1990, 1991, les années de braise

18 07 2007

1990, 1991, les années de braise 

 

On est en juillet 1991. L’ordonnance sur la liberté de presse vient d’être promulguée. Nous étions quelques ‘écervelés’ à animer un journal indépendant qui avait osé parler en 1988 de la torture des prisonniers baathistes. Notre directeur, M’Barek Ould Beyrouk, accepta de nous confier une enquête sur les événements au sein de l’Armée. Personne à l’époque n’en savait grand-chose. Juste quelques tracts du Mouvement national démocratique (MND), du Mouvement des démocrates indépendants (MDI), des Forces de libération des africains de Mauritanie (FLAM)… 

Habib Ould Mahfoud a dirigé cette enquête. En mais de maître. Comme il savait le faire. Il avait pris sur lui de recueillir tous les témoignages. Je l’accompagnais souvent. C’est d’abord en hommage à un esprit libre et juste, celui de mon frère et ami Habib, que nous republions quelques-uns des témoignages recueillis à l’époque. Juste au moment où les victimes sortaient de prison. Ce qui permettra aux générations d’aujourd’hui de savoir une partie des malheurs qui ne finissent pas d’endeuiller notre peuple. A l’époque, les mots étaient justes, les faits vrais. En attendant de pouvoir en parler au grand public, découvrez de quoi l’arbitraire est fait… 

Le lieutenant Sarr Amadou, condamné à mort lors du procès de 1987, et exécuté, avait dit devant la Cour sous forme de dernier vœu : «Si ma tête peut servir l’unité nationale, n’hésitez pas, coupez-là. Si ma personne peut servir l’unité nationale, je vous demande clémence». 

 

Ould Oumeïr 

 

 

Le cauchemar d’Inal  

  

Le 21 novembre 1990, 18 éléments négro-africains de la Marine Nationale sont arrêtés à Nouadhibou. A 21 h, ligotés, yeux bandés, ils sont embarqués dans des camions. Quelques arrêts – deux -, pour charger d’autres prisonniers. Les camions roulent jusqu’au matin. Peu après Boulenouar – 87 km de Nouadhibou-, ils ont été déshabillés. 

On les débarque à 7 heures du matin. Inal. Accueillis à coup de cravache, on les laisse dehors jusqu’aux environs de 15 h. Leurs gardiens ôtent les bandeaux et donnent du mou dans les cordes. Parqués dans des hangars de la base militaire, on leur donne à manger, pour la première fois depuis 24 heures. On les ligote après le dîner, pieds et mains joints derrières le dos. A plat ventre. Les coups pleuvent. Un soldat leur crache : «vous êtes des flamistes». 

La soirée du 27 au 28 novembre, après le dîner, on les aligne, face au mur, à genoux, mains liées derrières le dos. Les geôliers choisissent 28 personnes – 28 comme le 28 novembre- les font sortir et les pendent, à quelques mètres des hangars. Le premier pendu un sergent-chef de l’armée du nom de SAO. Parmi les autres : N’dongo Saidou, NdjiuBaïru, N’dongo Alassane… 

La journée du 28 novembre vit plusieurs autres morts par suite de tortures et mauvais traitement. A partir du 28, les travaux forcés, pendant une semaine. Les détenus construiront ainsi la mosquée de la caserne d’Inal. Quelque  règles internes : tu parles, on te pend ; tu es malade, on te laisse crever ; tu n’as pas le droit d’uriner après 17 heures. 

Le 4  décembre, mission de l’Etat-Major. Elle constate que les ¾ des détenus ont disparu. Le message a surtout touché les militaires de la 1ère région militaire.  

Le 8 décembre des camions ramènent les prisonniers à Nouadhibou. Base Wajaha. Dans une chambre de 30 mètres de long, on entasse les 96 sous-officiers et hommes de troupe. Le 9, dimanche, «très bon petit déjeuner», café et pain. Du riz à midi et du riz pour dîner. 

Le 11, commencent les interrogatoires. Deux questions : -  connaissez-vous les dirigeants du Flam ? -  est-ce  que vous «cotisez» ou non ? Ceux  qui disent  non sont passés à tabac. Tous répondent oui. Il fallait mentir, les tableaux de la marine, etc. 

Les tortionnaires exigent une déclaration signée. Après ça on mange correctement. Les aveux ont été extorqués à tout le monde. Les maladies – béri-béri, dysenterie, diarrhées – déciment les prisonniers. Il n’y a pas de wc. Les hommes font leurs besoins dans la  chambre commune, dans deux  fûts coupés en deux. Les derniers jours de décembre  voient la ration diminuer : 1 pain pour 9 personnes. Cela continue jusqu’en février 91. Une mission de la gendarmerie vient interroger 15 officiers et 15 sous-officiers et hommes de troupe. 

Le 1 er mars on libère 3 capitaines et 2 lieutenants. Un officier vient voir les autres, vers 20 h, une liste de 60 noms à la main. 20 personnes restent  dans la cellule. Les 60 sont amenés à l’aéroport embarqué en Buffalo. Nouakchott. Ligotés. Jreida. Camions. Le 8  mars les prisonniers sont à N’beika. Le traitement s’améliore – plus de cordes. Une douche parfois. Le 18 mars on annonce leur  libération  aux prisonniers. Les officiers  reçoivent 12000 um, les sous-officiers 8000, les hommes de troupe 5000. Frais de transport. En camion civils. Les 20 restés à Nouadhibou ont été libérés le 6 mars  et réintégrés dans l’Armée. 4 officiers, 3 sous-off, 1 soldat ont été libérés à Jreida. Les autres ont été libérés de l’armée en même temps que la prison. Motif oral : «appartenance aux Flam» – Motif écrit – sur dossier «mauvaise manière de servir». Prés de 140  morts à Inal dont trente de maladie. Les veuves ont reçu un «capital décès» équivalent à 6 mois  de salaire de leur époux. 

 

  

Témoignage d’un lieutenant putschiste négro-africain  

  

Jeudi 22 octobre 1987. Peu avant midi, le lieutenant x  est convoqué à l’Etat-Major pour «besoins de service». Un officier l’accompagne. Un autre l’attend devant les bureaux. Des visages connus. Des sentinelles partout. X a l’impression qu’il y a «quelque chose». On l’emmène dans une chambre. Il attend jusqu’à 16 h. Le  chef d’Etat- Major adjoint et un officier du renseignement entrent dans la chambre. Ils lui posent des questions  anodines en apparence. Cherchent à lui faire dire des «choses». Subtilement. Ils ne lui soutirent aucune information. On lui place une chaise dehors. Avec des soldats armés tout autour. Consigne donnée à voix haute : «s’il bouge de sa chaise, tirez». X commence à réaliser l’ampleur du problème. «Une information a transpiré, dit-il, mais d’où ?»   

A 2 heures du matin, arrive la Gendarmerie. X  est encore en tenue, avec ses galons. Garde-à-vous devant l’officier supérieur de la Gendarmerie. Celui-ci  lui dit tout de suite qu’il n’est plus officier, et le trait de «vulgaire putschiste». Lui fait enlever ses galons, son ceinturon et sa casquette. L’officier de Gendarmerie est venu avec une longue liste  de noms. Il demande à X  de les  reconnaître. Les tortures suivent. Les gendarmes obtiennent les informations qu’ils voulaient, qu’ils attendaient surtout. On enferme le lieutenant dans une cellule. Il y reste jusqu’au samedi, 1 heure du matin. X est réveillé par un collègue de promotion. «Suivez moi, mon lieutenant». «Où ?». «A la plage». X se remémore ce qu’on lui a déjà dit : «nous avons assez d’information pour te coller au poteau». 

Il sort de la cellule. On lui met les menottes. Des voitures alignées dans la cour. Brimades, insultes. Land Rover. Puis poste de contrôle de Jreida. 4 heures du matin. Ses camarades et lui passent la nuit en plein air. A 6 heures on les «dispache» dans les cellules. Les interrogatoires réels commencent. Les meneurs d’enquêtes tenaient à ce que les détenus  reconnaissent : -a) qu’ils allaient faire un coup d’état ; -b) que la date en était fixée au 22 octobre : -c) qu’en cas d’échec ils projetaient de massacrer les populations civiles. 

Ils utilisaient pour ce faire la panoplie d’arguments qu’on  ne connaît que trop. Jreida était pleine à craquer de militaires négro-africains détenus, enfermés tous ensemble. Les enquêteurs fabriquaient des preuves pour pouvoir inculper le plus durement possible. Le lieutenant X  me dira : «je sais qu’on a relâché beaucoup de gens impliqués dans  l’affaire alors que des innocents restaient enfermés». Il était clair que le pouvoir cherchait un «châtiment exemplaire» ajoutera-t-il. Sur 200 arrestations 50 hommes devaient être jugés. Les 150 restant n’ont même pas été interrogés. Le 17 c’est  l’ouverture  du procès. Un jour auparavant, le 16 novembre, le juge d’instruction  arrive avec le procès d’audition de chacun des «putschistes». «Il nous les faisaient lire devant l’officier chargé de nos interrogatoires» affirme le lieutenant X. Les accusées apposent leurs signatures au  du document. Juste avant l’ouverture du  procès, une liste d’avocats est soumise aux détenus. «Choisissez votre avocat». X refusera. Le tribunal choisira pour lui. «Avant même l’ouverture de la séance, son avocat l’avait averti le 17, jour de l’ouverture du procès. A l’ouverture, le Président du tribunal entend les inculpés et il lit les chefs d’accusation : -  atteinte à la sûreté de l’Etat ; - massacre et dévastation de la population (sic) ; –  rassemblement illégal 

Personne ne pouvait  reconnaître ces accusations. «Si putsch, tentative de putsch, il y a eu, elle était encore à l’état d’hypothèse intellectuelle», soutient X. Tous répondent donc : Non. Les plaidoiries commencent. Les avocats luttent pied à pied, se surpassent. «Nous avons été très bien défendus, dit le lieutenant. Les avocats disaient ce qu’il fallait. Le problème  était  les chefs d’accusation, faits pour entériner  ce qu’il y avait dans les têtes. La volonté  était politique». 

Pour les avocats, la décision était déjà prise. La tentative de coup d’état n’a pas connu un seul début d’exécution. Personne n’a été pris l’arme à la main. Personne en  réunion. 

L’avocat général  demande 11 têtes. La   sentence : -  3 peines de morts (Lt Sarr Amadou, Lt Ba Seydi, Lt Sy Saïdou) ; – 18 condamnations aux travaux forcés à perpétuité (dont le lieutenant X). 

Les autres à 10 et vingt ans de prison. Il y eut 3 acquittements. C’est  le 3 décembre 1987. Ceux  qui n’ont pas été jugés ont été gardés 2 mois et ramenés chez eux en janvier, en résidence surveillée. Les condamnés iront à Walata en même temps que les civils détenus à la prison de Nouakchott depuis octobre 86. 

Le lieutenant X sera libéré le 3 mars 91. Pour lui il y aura toujours un AVANT  et un APRES le procès. «On a pris des préjugés comme base pour tuer et condamner».  

«Le régime voulait focaliser l’attention sur un seul groupe ethniques étaient représentées dans la préparation de ce coup Maures noirs et blancs. Soninké. Les Flam n’ont rien à avoir avec ça. Mais pour les coups d’Etat, la légitimité est dans la réussite». 

 (Propos recueillis par Habib Ould Mahfoud)  

 Source /

La Tribune N°358 


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