délégation ministérielle a apprécié nos interventions. Avec toutes les misères que nous avons subies, ils ne pensaient pas que nous allions parler de façon posée et d’un ton réconciliant ; nous les  avons surpris ; notre vœu c’est de rentrer en Mauritanie, malgré les 18 ans d’exil, nous n’avons qu’un seul désir, rentrer chez nous. 

 

La Tribune : Rentrer à quelles conditions ? 

Traoré Mamadou : Il y a des conditions mais ce sont des conditions raisonnables. Le ministre m’a marché sur la langue. Il a posé nos revendications avant moi. On dirait qu’il connaissait déjà nos revendications ; selon lui, cela fait partie du programme pour le retour. Un retour dans la dignité, la reconnaissance de notre citoyenneté, la reconnaissance des exactions que nous avons subies ; nous voulons un retour organisé sous la supervision du HCR et que les paysans, les éleveurs, les fonctionnaires puissent  recouvrer leurs droits  et être réhabilités ; nous voulons aussi  que les responsabilités soient situées et que les auteurs des exactions soient punis conformément à la loi. 

 

La Tribune : Mais quand vous parlez de punition, ceux qui mènent campagne contre votre retour vous considèrent comme des revanchards. 

Traoré Mamadou : Nous ne sommes pas des revanchards. Nous n’avons pas une attitude figée. Nous avons subi un préjudice et nous donnons notre position. Maintenant il appartient aux juges de faire leur travail ; nous ne posons pas des conditions sine qua non ;  nous dialoguons autour d’une table et les uns et les autres  vont voir ce qui est faisable, ce qui permettra de sauvegarder la paix sociale dans notre pays.   

 

 

Encadré : 

Propositions de l’UFP 

 

L’Union des forces du progrès (UFP) a rendu public un document dans lequel, le parti fait l’historique des événements de 1989, analyse la situation des déportés et propose des solutions en vue de l’organisation de leur retour. Sur le contexte de l’époque, l’UFP pense qu’il était largement favorable à l’explosion de violences intercommunautaires en Mauritanie comme au Sénégal : 

- En Mauritanie - Les FLAM avaient déclenché une offensive dont les points culminants sont la publication du «Manifeste du Négro Mauritanien opprimé» et la découverte d’un «projet de coup d’Etat» identitaire en 1987. - Les nationalistes arabes, les nasséristes en particulier (de l’aveu même d’un responsable de cette mouvance publié par voie de presse) scellent une alliance avec le pouvoir, ce qui leur permet d’investir l’armée et l’administration.

 Le nationalisme arabe chauvin investit l’administration territoriale et pousse à l’exacerbation des contradictions intercommunautaires par la manipulation de la loi foncière. 

- Au Sénégal
 De larges secteurs de la presse sénégalaise relaient l’activisme du «Comité de suivi» qui mobilise l’opinion sénégalaise sur le «racisme maure à l’endroit des Noirs de Mauritanie».
 Le gouvernement sénégalais fait face à une opposition (PDS) qui s’estime délestée de sa victoire à l’élection présidentielle et qui accuse le gouvernement de faiblesse face à la Mauritanie.
 Les autorités sénégalaises multiplient les entraves aux accords de libre circulation du bétail, en particulier pour les camélidés en période de soudure’. (…) 

‘En avril 1989, un incident éclate dans l’île de Doundé Khoré (Guidimakha) (incidents de Diawara ou de Sonko) entre éleveurs peuls mauritaniens et cultivateurs soninko sénégalais. La gestion de cet incident sera des plus mauvaises’. (…) 

‘Comment les faire revenir ?  

L’organisation du retour des victimes des événements de 1989 suppose comme préalable l’assainissement du climat d’ensemble afin de garantir le succès de l’opération. 

En tout premier lieu, il s’impose d’organiser une campagne nationale d’explication, pour unir les cœurs et les esprits de l’ensemble des Mauritaniens, convaincre les plus réticents, rassurer tous ceux qui pourraient s’en inquiéter. En effet, la réconciliation nationale n’est pas une entreprise de revanche, mais le rétablissement des rapports de confiance et de solidarité mutuelle pour le salut de notre maison commune, la Mauritanie, sur des bases justes, viables et durables. Elle doit offrir l’occasion à tous de s’exprimer, d’apporter leur contribution, voire leurs réserves et même leur opposition. Tous doivent être sollicités pour jouer le rôle qui leur revient dans cette entreprise de réconciliation et de concorde nationales. Il y va de la sauvegarde de la stabilité et de l’unité de notre pays, face à une entreprise qui, pour réussir, a besoin qu’on prenne le temps nécessaire, qu’on prévienne les risques et qu’on recourt au consensus le plus large. D’autant plus que dans le monde contemporain, les peuples qui n’assument pas et ne prennent pas en charge leur destin, courent de graves risques de voir des puissances extérieures les instrumentaliser selon leur propre agenda. Ce qui se passe aujourd’hui en Irak nous le rappelle cruellement. 

Il s’agit aussi de rassurer par rapport aux risques d’ouverture d’une brèche dans laquelle pourraient s’engouffrer les étrangers. Pour y arriver, il sera nécessaire de :
 capitaliser les expériences nationales et internationales dans ce domaine, notamment le rapatriement de 1998, en tirant les leçons de cette expérience, dans ses succès comme dans ses échecs ;
 croiser plusieurs sources d’information permettant de constituer des filtres pour minimiser le risque d’infiltration d’étrangers et le nombre de situations à régler au cas par cas. Pour ce faire, il sera nécessaire de réaliser :
 le recensement exhaustif des villages, familles et personnes concernées
 l’identification précise de leurs terroirs traditionnels
 l’inventaire systématique de leurs patrimoines productifs et infrastructurels (terres de culture, puits, écoles, centres de santé, etc.) 

Pour réaliser ces recensements et inventaires, il sera nécessaire de :
 responsabiliser le HCR dans le recensement des déportés et réfugiés, compte tenu des informations dont il dispose, de sa très riche expérience dans le monde et surtout de sa neutralité.
 engager plusieurs activités combinées comme : – l’utilisation des registres de recensement administratif et des archives départementales afin de dresser des listes provisoires de familles et de personnes victimes. Cette méthode pourra filtrer tous ceux des victimes régulièrement enregistrées. Ce document pourra être complété, par radiations et rajouts, à travers les recensements physiques des personnes concernées dans leurs sites. 

- la mise à contribution des personnalités religieuses, des élus locaux et des notables pour raffiner et compléter les recensements provisoires de villages totalement ou partiellement déplacés, ainsi que les groupes de nomades et transhumants victimes. – l’utilisation des données du HCR au Sénégal et au Mali (recensement et cartes de bénéficiaires de l’assistance) afin de compléter le recensement provisoire national. – le recensement exhaustif des victimes candidats au retour – l’institution au niveau local d’une autorité d’arbitrage et de certification afin d’intégrer les cas particuliers ou objets de litiges. 

La triangulation de toutes ces sources d’information permettra de définir de manière précise :
 le nombre de personnes concernées par l’opération retour
 le nombre de personnes concernées par les programmes de réinsertion
 les destinations des contingents de candidats au retour
 la planification logistique du retour
 l’identification, la planification et la gestion des projets et programmes de réinsertion des victimes. Les candidats au retour organisé déjà identifiés devront être répartis selon un plan de retour précis et cohérent. Les défis organisationnels et logistiques sont de taille :
 Programmation précise des départs des zones d’accueil vers les zones d’installation
 Mise en place des moyens d’assistance d’urgence (tentes, eau potable, couverture sanitaire, rations alimentaires, etc.).
 Harmonisation et synchronisation des mouvements de retour, des commissions d’accueil et des comités de gestion des sites et lieux de réinstallation.
 L’enclenchement dans les meilleurs délais des projets et programmes de réinsertion’. 

(lire le texte en intégralité sur le site de l’UFP)

Source : La Tribune N°359


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