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Chronique Mansour Chapitre 5

15072007

CHAPITRE 5

 

 

COÏNCIDENCES

 

 

Poser une question n’est pas forcément appeler une réponse. Evoquant le caractère tout à la fois absolu et infini du Principe Indispensable, on suscite ainsi, à l’intérieur de cet apparent monolithisme, des possibilités d’entendement, des pistes probables d’objectivité. Car, si « l’Absolu est l’Infini, et inversement ; le premier suggère un mystère d’unicité,  d’exclusion et de contraction, et le second, un mystère de totalité, d’inclusion et d’expansion  [1] ». Admirable formule qui situe, on ne peut mieux, la fécondité des concepts explicités par nos pères. Les images relatives accourrent, alléchées par cette proposition d’ordre qui donne du sens à leur obscure relativité : noyau et membrane, identité et altérité, tension et détente, rigidité et fluidité, masculin et féminin, individuel et collectif, on n’en finirait pas d’énumérer les pulsations, apparemment binaires, de cette remarquable identité. 

 

Apparemment binaire, dis-je, car, si « l’Absolu est l’Infini, et inversement », le caractère indissociable du Principe situe immédiatement cette proposition dans l’ordre de la solidarité. Impénétrable, le Principe contracte et diffuse, selon qu’Il se présente à nous, sous telle ou telle de nos perspectives limitées, sans jamais rien pourtant déconnecter de Lui-même, ni offrir une quelconque opportunité de partition. Tout est, en réalité, solidaire de tout, et, à défaut de pouvoir désigner la source de notre parfum commun, on peut lui reconnaître un nom : Universelle Solidarité, en arabe Rahmatou, Com-passion Aimante – formidable capacité du vivant à communiquer, partager, entendre, ajuster et s’ajuster – bien avant de signifier plaisirs et souffrances. Prenons le temps, de temps en temps, de méditer sur nos neuf mois de vie intra-utérine, au sein de cette « arhâm [2] » où couva, couve et couvera, du début à la fin de son temps, notre commune humanité… 

 

Coïncidant avec cette conscience, qui nous lie à nos parents, nos amis, nos compatriotes, nos coreligionnaires, mais aussi, à l’air que l’on respire, l’eau que l’on boit, les bactéries qui nous habitent – et, parfois, nous dérangent – l’ondoiement, en temps et espaces, de l’Absolu-Infini projette des myriades d’unités autonomes, certes toujours relativement, mais toutes fondamentalement convaincues de leur origine totalitaire. Instinct de conservation, probablement, et, espèce par espèce, réflexe identitaire qui structure nos moyens de communication, hiérarchise nos priorités d’entraide. Je suis, tout naturellement, égocentrique, familiocentrique, tribaliste, chauvin, anthropocentrique, géocentrique, etc. On comprend dès lors le succès du darwinisme, dans le contexte d’une époque colonisée par la compétition capitaliste, instaurant dictature d’un fumeux meilleur à géométrie indexée aux variations du marché. Ailleurs, et notamment dans les espaces islamisés, on aura, plus souvent, parié sur la cristallisation des dépendances, figeant les rapports vitaux dans des réseaux de convenances hiérarchiques. Les nuances sont subtiles, mais elles sont réelles. 

 

Or, c’est aux marges de ces vieilles civilisations, dans les grandes forêts équatoriales le plus souvent, que la luxuriance de la vie aura suscité les manifestations les plus apaisées de la solidarité autonome – ou de l’autonomie solidaire, comme on voudra – au sein de groupements sociaux invariablement réduits – régulés par quelle invisible loi d’équilibre ? Entre Nature et Morale, nous voici invité à un treizième travail herculéen, au centre des douze premiers, probablement, sinon à proximité immédiate, dans la texture même du miroir (sans tain ?) où soleil et lune déclinent leur commune mesure… 

 

 

Assis confortablement au pas de ma porte, je contemple, pratiquement chaque jour, les mouvements célestes, et, on me dira ce que l’on voudra, c’est bien autour de moi que je vois tourner soleil et lune. Point de vue ? Relativité du voyageur qui voit défiler pierres et dunes ? Je n’en disconviens pas. Mais quelle que soit l’illusion, elle est suffisamment prégnante pour rythmer ma vie. Il serait temps, tout de même, de lui faire justice. L’enfant bouge un doigt et remarque, au même instant, l’envol d’un oiseau : il lui faudra un bon moment, et bon nombre d’échecs, avant de douter de son pouvoir… A tort ? Car, entre temps, se sera construit toute une féerie poétique, un langage merveilleux où la profusion des coïncidences offre à l’intelligence le concours de la générosité. Dotant les nuages, les arbres et les reflets dans l’eau, de formes multiples et changeantes – chameaux galopant dans le ciel, orants de bois dressant leurs bras vers ces caravanes somptueuses, d’où jaillissent, en réponse, des fontaines de diamants, jonchant lacs et mers – l’enfant, Roi du Monde, succède spontanément au Créateur Suprême, le représente en toute innocence, en est, dès lors, le plus fidèle khalife [3] : dépourvu de tout orgueil, il invente, imagine, découvre, relie, et s’il détruit parfois, enivré de son autonomie gestuelle, il ne cesse pourtant de lire et d’établir des relations, chevalier intrépide de l’Un, jusqu’entre vie et mort. L’enfant heureux est un enfant lié. 

 

De quoi donc est-il libre ? Plus son environnement est naturel, moins la question se pose. Nul n’envisage, en effet, de vivre affranchi de l’air ou de l’eau, et cette servitude, ailleurs magnifiée, se traduit, sous les paradis artificiels de la civilisation moderne, par un mépris suicidaire envers ces maîtres si généreux, mais curieusement dociles et muets. Ont-ils besoin de nous,  ces éléments primaires ? A défaut d’approfondir cette question, si nous ne pouvons, nous, nous passer d’eux, notre capacité à les saccager semble inverser – un moment, un si court moment – l’ordre de la dépendance. En cette illusoire révolution, nous serions-nous abusés sur le sens et la conduite de la soumission ? Salama, en arabe, c’est demeurer intact, sain et sauf, en toute sécurité, et l’on entend bien que quiconque se soumet, du fond du cœur au bout des membres, au Principe Créateur, puisse jouir de telle bonne santé, libre, à l’aise dans ses baskets. Le musulman – substantif passif de salama, ; substantif, c’est à dire : qui en tire et, tout à la fois,  en exprime, la substance – vit en paix  (Assalam) en ce qu’il est ajusté à ses limites existentielles. 

 

J’ai, tout dernièrement, prié la salatoul Joumou’a [4] à la mosquée des chorfas, en compagnie d’un bon millier, peut-être deux, de musulmans bon teint, du moins dans l’alignement des rangs. C’est bon, c’est chaud, cette communauté recueillie d’apparat. Mais en quittant le lieu par le Nord, un bref événement m’a fait soudain ressentir l’exiguïté de mes schémas rassurants. A quinze mètres de la mosquée, trône, depuis des mois et des mois,  un tas d’ordures puantes dont personne ne se sent concerné, sinon à l’entretenir occasionnellement, avec plus ou moins de vergogne. Je serais sans doute passé, comme tout un chacun, à distance, aveugle et dégoûté, si le manège d’un grand gaillard n’avait attiré mon attention. Un de ces majnunes [5], assurément, tout obscurci par quelque ténébreuse nuit de l’âme, prenant à bras le corps excréments et pourritures pour les centraliser, vainement, bien au regard de la pieuse multitude. « Que fais-tu là, mon pauvre Mohamed ? – Je cherche un musulman, ô piètre khalife ! » Et cette réponse, anachronique, m’a laissé abasourdi. Toute une jama’a,  trois à quatre mille bras, ridiculisée, réduite à une assemblée de manchots, au seul constat de cette irresponsabilité collective ? Il m’a semblé, soudain, que mes babouches étaient trop neuves, trop raides à mes pieds, et le beau blanc de mon boubou, un tantinet déplacé devant cette faillite collective… 

 

Entrepôts, commerces, cabinets médicaux et mahadra islamique bordent le lieu. Peu de familles donc, c’est une explication ? On objecterait, à contrario, que le quartier génère suffisamment de richesses – et bien plus qu’il n’en faut – pour assurer ne serait-ce qu’un petit convoyage hebdomadaire jusque devant la mairie de Tevragh Zeïna – belle de bout en bout, en effet – histoire de nettoyer la place, d’une part ; et de placer, d’autre part, la commune devant ses responsabilités. Entre la bravoure insensée de notre majnûn de service et la future usine de traitement des déchets urbains, il y aurait ainsi toute une chaîne de solidarités à construire ; à réveiller ? Assis confortablement au pas de ta porte, tu contemples, pratiquement chaque jour, les mouvements célestes, et, on te dira ce que l’on voudra, c’est bien autour de toi, muslim, khalifoullahi, que tournent soleil et lune. Lèveras-tu le petit doigt ? 

 

Si l’on peut discuter, en effet et à perte de vue, sur le sens des coïncidences fortuites, il en est d’autres, variablement volontaires, dont les relations sont beaucoup moins contestables. Entre la sueur tombant goutte à goutte du front du semeur et la graine blottie au fond du sillon, il existe une solidarité sensible, dont la rationalité n’exclue pourtant pas de plus subtiles connivences. Où se situe la pleine lieutenance du prophète élu – P.B.L.? Dès ses premières activités de pâtre, à l’heure de sa plus profonde méditation en la grotte du dévoilement ou à celle de son entrée triomphale à Mekka, deux décennies plus tard ? Une certaine vision, partielle, du hiéros  le sacré, en grec, d’où découle la très gavauldée hiérarchie – inciterait à placer le souverain vainqueur bien au dessus du modeste berger, et les toujours d’actualité controverses concernant le primat éventuel de la réflexion sur l’action continuent, invariablement, d’épanouir les formes et les fonds de nos prélats, khalifes ou autres chefs moins religieux, sinon carrément athées. Or, ni Jésus, ni Mohamed – P.B.E. – ni même Bouddha, en dépit de représentations démesurément appétissantes, ne semblent guère s’être distingués par leur embonpoint, leurs richesses matérielles, voire leur dédain de l’activité laborieuse. Ne resterait-il donc que les césars et les pharaons pour instruire le caractère jouissif du pouvoir ? 

 

Les douces mains du noble, en Mauritanie, devaient transmettre, dans la banalité d’un intransigeant dénuement, quelque rare relation, d’une qualité analogue, probablement, à cette connivence secrète entre la sueur noire du semeur et le pain blanc du seigneur.  Mais ce devoir fut-il toujours rempli ? On peut en douter, au seul constat de la résistance singulièrement prolongée de l’esclavage : il fallait bien manger,  quelqu’évanescente fût la faim ; et, sans disserter sur cette remarquable constance à dénigrer la rugosité des mains, s’interroger sur le peu d’alternatives à l’habilité politique et la suavité religieuse, pour les plus doués ; l’énergie guerrière et l’économie marchande, pour les autres ; susceptibles de vivifier la « bien-naissance ». De sens ou de sang ? La loi du moindre effort aura, en définitive, invariablement plaidé, sous toutes les latitudes affligées du  concept, pour la loi du sang. Or, la vie, bien des indices semblent démontrer qu’à la réduire au sang, on en saigne le sens… Entre un bon fils de famille et un fils de bonne famille, la situation du bon raconte la valeur du fil ; plus exactement : la rémanence de sa qualité. « Vous êtes le sel de la terre », aurait dit Issa – P.B.L. – « si le sel s’affadit, comment lui rendre goût [6] ? » 

  

Etendons le phénomène.Par quels processus, par exemple, un capital génétique dégénère ou se régénère ?  On cultive des patates, sélectionnant, chaque année, les plus petites en guise de souches reproductives. De récolte en récolte, on constate un amoindrissement progressif des tubercules, en nombre et en volume. Mais il suffit d’expédier quelqu’unes de ces liliputiennes pommes de terre à un autre cultivateur, situé en une zone climato-géologique suffisamment différenciée,  pour les voir se reproduire avec vigueur et grosseur décuplées. Des systèmes d’échange entre plaine et montagne sont ainsi périodiquement organisés, en France ou ailleurs, liant producteurs biologiques d’horizons divers, pour le plus grand profit de tous. Si Caïn, en sa sédentarité obtue, avait mieux observé son environnement, peut-être eût-il mieux apprécié la mobilité de son frère… Cela dit, et sans présumer de l’hypothétique intérêt biologique, pour l’humain, des transhumances saisonnières, sinon des pèlerinages à la Mecque ou à Lourdes, on retrouve, une nouvelle fois, cette hymne à la différence, désormais non seulement génératrice de con-naissance, mais, plus généralement, peut-être, de richesse ; d’énergie, dirais-je même, histoire d’envisager enfin la proposition coranique jusqu’en nos plus profonds fondements atomiques et intersidéraux. 

 

« Pierre qui roule n’amasse pas mousse » ? Les « Rollings Stones » se marrent, et, avec eux, des générations de caravaniers et autres voyageurs de commerce, sans parler des princes rutilants de la « jet set », dorés jusqu’au slip. Car, on s’en doutait un peu, on peut réfléchir en marchant, tout comme l’on peut agir sans bouger le petit doigt. Le trône vissant le pouvoir, enchaînant sa jouissance à l’occupation physique de son centre – ah, les forçats de la libido ! –  apparaît dès lors d’une affligeante primarité, j’allais dire « primatité », et les monstruosités administratives qui fondent nos Etats modernes, des entassements préhistoriques d’un sens atrophié de la vie. Notre nouveau président de la république – félicitations au passage à tout le peuple mauritanien – vaticinant, pauvre comme Job – P.B.L. – sur le tas d’ordures de la semaine dernière ?  Il est probable que seuls les Oulad Deymane iront pêcher le menu fretin dont les éclairs argentés scintillent au fond de cette étrange proposition…  Etrange pour qui et depuis quand ? ‘Omar ibn Khattab – que Dieu l’agrée en la plus belle des compagnies – ne s’en serait certainement ni étonné, ni distingué, reconnaissant à Job – P.B.L. –  une noblesse au moins aussi grande que la sienne. Or, aucun khalife ne semble surpasser celui-là tant en dénuement matériel qu’en plénitude du pouvoir. Y aurait-il ici matière à réflexion ? 

 

 

Je ne saurais dire quand, exactement, s’est imposé à mon esprit la clarté d’un des principes traditionnels les plus signifiants, peut-être, des espaces saharo-sahéliens : être riche, au désert ou dans la steppe, ce n’est pas accumuler des biens, mais accumuler de la vie. Durant des siècles, voire des millénaires, l’or, l’argent, la marchandise non-comestible, n’eurent d’intérêt qu’en leur capacité à s’échanger contre des chameaux, des chèvres et des brebis, des sacs de mil ou de sorgho. La démarche souligne l’importance cruciale du groupe dans la construction de la personne : nul ne vit seul en ces zones d’extrême rudesse et l’accroissement du potentiel alimentaire signifie non seulement le pouvoir d’attraction de la tribu, variablement assimilée à son  chef, le respect, voire la crainte qu’il/elle inspire, mais aussi sa puissance génésique, l’intensité de son lien avec les forces telluriques et cosmiques, celle de sa baraka, ce fluide subtil qui fait d’une réalité concrète une émanation spirituelle, l’expression d’un sens révélé au monde. 

 

Il faut relire l’épopée d’Ibrahim – P.B.L. – ou celle de Yakob – P.B.L. – dans une telle perspective. On se rend compte alors à quel point liées sont les conceptions du monde moyen-orientales et africaines, et je ne suis pas loin de penser que cette même grille de lecture puisse se poser sur la majeure partie des situations socioculturelles construites depuis des millénaires sur notre planète commune. Avec des nuances certes non négligeables : on conviendra ainsi que l’univers des chasseurs amérindiens soit singulièrement plus proche de celui des cueilleurs équatoriaux que de celui des éleveurs et autres agriculteurs disséminés à la surface du globe. Les uns s’insèrent dans un milieu nourricier, les autres le façonnent… Mais tous, traditionnellement, n’ont, vis à vis de l’accumulation de biens « inertes »,  qu’un rapport, sinon superficiel, du moins passablement distant, et ceux qui les fabriquent, des réputations souvent douteuses.  Invariablement, c’est bien la civilisation, cette forme si particulière et longtemps minoritaire, d’agrégation sociale, qui génère ce type d’accumulation. Serait-elle le signe d’une perversion ? 

 

La question inverse radicalement une commodité dominante de pensée qui pose la civilisation en phare de l’humanité. Il y aurait, selon ce point de vue, des sociétés archaïques, pré-civilisationnelles, embryonnaires donc d’une norme évolutive où se seraient distinguées telle ou telle structure sociale, avantagée par des conditions géo-climato-historiques particulières. Cette opinion est banale, non seulement au sein de ces sociétés dites « évoluées » – on en comprend aisément le truisme – mais aussi parmi l’intelligentsia des sociétés « en développement ». On entend ainsi, en Mauritanie, des avis fort autorisés sur les processus « naturels » de construction de l’Etat national, qui auraient été malheureusement perturbés par l’épisode colonial. Cette vision hégélienne de l’Histoire dispense d’une critique plus approfondie de la domination mondiale en cours. Car, s’il s’agit de mesurer « l’évolution » de l’humanité – cette capacité à entendre et assumer, le plus totalement possible, le sens de l’humain – il reste encore à prouver que les conduites sociales de nos pères et grands-pères aient été « embryonnaires ». A bien des égards, les larves anesthésiées semblent plus appartenir au futur de l’Humanité qu’à son passé. A contrario de ce désolant scénario, il convient, probablement, d’être plus lucide quant à la construction du monde moderne, à ses concepts fondamentaux, aux accidents spirituels et sociopolitiques qui ont affligé l’Occident au point d’y générer la civilisation mercantiliste que l’on sait et ses prolongements révolutionnaires sans précédent. 

 

En quoi, par exemple, le tribalisme ou le régionalisme seraient-ils, du point de vue du « pouvoir du peuple », – la démocratie, en grec, rappelons-le –  des tares absolues, le nationalisme et l’individualisme, des qualités émergentes ouvrant à un avenir radieux ? On se souviendra ici de la « logique du téléviseur » : lorsqu’un de ces appareils fascinants pénètre dans une famille de dix personnes, son « devenir », en termes de marché,  est de se démultiplier, tôt au tard, en dix exemplaires. L’individu – unité minimale de consommation – et l’Etat – idéale administration territoriale du marché [7] – constituent les deux pôles, jusqu’à présent obligés, de cette évolution socio-économique, et leur dialectique, exclusive, constitue un des organes moteurs, sinon l’organe moteur, de la dictature de la « chose marchande » sur le monde. Enrichissement ou appauvrissement du sens de la solidarité, de l’unicité fondamentale du Réel ? En dépit des déclarations et des efforts altruistes affichés sur le devant de la scène, les inégalités et les injustices se multiplient à la surface du globe, générant journellement tensions et fractures sociales inédites. Rien de nouveau sous le soleil ? J’en doute fort et l’état de dégradation écologique de la planète signale désormais des limites certaines à la société de production-consommation, dont le caractère primaire et excessif révèle l’extrême jeunesse de la moderne humanité.  Il est plus que temps de se pencher sur l’extrême vieillesse de l’ancienne humanité : elle sait vivre et faire vivre. 

 

 

La modernité est née d’un pillage : celui des civilisations arabo-musulmane et chrétienne orientale par les européens occidentaux. Son modèle est vénitien, parasite mercantiliste incrusté en Méditerranée dès le 9ème siècle, et subit plusieurs avatars avant de s’épanouir en Angleterre, huit siècles plus tard. Dans ces espaces confinés, obnubilés par la propriété et la fructification du sol, l’occupation du lieu et la possession de l’outil racontent une histoire sanglante, cahotique, à peine tempérée par un égalitarisme populaire, de sources locales probablement fort anciennes, puissamment renforcées, cependant, par les concepts chrétiens de partage et de fraternité et en dépit de la manipulation, outrancière, de ceux-ci par les classes possédantes. Mais, quelle que soit la rigueur de son attachement à la matière – et partant, de ses enchaînements de pensée logique – la civilisation occidentale ne parvient à s’imposer au monde qu’à la suite d’une révolution phénoménale dans la capture et l’utilisation de l’énergie, à la fin du 18ème siècle. On parle communément ici de révolution industrielle dont les prémisses apparaissent dès le siècle précédent : celle-ci n’est pourtant, dans sa réalisation plénière,  que la conséquence d’une autre, paradoxalement plus tardive, et qualifiée, quant à elle, de thermodynamique. 

 

Il s’agit en fait de la découverte des lois thermiques régissant les échanges d’énergie entre les différents états de la matière (Clapeyron, Sadi Carnot et Clausius), suite à des inventions techniques les mettant empiriquement en œuvre (machines à vapeur de Salomon de Caus, Papin, Cugnot et Watts). On entend souvent mal la portée de cette révolution.  Elle n’est, en effet, pleinement perceptible qu’en considération de la société mercantiliste qui la produit. Elle coïncide, notamment, avec la parution de l’ouvrage magistral d’Adam Smith – «Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations » – qui fonde, pour sa part, les bases de l’économie moderne.  L’un et l’autre de ces événements culturels plongent leurs racines dans une vision mécaniste du monde : « la nature, la matière, le peuple « inculte » sont moins des organismes vivants que des ensembles « mécaniques » dont les actions sont mathématiquement mesurables [8] ». Vision formidablement étrangère au reste du monde – absurde même, au regard de bien des penseurs extra-européens – et dont la genèse signale une dégradation spirituelle dramatique, étalée sur plusieurs siècles à compter des « croisades ». 

 

Mais cette coïncidence se traduit immédiatement par des applications techniques inédites, démultipliant prodigieusement la production de marchandises manufacturées. Hier, telle fabrique artisanale produisait cent mètres de tissu par mois : mécanisée, elle en produit désormais des dizaines, bientôt des centaines, de milliers. Tous les enjeux de pouvoir, tous les rapports sociaux, hérités de la précédente grande révolution technique de l’Humanité – agriculture et roue : soit près de dix mille ans d’histoire et d’habitudes  s’en trouvent radicalement modifiés. A l’échelle nécessaire de la planète : les ressources de l’Europe de l’Ouest, même augmentées de celles des Etats-Unis, ne suffisent à l’évidence pas à cette boulimie productive. Le colonialisme – ratissage méthodique des matières premières, financé par l’écoulement des surplus manufacturés – le nationalisme, qui définit des zones plus ou moins cohérentes d’administration de cette nouvelle stratégie économique, l’individualisme, qui trace, ainsi que nous l’évoquions en notre précédente livraison, les contours de la plus petite unité consommante – P.P.U.C. ? A usage, on l’aura compris, essentiellement statistique – s’affrontent aux systèmes relationnels antiques, variablement justes mais invariablement ajustés aux conditions cycliques de la survie, en leur imposant le concept d’un temps linéaire, lancé, tel une locomotive à vapeur, sur les rails d’un progrès enchanteur. 

 

Deux siècles ont passé : trois fois rien donc, en comparaison des dix millénaires de cultures néolithiques qui ont façonné – révélé ? – notre humanité. En bien des endroits de la planète cependant, les effets de la révolution thermodynamique n’ont commencé à se faire ressentir que voici quelques décennies, à peine. Fatal retard ou réserve providentielle ? Car, comme toutes les révolutions, forcément primaires en leur émergence, celle-là porte les stigmates de l’excès, visibles non seulement dans les franges extrêmes de son développement – avec quelles crudité et cruauté, mères des pires désespoirs kamikazes –  mais aussi, dans l’environnement même de son berceau natal, rongé par un dénuement spirituel singulièrement pendant  à l’opulence matérielle, alors que, partout, les signes de fatigue, écologique, sociale et économique, commandent une révision complète du système emballé. D’où viendront ces indispensables corrections ? Il semble bien que, plus les populations sont imprégnées des mythes fondateurs de cette phase historique de l’Humanité, d’une part ; plus l’Etat est confronté à des quantités phénoménales de données, d’autre part ; et moins se présentent les opportunités de réforme, sinon à la seule superficie des choses… La Mauritanie, avec ses moins de cinquante ans d’expérience étatique et ses quelques trois millions, à peine, de nationaux, serait-elle un lieu idéal d’émergence de telles nécessités ? J’en appelle à la noblesse de ses chefs pensants… 

 

 

Tout le monde en convient : entre la partialité, extrême, de la P.P.U.C. – plus petite unité consommante [9], en notre étonnante société moderne : « je consomme, donc je suis » – et l’impartialité, idéalisée, de l’Etat, l’établissement d’une connivence minimale passe par le développement de multiples réseaux de solidarités, plus ou moins partielles, plus ou moins partiales, seules susceptibles de freiner les effets pervers d’une avidité matérielle surqualifiée. Dans quelles mesures les systèmes naturels d’agrégation sociale jouent-ils ce rôle ? On songe tout d’abord, évidemment, à la famille biologique, et il semble bien, en effet, que les grands projets de gestion sciento-rationnelle de l’espèce – cf « le meilleur des mondes » d’Aldous Huxley, et ses multiples avatars – devront attendre quelques décennies, voire quelques siècles, avant de détrôner notre vieux mode d’encadrement génésique. On aura certes à voir, plus loin, que les standards modernes ont, tout de même, tendance à modifier singulièrement celui-là, mais patience : contentons-nous, pour l’instant, de constater le droit de cité encore reconnu de la famille biologique en l’urbs consommante. 

 

Au delà de la biologie, existe-t-il des agrégations sociales « naturelles » ? Du point de vue de l’anthropologue, le clan, la tribu, constituent des unités cohérentes d’adaptation au milieu – plus exactement : aux conditions d’une survie localisée, limitée aux relations directes du groupe à son environnement immédiat – et obéissent à des lois d’ordre où l’autonomie, individuelle ou familiale, est fermement enchâssée dans  la nécessité du collectif. On l’a dit ailleurs : si la civilisation est une organisation sociale par ou pour la cité, la tribalisation est une organisation sociale par et pour la tribu. En quoi la seconde serait-elle incompatible avec la première ? Cette affirmation – récurrente en Occident, mais, presque toujours, insondée – repose sur une histoire complexe, fortement tributaire de concepts idéologiques plus ou moins avoués, où les luttes des entités sociales localisées contre les pouvoirs centralisateurs jouent un rôle considérable. On a pu dire ainsi,  au sujet des premières cités grecques, tout à la fois fondées sur le fait tribal et profondément marquées par le système méditerranéen marchand, que la tyrannie était une perversion de la civilisation par la tribalisation. C’est tout et ne rien dire. Sans s’interroger ici sur les accointances supposées entre le tribalisme et, par exemple, le stalinisme [10], le nazisme ou le sionisme – laissant au lecteur la libre appréciation de la pertinence de ce choix pas vraiment aléatoire – notons que cette entreprise paraît, pour le moins, réductrice. Le mal est profond : même en inversant la proposition, si l’on en vient aisément à entrevoir la perversion de la tribalisation par la civilisation, on n’élève guère, tant s’en faut, le point de vue. 

 

On manque, de fait, d’observations lucides sur les évolutions internes des personnes et des sociétés tribalisées. Il est ici fondamentalement question de valeurs intimes et il est probable qu’une pudeur toute mauritanienne répugne à déballer sur la place publique – le champ des griots ? – les glissements de sens consentis, sinon plus ou moins consciemment subis, depuis un demi-siècle. Se laisserait-on aller, insensiblement, à des solidarités inédites ? Le quartier, avec son école, ses lieux de travail, sa mosquée ; le parti politique, le terrain de foot, la discothèque ; génèreraient-il des élans quotidiens susceptibles de retisser les béances relationnelles percées dans le vieux boubou traditionnel ? Ou le manque de profondeur de ces liens sans passé, souvent sans lendemain, serait-il, justement, le ferment nécessaire à cette avidité de compensation, indispensable au développement du marché ? « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé » : mais madame affairée à ses emplettes fiévreuses a-t-elle le temps, le désir même, de s’interroger sur l’être en question, sinon sur le manque qui la dévore, et le porte-feuille de son variablement consentant époux, en prime ? L’humanité portait un sens  que chaque tribu, puis chaque clan, chaque famille, chaque individu enfin, nuançaient, dans tout un emboîtement de vies gigognes, ajustées les unes aux autres dans les limites de leurs lois respectives d’existence. Admettons – en ce qui me concerne : par pur goût du compromis – que les aléas de la survie et les disparités des points de vue aient accumulé, au cours des millénaires, plus de conflits que de concessions entre ces unités de sens, rendant illisibles leurs nuances « primitives [11] » d’humanité. En ces temps de mondialisation où il devient de plus en plus difficile aux peuples [12] de se déplacer à travers le monde, la démocratie consisterait-elle à effacer carrément ces traces que certains n’hésitent pas, en Mauritanie même, à qualifier de résiduelles ?  Amis du pouvoir du peuple, bonsoir… 

 

 

D’aucuns ironiseraient ici sur un passéisme romantisant, nous invitant à cette fort passéiste querelle entre anciens et modernes qu’on nous rabâche, ce n’est pas un hasard, depuis quelque trois siècles. C’est sur ce terrain que s’architecturent les divers intégrismes, bientôt agglutinés en « axe du mal » sous le regard inquisiteur – sinon la main experte – des champions du progrès démocrate. On reconnaît la technique du Big Bang anglosaxon : beaucoup de bruits, de sang, d’émotions, au mieux pimentés de poursuites en bagnoles plus ou moins érotiques, et voilà le monde aplati comme une image d’Epinal, ébahi sous le rouleau d’une obésité variablement repue. J’aime à croire que le scénario ne fasse pas l’unanimité, notamment chez les croyants, et particulièrement en Mauritanie. Désuète espérance  ou constat lucide d’une inéluctable nécessité ? 

 

« Bien de peu de nos concitoyens », me lançait, il y a peu, un mien ami, coopérant français de longue date en Afrique, « sont à même de seulement imaginer que dans cinquante ans, cent ans, tout au plus, c’est par charters entiers qu’on expulsera les clandestins européens hors d’Afrique ». La proposition, un tantinet provocatrice, est lourde de sous-entendus. Dans la bouche de mon ami, elle exprime tout d’abord un pressentiment de faillite d’une vieille Europe épuisée, défigurée par les mégapoles productivistes, rongée par le dynamisme conquérant des sociétés émergentes. Mais elle signale surtout la prise de conscience d’une renaissance spirituelle en Afrique, très probablement centrée sur la découverte de l’unité profonde de sens entre l’islam et les divers modes africains d’adéquation au Réel, enfin comprise dans toutes ses dimensions écologique, sociale et économique. Il n’est, à cet égard, sûrement pas fortuit que la propagande antimusulmane actuelle s’emploie à traquer et mettre en exergue les moindres comportements extrémistes, en les attribuant à quelque « tare de nature » d’une religion qui serait propice à tous les excès. C’est, bien évidemment, une inversion totale de l’histoire et du mouvement réel en cours. 

 

S’en souvient-on ? L’islam apparut, à la lisière de l’Afrique, dans une contrée largement dominée par la tribalisation, affectant à ce point la perception de l’individualité qu’on y enterrait, par exemple, les fillettes vivantes, comme autant d’inutiles bouches à nourrir. Face à cette évidente dissolution des mœurs, un modèle social nouveau se mit en place, assurant, entre l’individu et la société, des équilibres viables, clairement référenciés par un Texte Sacré – et non pas immobilisés, contrairement à ce que prétendent certains lecteurs obtus, obviés, sinon carrément fielleux. Fait remarquable : tribu et cité y pouvaient cohabiter, s’y employèrent variablement et l’histoire de ces variations est assez riche pour nourrir, aujourd’hui encore, la plus moderne des réflexions. Encore faut-il en prendre la peine. Il existe, entre le traitement tribal des armées oumariennes, les réactions civiles aux privilèges tribaux des omeyyades, le communautarisme plus ou moins éclairé des ottomans, un fil conducteur dont on a insuffisamment analysé l’originalité, laissant à d’autres fibres – notamment celle du contrat social anglais, et dont l’histoire, n’est, évidemment pas universelle – le soin de tisser  la mondialité contemporaine. On entend bien ici la difficulté. Entreprendre une telle démarche, qui implique un certain détachement, une critique certaine, du modèle standard, expose au poinçon de « l’islamisme » qui tendrait, lui, et selon la pensée de la domination [13], à instruire un modèle définitivement « suranné », dépassé par le développement historique des Lumières. 

 

Certains intellectuels musulmans sont effectivement éblouis ; d’autres ferment les yeux. Mais les peuples, quant à eux, poursuivent leur chemin, entrecroisant les fibres à leur portée, sans grand discernement, peut-être, n’étant guère éclairés par leurs élites aveuglées. Flous divers, décalages grandissants, déchirures sociales, manipulations en tous sens : le champ des stratégies sémantiques s’agite d’autant plus cahotiquement que fort rares sont ceux qui perçoivent clairement les enjeux, du moins dans leur ensemble : or c’est aujourd’hui la nécessité prioritaire. De noirs nuages roulent à l’horizon. Entre ceux qui parlent de tonnes à l’hectare, ceux  qui constatent le réchauffement de la planète, ceux qui chantent la liberté, notamment de se détruire, et ceux qui s’élèvent contre la dissolution des valeurs et des mœurs, où se situe l’équilibre du khalife ajusté ? Les réponses, encore une fois, ne sont pas toutes faites. Elles relèvent autant du tâtonnement expérimental, prudent et décidé, que de l’approfondissement spirituel, fermement centré sur sa racine. Oublier, ou seulement négliger, l’un ou l’autre de ces termes, éjecte, plus ou moins rapidement, vers la pensée fragmentée, normale, obsessionnelle du monde moderne qui,  me semble-t-il, s’est fait gloire absolue de la centrifugeuse, jusqu’à même exclure la centripéteuse de sa légalité lexicale. Diviser pour régner ? Di-able ! Mais qui divise donc, en vue de quel règne ? 

 

 

 

 

 

 

 



[1]     Frithjof Schuon –  « L’ésotérisme comme principe et comme voie » – Editions Dervy, Paris, 1997 

[2]     matrice, en arabe. 

[3]        de khalafa : il a succédé, remplacé, puisé de l’eau pour autrui, etc. 

[4]        la prière du vendredi 

[5]        fou en arabe, dont la littérature classique a récupéré les amours avec Leïla (la nuit) pour en tirer la quintessence des illuminations spirituelles. 

[6]     évangile de Matthieu, 5 – 13 

[7]     moins de 150 Etats couvrent ainsi la surface du globe et moins d’une quinzaine suffisent à cadrer le marché… 

[8]      d’après sir William Pety (16 – 16). Cf. mon ouvrage : « Les religions du Livre – en Eurasie occidentale, Afrique du Nord et Sahel – des premiers siècles de l’ère chrétienne à l’aube de la révolution thermodynamique » – chapitres III et IV. 

 

[9]     ou consommable : on ne saurait, en effet, sous-estimer l’appétit, omnivore, du marché…

[10]    et, soyons clair, toute forme de communisme totalitaire

[11]    dont certaines, fait tout de même assez remarquable, peuvent se réclamer de plusieurs millénaires d’existence…

[12]    d’une manière inversement proportionnelle à la prodigieuse rapidité des moyens de communication ouverts à ceux qui ont les moyens de se les payer… 

[13]                ou, plus probablement, selon son impensée… 







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