L’arbre qui…ne peut cacher le désert

18 07 2007

 

 

Professeur Abdallahi ould Mohamed Vall.HMEYADA

Docteur d’Etat en Biologie Végétale Appliquée

ENS de Nouakchott

 

La reforme de la réglementation forestière, question d’actualité ces derniers temps, et la journée ou la semaine de l’arbre,  nous poussent à émettre certains questionnements, que les parlementaires auraient du se poser,  et à manifester quelques idées relevant d’un domaine purement heuristique concernant nos ressources phytogénétiques. 

 

Tout d’abord, n’est il pas nécessaire de savoir qu’est ce qu’un code, et qu’est-ce qu’une forêt ? Puis, après quelques années du constat sur  la biodiversité en Mauritanie, avons-nous une carte de nos forêts,  qu’elles sont les espèces végétales qui s’y trouvent? Disposons-nous d’une liste  définitive ou même approximative sur le plan systématique? Qu’elle est leur répartition géographique ? De telles données seraient, à mon avis pédagogiquement  fondamentales, pour bien justifier l’intérêt que nous accordons à ce code forestier. 

 

L’un de nos parlementaires avait bien raison de réclamer tous les noms vernaculaires locaux, évocateurs d’une culture ancestrale difficile à rogner,  plus communs des populations auxquelles le code forestier est destiné. Pourquoi avons-nous négligé cet aspect plus pratique et de portée conservatoire sur le plan culturel ? 

 

Il serait plus juste s’exclamer sur le peu de signification,  de cette insulte latine à nos plantes, bien que conventionnellement utile pour d’autres fins,  et qui les malmène en les obéissant à d’autres références. Tikifit des maures, Dôki  ou Doje des Poulaar, Rate des wolof et Téfé  chez les Soninkés ne sont –ils pas plus expressifs, chez nos populations pour désigner Combretum glutinosum  Perr. Ex. D.C. , cette   importante plante de notre pharmacopée? 

 

 Aujourd’hui, me semble-t-il, les données sur l’état des ressources ligneuses du pays, restent fragmentaires et imprécises, ce qui favorise les extrapolations plus ou mois irréalistes. Avons-nous  encore réellement besoin d’un code forestier ? 

 

La Mauritanie appartient à cet espace tropical nord, désertique ou  subdésertique, qui se caractérise par forte variabilité spatiotemporelle de la pluviométrie, eu égard à une   demande évaporative et évapotranspirative, grande et relativement constante d’une année à l’autre. 

 

Si plus des deux tiers du pays sont couverts par un climat saharien, désertique, les forêts du pays appartiennent à cette frange sud, qui s’amincit de jour en jour et que la bibliographie autorise,  à tort ou à raison, à attribuer au climat sahélien… 

 

Les épisodes secs et pluvieux, qui se sont succédés durant le XXème siècle, ne semblent pas présenter une périodicité significative, autorisant des projections d’avenir, mais la péjoration du facteur ombrique,  accentué par la sécheresse 68-86, a entraîné des modifications persistantes au niveau des écosystèmes. Les manifestations les plus éloquentes de ces oscillations climatiques se reflètent à travers la baisse sensible des niveaux des nappes phréatiques et une dégradation perceptible  des couvertures pédologiques affectant ainsi les rares espaces forestiers  au niveau du  recouvrement et de la composition floristiques. 

 

Il est de plus en plus clair que les déséquilibres écologiques actuels semblent liés,  non seulement aux caprices de l’aléa climatique, que nous indexons souvent,  mais aussi et surtout à des causes d’ordre anthropozoogène. 

 

En effet, l’Homme exerce une forte pression sur les ligneux en les utilisant pour bois de chauffe, charbon de bois, clôture, fabrication d’outils, préparations culinaires, utilisations en pharmacopée. Quant à la pression animale, celle-ci s’exerce, non seulement sur  la composition floristique, mais aussi et surtout sur l’abondance de chaque espèce et sur la structure de la surface du sol. 

 

Ainsi, l’effet conjugué de l’oppressante rigueur climatique et la pression anthropozoogène très sélective, ont-elles entraîné une désertification sans précédent dont les effets les plus spectaculaires ont été la mobilisation des dunes, la dégradation des sols  et de fortes mortalités végétales[1]

 

Celui qui remonte la vallée, de Birette à Ghabou, ou s’aventure en poursuivant le Karakoro du Guidimakha vers l’Assaba, serait certainement surpris de cette érosion géographique et génétique de la biodiversité qui a frappé nos formations forestières. De nombreuses forêts, enregistrées comme  protégées, seraient alors parties en fumée et leur terrain est devenu libre au jeu des facteurs de  l’érosion. 

 

Un exemple, celui de cette belle  forêt de Dar Elbarka, que nous avons pénétrée difficilement lors d’une excursion pédagogique en 1978, qui offre aujourd’hui un spectacle de désolation. Les restes des tiges et leur densité sont aujourd’hui les seuls témoins de cette époque relativement verte. 

 

Alors, devrons-nous compter sur les pépinières de Prosopis pour remplacer les gonakiers, les gommiers ou Eirwar des Maures, les jujubiers ou Sedem des Wolof,   les Guiera ou Guelloki des Poulaar, ou autres espèces avec lesquelles le temps a permis aux populations locales de vivre en symbiose? Savez-vous combien de temps ça demande la mise en place d’une forêt? L’équation chaque année on détruit, chaque année nous plantons, n’aura aucunement sa  signification mathématique dans la reconstitution de notre couvert végétal dégradé. 

 

Qu’elle est formidable cette inspiration écologiste d’un poète maure qui décrivait la dégradation évolutive du milieu à travers la succession de ses occupants : naaraf Bounaya kanit houn (Un Celtis integrifolia, une espèce soudanienne, le Mbul des Poulaar)…Jdir boun (une tige de Celtis)….Toumbouskaya (Une termitière, construction d’un insecte sahélien)….Rbeib (une petite dune, ensablement)….Nibtit sidraya mahi Bounaya (apparition d’une plante qui n’est pas un Celtis) ; Il est fort probable que cette plante nouvelle soit un Calotopis  ou Turjé des maures, Badadi des Poulaar, ou  Faftan des Wolof ! 

 

Force est alors de faire le constat de l’inadaptation de la politique forestière antérieure et de ses outils publics de dissuasion, pour faire face à la dégradation continue et de plus en plus rapide des formations végétales naturelles. C’est bien là,  l’un des justificatifs majeurs qui auraient du conduire à l’émergence de ce nouveau code forestier. 

 

Mais il faut bien le dire, le territoire est assez vaste, et les administrations de l’environnement n’ont pas et n’auront pas pour une longue période encore les moyens, ni humains, ni matériels, d’agir, de surveiller et réprimer, seules et partout. 

 

C’est pourquoi, ce nouveau code devrait être débarrassé de toutes les dispositions obsolètes, à l’évidence inapplicables, recourir à un minimum d’interdictions et de sanctions, et s’appuyer en revanche sur des incitations et un encadrement économiques, dans un réel souci de consensus social impliquant les populations locales pour  une gestion conservatoire de leur milieu. L’agent destructeur est souvent étranger au terroir, de puissantes filières, car les populations locales dépendent beaucoup, pour leur alimentation et leurs soins, des produits forestiers. 

 

Certes, depuis 1987, les pluviométries ont enregistré des améliorations perceptibles à travers des remontées biologiques constatées ça et là en zone sahélienne;  nous avons déjà souligné l’importance que jouent le Calotropis procera  dans la réminéralisation des sols (calcium, magnésium et éventuellement potassium), le Leptadenia pyrotechnica (Titarek ou Assabay des Maures, Selewlew des Poulaar) comme plante matrice, hébergeant les jeunes ligneux, leur offrant couverture et microclimat nécessaires,  en attendant qu’il puissent développer leurs propres mécanismes d’autodéfense, mécanique et/ou chimique,  et d’adaptation physiologique. 

  

Mais la régénération naturelle demande du temps, et cette nature doit être accompagnée, intelligemment, dans ce mouvement de reconquête des territoires. Cet accompagnement ne pourrait se passer qu’en  se fondant sur la préservation de l’existant et la restauration de ce qui a été détruit; ceci  suppose un état des lieux, une connaissance réelle du terrain en vue d’envisager l’approche idoine. 

 

Nos  écosystèmes sont encore fragiles ; il serait alors utile, pour planter quoi et où, que cet état des lieux repose sur une évaluation du potentiel semencier des sols dans les différents écosystèmes, une étude palynologique et une enquête systématique dans les zones forestières. Le savoir paysan,  et une politique participative constituent les véritables déterminants de  la réussite dans cette bataille environnementale. 

 

En matière de reboisement, le savoir endogène prime les idées importées, les espèces locales expriment généralement une réponse plus adaptée  et sans « effets secondaires », par rapport aux espèces exotiques,  celles qui ont fait leurs preuves sous d’autres cieux. Dans toute entreprise  environnementale, il est plus constructif de tricher sur la nature plutôt que de reproduire les expériences d’ailleurs,   d’éviter toujours l’empressement et la facilité et d’adopter des attitudes toujours critiques face aux offres parfois séduisantes de notre temps. 

 

N’oublions surtout pas que, ce code forestier dont il est question, s’adresse à un petit espace limité et discontinu, alors que plus des deux tiers de notre territoire national, sont occupés par un désert qui se trouve aujourd’hui sujet à toutes  convoitises, minières, touristiques et de recherches fondamentales,  pour les grandes potentialités de son sous-sol, ses oasis innocentes et  ses vastes espaces inhabités. 

 

Pour ceux qui connaissent le désert, chaque creux de dune exprime, à un moment ou un autre,  une animation particulière, spécifique par ses acteurs, passionnante par sa diversité,  curieuse par les relations écologiques qui s’y rencontrent. 

 

De nombreuses  espèces végétales (plus de 600) s’y retrouvent, riches de leurs vertus médicinales, aromatiques  et/ou fourragères malgré l’aridité climatique; n’était-ce pas Hamidoun qui disait que le désert est un milieu « sain » et que ses essences sont  les  plus odorantes. C’est bien le domaine du palmier dattier, mais c’est là aussi que le portugais Gil Eanes récolta en 1434 cette  curieuse plante qu’il appela rose de Notre-Dame et qu’il dédia à la Grâce de l’Infant Henri… Monod l’identifia plus tard comme étant Anastatica hierochuntica (Elkemcha des maures). 

 

C’est aussi le domaine de prédilection de nombreuses espèces animales, allant  de la taille de notre cher  dromadaire (qui est sujet à d’importantes recherches du domaine de l’antibiothérapie) à la très discrète fourmi des sables ; certaines de ces espèces commencent déjà à nous  livrer leurs secrets. 

 

De ces secrets, je m’autorise, sans vouloir trop vous occuper, de vous citer l’exemple de Cataglyphis bombicina Rober, qui est le plus frappant mais aussi le plus récent . Cette fourmi argentée des sables, que nous avons nous-mêmes récoltée à Aoujeft en 2000[2],  et qui a été récoltée par Patrick Landmann  en 2001 aux environs de Chinguitti est élevée actuellement avec tous les soins de Christian Peeters, «myrmécologue» Chercheur du C.N.R.S.,  au laboratoire d’écologie de l’université Paris VI. Cette bombicina ouvre aujourd’hui de grandes perspectives dans la recherche scientifique. 

 

En effet, grâce à d’étonnantes capacités d’adaptations, « elle peut résister à des chaleurs infernales, se procurer de la nourriture dans un milieu extrême et trouver son chemin dans une mer de sable dépourvue de tout repère car ses yeux captent et calculent l’orientation des rayons solaires… Une faculté qui a intéressé une équipe des universités de Zurich et de Berlin et qui aurait, dans le futur, des applications pour l’homme, par exemple, se déplacer sur d’autres planètes »[3]

 

Ce désert est  donc bien vivant. C’est bien un biome dynamique qui mérite qu’on s’en occupe sérieusement. C’est pourquoi je pense alors que nous avons plus besoin, aujourd’hui, pendant qu’il est temps,  d’un code de désert, sans toutefois négliger l’importance de ce nouveau code forestier sur lequel nous fondons tout l’espoir pour arrêter cette situation préoccupante de dégradation des ressources ligneuses. 

 

 

 

L’Adrar mauritanien.

 

La forêt de Mouddi au Guidimakha 

 




[1] Ould Mohamed Vall, A. : Contribution de l’étude bioclimatique, biopédologique, floristique et ethnobotanique de la zone du lac R’Kiz. Th. Doct. 1996,  UCAD, Sénégal. 

 

[2] Ould Mohamed Vall, A  Entomologie des Cassias Th. Doct. D’Etat. UCAD, Sénégal  2006.

[3] PERREAULT-LABELLE, Anick (2001).-Les fourmis s’y retrouvent. Le sens de l’orientation des fourmis du Sahara. Sciences de la vie, 2001. Allemagne / Suisse.  

 


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