Aux larges des côtes de Nouadhibou

6 07 2007

Des poissons dévorent des poissons

Nouadhibou est la capitale économique de la Mauritanie. Elle est la grande place de l’exploitation de deux matières précieuses : le poisson et le fer. Les deux ressources qui ont fait couler la sève dans les artères de l’Etat. Un Etat qui est resté pour longtemps asséché sur les os. Mais…

Les «fils chéris» de Nouadhibou meurent à cause du passage de ces bateaux industriels qui écrasent les pauvres pirogues artisanales. Les uns veillent à accumuler les bénéfices. Les autres veillent à garantir un minimum pour vivre. Les uns ‘passent’ allègrement sur les autres. Combien sont-ils ? Dieu seul sait. Mais, on peut dire que les victimes sont nombreuses. Officiellement, la Gendarmerie, censée disposer des chiffres sur le nombre des victimes, ne peut pas nous les livrer. Elle exige qu’elle soit réquisitionnée soit par le Ministère de la défense soit par le Wali de Nouadhibou. Pour le wali, la réalité est tout à fait différente : «seul le chef d’Etat-major est habilité à faire parler la Gendarmerie». Bien qu’il représente le l’autorité publique dans une wilaya aussi importante, sur le plan géopolitique et géostratégique, que Nouadhibou, le Wali se dit ne pas disposer d’informations sur le phénomène. Et la bureaucratie, même si l’Administration monopolise l’information, nous prive de notre droit inaliénable et indéniable d’avoir accès à l’information. Ce qui ne nous empêchera pas de vous livrer quelques informations : «Assurez-vous que le phénomène n’existe plus» nous dit la Gendarmerie. «La seule aide que nous pouvons vous apporter, c’est de ne pas vous créer d’obstacles», nous dit le Wali.

Enquête : Mechri Ould Rabbany

Témoins oculaires

Ahmed Ould Amar est un pêcheur artisanal. Il confirme avoir vu de ses yeux de ‘grands bateaux’ «morceler délibérément des pirogues de pêcheurs artisanaux». Le phénomène ne demande pas, pour lui, de faire de longues enquêtes et investigations. Il suffit de passer trois à quatre fois par semaine au Port artisanal pour s’enquérir de la masse du drame. Il dit avoir vu, une matinée, un bateau écraser une pirogue alors que l’équipage de celle-ci dormait, «malgré qu’elle pêchait dans la région de 20/20 ».

Le capitaine Hmedtou Ould Sidi Maouloud n’oublie jamais le jour où il a remarqué un cadavre à la surface de l’océan. Il n’a pas douté un instant que c’était son ami qui a péri quelques semaines auparavant. Le camarade de Ould Sidi Maouloud a péri lorsque sa pirogue a été écrasée par un bateau : «je me rapprochais du cadavre. Mes amis reculaient. Ils n’osent pas s’avancer, du fait que les poissons ont déformé complètement les signes du cadavre. Particulièrement ceux du visage». Finalement, Ould Sidi Maouloud s’est occupé seul du défunt.  

Abdellahi Ould Saleck est un jeune de 35 ans. Il travaille dans la pêche artisanale depuis près de 10 ans, «lorsque le phénomène était presque généralisé et la panique régnait». Il se rappelle du jour où un bateau industriel a écrasé la pirogue de son cousin, Amar. C’était en plein jour vers 10 heures du matin. Ould Saleck et quatre autres pêcheurs étaient, comme d’habitude, au bord de leur modeste pirogue. L’équipe est commandée par Amar, le cousin, l’intime ami et l’alter ego de Abdellahi. Ils se préparaient à organiser le retour au bercail. Après avoir mis de gros poissons dans leur nasse. Aussitôt, un «énorme bateau» s’oriente avec une folle vitesse ver eux. La pirogue essaye de fuir le bateau.… Brusquement, la terre s’arrête de tourner. On compte deux décédés et trois survvivants. Par miracle.

Depuis, Ould Saleck jouit de la sympathie de deux mères : sa mère naturelle et celle de Amar qui le traite comme s’il était lui : «Cet amour qu’elle me consacre nous mène parfois en douleur. Comme lors de mon mariage lorsqu’elle est venue danser et déclarer devant tout le monde qu’elle fait cela à la place de Amar. Les éclats de rires et de joies se sont vite transformés en cris et larmes».

Séparation des corps 

Les Autorités concernées ont, depuis quelques temps, tracé des limites entre les zones de la pêche artisanale et celles de la pêche industrielle. Nous avons, nous confirme le capitaine Ismaïl Ould Mohammeden, un espace précis déterminé dans lequel nous pêchons : «Les zones 20/20, Tournal, Sag’a.. par exemple sont interdites à la pêche industrielle. Elles sont exclusives à la pêche artisanale. Mais dès que nous, qui travaillons dans la pêche artisanale, accédons aux lignes 200 et 210, nous devons faire volte-face. Parce qu’au-delà de la ligne 200 c’est dangereux pour nos pirogues et, de facto, pour nous. Les bateaux industriels, quant à eux, sont autorisés à pêcher exclusivement au-delà de la ligne 220. Il leur est interdit de pêcher entre les côtes et la ligne 220». Ce qui n’empêche pas l’existence d’une zone de frottement. Le même capitaine Ould Mohammeden dit avoir vu un bateau écraser une pirogue sur la ligne 140 : «le drame s’est passé à quatre heures du matin. Le bateau a continué de rouler comme s’il n’avait rien commis. Et bien qu’on l’a découvert plus tard, personne n’a pris la moindre peine de le sanctionner». Des sources officieuses confirment que la cause principale de ces actes est le non respect «de l’intégrité territoriale d’autrui». Elles disent avoir enregistré quelques cas près de la ligne 260 «loin des points de tangence».

Depuis quelques temps, les autorités ont décidé de faire un arrêt biologique annuel de deux mois. Deux mois pendant lesquels la pêche industrielle est interdite. Contrairement à la pêche artisanale. Une séparation des corps qui ne dit pas son nom.

Impunité signifie-t-elle complicité ?

Nos constats nous révèlent que le phénomène se déroule, généralement, loin des côtes mauritaniennes. Les victimes sont obligées de réagir le plus rapidement possible «surtout que les bateaux assaillants n’assument pas de bon gré leurs responsabilités sur ce domaine». Elles doivent, soit sauter dans les bateaux et les mener aux côtes mauritaniennes pour que la Gendarmerie fasse son constat, soit elles marquent les immatricules des bateaux pour ensuite les plaindre à la Gendarmerie nationale.

Pour le capitaine Issaq Ould Samba Djakité : «Si les bateaux étrangers portent préjudices aux pirogues nationales et celles-ci déposent plainte à la Gendarmerie, la Gendarmerie ne fait que les renvoyer à des dates ultérieures : revenez demain, on est à la recherche de l’intéressé, l’enquête n’a pas encore fini, votre plainte est prise en charge…. Si les plaignants montent au bateau pour le livrer aux autorités, celles-ci les arrêtent, les amendent et lâchent les étrangers». Djakité raconte l’histoire de ses deux collègues «tués volontairement par l’équipe d’un bateau industriel». L’histoire a commencé lorsque ledit bateau a écrasé la pirogue qui menait quelques collègues. Les pauvres ont sauté dans le bateau, demandant l’indemnisation : une pratique courante dans les cas pareils. Puis, ils ont procuré deux d’entre eux pour entamer les pourparlers avec le bateau. Les deux représentants restent au bord du bateau. Les autres se retirent pour rejoindre leur pirogue : «L’équipage du bateau ligote les deux artisanaux. Il les jette, pieds et mains enchaînés, au vu et au su de leurs camarades, dans l’océan. Puis le bateau prend sa route. Les pêcheurs ont, ensuite, manifesté pour montrer leurs mécontentements. Ils ont été dispersés par les forces de l’ordre. Et l’affaire est enterrée dans les coulisses de l’Administration».

Non assistance à personne en danger

Les pêcheurs artisanaux ne «subissent pas seulement cette épuration», selon Ould Weddad, ce pêcheur qui s’énerve pour un oui ou non. Ils doivent également supporter le mépris dont ils sont l’objet. Un mépris qui se transforme parfois en honte d’être.

Le capitaine Hmedtou Ould Sidi Maouloud et son équipe ont dû passer 24 jours en danger dans les larges de l’océan. Sans que les bateaux qui passent ne leur portent du secours : «Nous avons passé 24 jours en pleine mer sans eau ni nourriture. Les bateaux de toute sorte sont passés près de nous : les petits, les moyens et les gros. Nous les avons exhortés, tous, de nous secourir. Nous avons levé les morceaux rouges et les jerricanes d’eau demandant du secours… Ils comprenaient que nous étions en danger, mais ils nous avaient répondus avec mépris. En nous insultant parfois et en nous criant pouah». Pourtant, la non assistance à personne en danger est un crime que toutes les lois interdisent et sanctionnent.

Actes délibérés ?

Il est difficile de savoir si les bateaux écrasent volontairement ou involontairement les pirogues. Surtout que l’équipage de bateaux que nous avons rencontré nie définitivement l’existence de tels actes. Mais la tenue des concernés à contrôler l’information donne l’impression que ces actes ne sont pas innocents : le nombre des victimes est inconnu, les tenants et aboutissants des enquêtes sont tenus top secret. Pourtant, l’existence de tel phénomène est injustifiable….

Chaque pirogue de pêche artisanale prend différentes mesures pour se localiser. Elles disposent de lampes à courant alternatif de différentes couleurs: blanc, rouge, jaunes et autres. Certaines pirogues se juxtaposent l’une à côté de l’autre, formant ainsi une grande chaîne qui couvre une superficie considérable. S’y ajoute que les bateaux, eux aussi, s’équipent d’appareils de très grande précision. «Ces appareils leur permettent de voir, par points et virgules, les nœuds marins et les éléments les plus fins qui se trouvent devant eux. A plus forte raison, des pirogues entières de longueurs de quelques mètres», selon le capitaine Hmedtou Ould Sidi Maouloud. Celui-ci atteste que certains de ces bateaux tentent vainement d’éviter le drame. Mais que certains autres ne se soucient de rien «comme les bateaux et les navires qui transportent de bagages». Ce qui signifie pour lui que la plupart de ces actes sont bien délibérés.

Les pêcheurs ne dégagent pas implicitement cette accusation. Ils la disent clairement et à haute voix. A qui veut l’entendre. Pour eux, les bateaux ont bel et bien l’intention de liquider tous les pêcheurs artisanaux. Ils demandent aux autorités d’intervenir pour préserver «une nation en voie de disparition» selon un de ces pêcheurs. «Sachant que tous les Etats veillent à garantir l’existence, l’intégrité et les intérêts de leurs citoyens. Et viennent après les intérêts de leurs partenaires. Ce n’est pas une chose honteuse. Elle ne reflète pas, non plus, une mauvaise foi. C’est par ce genre de gestes que les Etats se respectent et font respecter leurs citoyens», ajoute-t-il.


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