De la difficulté de commémorer l’esclavage

19 06 2007
De la difficulté de commémorer l’esclavage 
(MFI) Dans son nouvel essai, l’écrivain martiniquais Edouard Glissant analyse et explique les modalités de la création d’un futur Centre de recherche et de commémoration consacré à l’esclavage. 
En janvier 2006, après avoir annoncé au nom de l’Etat français la volonté de commémorer chaque année, le 10 mai, la mémoire de la traite négrière, Jacques Chirac avait invité l’écrivain martiniquais Edouard Glissant à mettre sur pieds le projet d’un Centre national consacré à la traite, à l’esclavage et à leurs abolitions. C’est en réponse à cette demande que Glissant vient de publier ses Mémoires des esclavages, avec pour sous-titre « La fondation d’un Centre national pour la mémoire des esclavages et de leurs abolitions ». L’ouvrage est paru le 10 mai dernier, à l’occasion de la deuxième année de commémoration de l’esclavage en métropole, cérémonie qui s’est déroulée au Jardin de Luxembourg (Paris) en présence du nouveau président français Nicolas Sarkozy qui s’était pourtant, pendant la campagne électorale, déclaré opposé à toute repentance par l’Etat français pour ses errements du passé.
Tout au long des 176 pages de son opus, Glissant développe sa réflexion sur l’esclavage et sa commémoration, rappelant lui aussi combien il est contre toute forme de repentance qui, selon lui, n’a jamais fait avancer les idées ou aidé à la compréhension du passé. Aussi le Centre qu’il propose de créer pour commémorer l’esclavage ne procèdera-t-il pas d’un besoin de repentir ou de se lamenter, mais d’un besoin impératif de comprendre l’esclavage et de concilier les mémoires très différentes de ce passé : « Mettre en relation ou en opposition les diverses notions à la signification éminemment variable, dont nous avons vu qu’elles concernent : la mémoire, selon qu’elle réclame ou qu’elle regimbe, quand elle est raturée ou quand elle est surexcitée; et aussi le caractère national d’une entreprise qui pourrait paraître comme allant à l’encontre des intérêts de la nation française ou bien à l’opposé des aspirations des divers peuples antillais et des peuples de l’océan Indien… »

L’essor du capitalisme français, conséquence directe de l’esclavage outre-merDès les premières pages de son essai, Glissant attire l’attention sur les polarités mémorielles qui fondent et problématisent toute lecture de l’esclavage, qu’il appelle « mémoire marronne » s’agissant des descendants des victimes de l’esclavage et « mémoire sceptique » s’agissant des descendants des anciens esclavagistes. L’écrivain explique que si l’esclavage ne fait pas partie du récit national français, ce n’est pas parce qu’il y aurait eu un complot « blanc » pour effacer le phénomène de la mémoire collective, comme beaucoup d’Antillais semblent le croire, mais c’est tout simplement parce que « l’esclavage et la colonisation étaient des phénomènes lointains, dont les sensibilités nationales n’avaient pas été directement affectées ».
Et pourtant l’essor du capitalisme français fut une conséquence directe de l’esclavage outre-mer, comme cela fut le cas en Angleterre. Pour l’auteur des Mémoires des esclavages, le retard industriel de l’Espagne, qui n’a pas eu recours au commerce des humains, est la preuve que l’Europe a bel et bien bénéficié de l’esclavage. Et pourtant les Européens, contrairement aux Américains, n’ont jamais vu d’esclaves de leurs propres yeux. Ils voyaient les bateaux négriers partir et ne pouvaient imaginer que difficilement les actes inhumains et barbares qui s’y déroulaient pendant la traversée. C’est en révélant le vécu des Noirs dans les bateaux comme dans les plantations, en éclairant le lien entre le commerce et l’économie, la traite et l’enrichissement des villes portuaires que le futur Centre national pourra aider, estime Glissant, à mettre à plat l’Histoire et les histoires et contribuer par la connaissance à la réconciliation des mémoires. Aussi, écrit-il, ce Centre sera-t-il « conçu non pas comme un lamentarium mais comme un lieu vivant de relation, de mise en ferveur, d’échange de connaissances et de solidarités ». A la fois organisation de recherche sur l’esclavage et archive, il sera aussi un mémorial, consacré à tous les esclavages. A ceux d’hier comme à ceux d’aujourd’hui, à ceux des Africains comme à ceux des peuples de l’océan Indien, afin qu’on puisse enfin « jeter les bases d’une véritable mémoire partagée », comme l’a écrit Dominique de Villepin dans la belle préface qu’il a accordé à ce livre programmatique.

Tirthankar Chanda


Mémoires des esclavages, par Edouard Glissant, Éditions Gallimard / La Documentation française, avant-propos de Dominique de Villepin. 182 pages, 14,90 euros. 

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Une réponse à “De la difficulté de commémorer l’esclavage”

  1. 21 08 2007
    lemin ould (21:55:01) :

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