Chronique Mansour Chapitre 6

21 07 2007

Ainsi situé en pôle indispensable de l’économie – mondiale, s’il vous plaît – j’aurais du être pleinement satisfait d’un ordre si respectueux des droits de l’Homme. Mais plusieurs choses me tracassaient ; deux, surtout. La première est qu’il fallût à ce point m’identifier à mon numéro INSEE – ce fameux code-barre à treize chiffres qui situe très exactement – scientifiquement, s’il vous plaît – ma position marchande [1]. Imaginez donc qu’un fonctionnaire facétieux – ou pire : un ordinateur bogué – subsitue un 2 au 1 qui initie ma numérotation intime. J’aurais beau dire et m’exhiber, me voilà institutionnalisé femelle et tenu de faire conformer mon anatomie – et mes préjugés – à cet état comptable. Vous me direz, 1 ou 2, mâle ou femelle, à l’heure du tout-égalitaire…  C’est vrai, mais quand même : ça me tracassait.

 

La seconde me tenait en permanence au chevet de mon compte en banque ; du moins, de ma capacité à afficher le grand H de l’Homme qui a des droits. Ce n’est pas si simple que ça en a l’air et ça occupe beaucoup, mais alors beaucoup, de temps. « As-tu vu, mon petit, monsieur 1 49 05 75 983 007 ? Oh, quel beau 4 x 4 qu’il a là ! C’est un vrai quelqu’un, une grande âme, un sacré pouvoir d’achat, spirituellement et tout et tout convaincant : il a du bien ! » C’est très valorisant, certes, ce genre de commentaires, on est reconnu pour ce que l’on est [2] – peut-être pourrait-on même se présenter aux élections, qui sait ? –  mais c’est très fatigant : il faut s’exhiber tout le temps, bien propre sur soi, rouler, affronter les embouteillages, crever, changer les pneus, discuter des heures durant avec les mécaniciens – mon Dieu, qu’ils sont sales ! Et courir, par dessus le marché, au plus près derrière les débiteurs et loin devant les créanciers, sans cesser de saluer, à chaque passage du manège, monsieur et madame Tartempion, mes voisins d’en face, si attentifs à mes déplacements…

 

Certes, me direz-vous, il pouvait venir – à tout moment, incha Allahou – ce fameux point d’accumulations à partir duquel numéro INSEE, compte en banque et voisinage à l’affût semblent silex préhistoriques. Messieurs Bill Gates et Ben Laden n’ont jamais un sou en poche, ni même besoin de poches, d’ailleurs. Il leur suffit d’avoir des doigts et de savoir en claquer. « Hop, prépare le jet, on part à Pékin ; vite, la motocyclette, on déménage au Pakistan ! » Dans les deux cas, aucun souci pour les papiers et le plein du véhicule ; les pneus, toujours impeccables : des tas de petites mains sont là pour assumer le quantifiable. C’est séduisant, cette apparente béatitude et je comprends que la plupart des humains se satisfassent à seulement imaginer qu’un jour, peut-être, eux aussi… On peut toujours rêver. Mais il n’en demeure pas moins que la normalité – la mienne, alors quotidienne – sent le tracas et la trivialité de plus en plus artificielle d’un espace halluciné, tout encombré de codes et d’objets impératifs, commandant jusqu’à la qualité de l’air qu’on inspire. « Apprends donc à expirer ! », me conseilla, en ces temps enfumés, un bon lama tibétain, tout droit descendu de ses purs sommets himalayens. Redoutable paradoxe. Il eût fallu tout à la fois amasser le plus haut tas possible de consommations diverses – à chacun désormais sa tour de Babel – et creuser journellement sa tombe, histoire de se préserver un tant soit peu d’oxygène.

 

J’ai préféré croire qu’une autre voie, en plein air, demeurait ouverte. Entendons-nous bien. La voie dont il est ici question, c’est celle de ma pleine satisfaction ; plus généralement, de n’importe quel ego ; par exemple, le votre, cher lecteur ou non moins chère lectrice. Sans obligation de numéro INSEE, de compte en banque, de grand H et de marathon mondain, ni de petites mains, non plus : une voie toute simple, à la portée de tous, lisible dès la plus tendre enfance, sitôt que s’affirme l’opposant naturel qui nous situe en être distingué, pas forcément poli, ni civilisé, mais, en tous cas, relativement autonome. Libre ? Il va donc nous falloir (re)parler de soumission : rien de tel pour se rafraîchir la mémoire… 



[1]  Patience, messieurs les ould et autres Kane, N’Diaye, sinon Diop : le progrès est à vos portes ! Votre numéro d’identification nationale n’est-il pas à 15 chiffres ? Le septième, tout comme le premier du code français, significatif de votre sexe ? 

[2]  un conducteur tout-terrain ? Et, sans 4 x 4, un supra-conducteur  tout-terrain ? La déconsommation ouvrirait-elle des perspectives existentielles ? 


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