RECONSTRUCTIONS
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Il suffit de parcourir le moindre forum internet en français, touchant de près ou de loin au monde musulman, pour mesurer l’ampleur des intoxications intellectuelles vécues en Occident. L’immense majorité des gens y pensent à partir de données faussées ; soit par rétention, soit par démesure, voire falsification des informations. L’entreprise n’est peut-être pas, ou plus, véritablement pensée : elle est le fruit d’une accumulation pluriséculaire de distorsions et fonctionne, presque entièrement, sur la force d’inertie ainsi emmagasinée.
La désinformation commence, probablement, à l’époque des croisades, et fluctue en fonction des époques. Le « péril » ottoman en constitue un second pic, la colonisation européenne du 19ème siècle, un troisième ; enfin, et nous y sommes, « le fondamentalisme » musulman, coïncidant, en France, avec le développement d’une problématique d’immigration post-coloniale. Chaque époque « surfe » sur une vague différente, grosse de conditions politico-économiques spécifiques, et produit de nouvelles perturbations de sens. Comment interférer positivement dans ce chaos ?
En première ligne évidemment, l’action quotidienne, la plus difficile, qui puise sa force dans la qualité de nos comportements, chaque fois que nous sommes en contact, direct ou indirect, avec des non-musulmans. Elle exige de nous un djihad permanent – le grand djihad – visant à élever la pureté de nos intentions et la limpidité de nos actes. On s’y exhorte les uns les autres, on s’y attelle diversement, avec plus ou moins de ténacité et de réussite. Rien n’est jamais gagné en ce combat, et, en cette occurrence, qui nous situe en pleine « compétition dans les bonnes œuvres [1] », non seulement avec n’importe quel autre croyant des gens du Livre, mais aussi avec quiconque de « bonne volonté », sommes-nous, musulmans, toujours à la pointe de l’excellence ? J’avoue, pour ma part, m’en approcher rarement… De l’effort, Mansour, du courage, et, sur le métier, remets-toi cent fois à l’ouvrage !
Au delà ; ou plutôt : en dedans ; de ce volontarisme variablement efficace, j’ai choisi d’œuvrer au rétablissement d’équilibres culturels. A commencer dans le domaine de l’histoire, lacérée par ces siècles, surtout les deux derniers, d’acharnements partiaux. Prenons le moindre ouvrage occidental sur les civilisations mondiales : la part consacrée à l’islam est ce point ténue qu’on a peine à seulement imaginer comment cette culture a pu irriguer, pendant près d’un millénaire, toute l’Eurasie occidentale et une partie de l’orientale. Dans les universités françaises, l’enseignement de l’histoire européenne consacre moins d’un centième, parfois moins d’un millième, de son programme aux espaces si longuement islamisés, hispaniques ou balkaniques, sans compter les innombrables connexions entre les cultures chrétienne et musulmane, de Palerme à Kazan, en passant par Gênes, Damas ou Venise, voire Riga ou Amsterdam… Sortis des poncifs sur les « cavaliers d’Allah », les « fourberies » arabes et autres « voluptés » des harems orientaux, bien peu d’occidentaux, y compris chez les intellectuels et les politiques, ont une vue saine, même sommaire, du socle social, économique et philosophique des espaces islamiques.
Cet effort de réhabilitation est d’autant plus nécessaire qu’un grand nombre d’intellectuels musulmans ont puisé, et puisent encore, à cette source trouble, bien des éléments d’analyse de leur propre passé, à l’exception, notable, des tout premiers siècles de l’islam. Les ouvrages modernes d’histoire écrits par des musulmans sont rares, et, souvent, le public non spécialiste ; parfois même : spécialiste ; doit se rabattre sur les « encyclopédies » occidentales, dont nous venons de souligner, à l’instant, le piètre équilibre. Il s’en suit de redoutables altérations de sens, situant, par exemple, les entreprises réformistes, en pays d’islam, en vassales obligées d’un système occidental, démesurément exalté, ou, à l’inverse, en résurrection d’un tempérament guerrier, inconsidérément fanatisé. Or, l’islam n’a cessé de développer un projet social équilibré, en dépit de toutes les vicissitudes de l’histoire. Où trouve-t-on critique lucide de celui-ci, attentive à la dynamique des chocs, des médecines, des guérisons et des séquelles, générées par les siècles ? La fidélité consiste ici à bien se souvenir, à reconstruire une mémoire décomplexée, sûre de sa mission.
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Car nous avons une mission. Si l’islam est la dernière religion des temps prophétiques, celle qui convient exactement à ceux-ci, alors, nous avons l’impératif devoir d’en témoigner la vérité à la face du monde. En cet horizon, il ne suffit pas d’énoncer la proposition : telle quelle, elle est inintelligible à l’immense majorité des non-musulmans. Encore faut-il, sinon le démontrer, du moins en suggérer les pistes les plus raisonnables d’investigations. En humaniste, tout simplement, examinant des valeurs d’humanité. Et à cet égard, nous devons comprendre les processus économico-politiques qui ont amené le recul de l’hégémonie musulmane, manifeste à partir du 18ème siècle de l’ère chrétienne.
La démarche nous amène à considérer sous un même angle, également mais pas exclusivement, la période précédente. Comment l’Occident s’est-il construit, avec et contre la civilisation musulmane ? C’est ici envisager une réalité commune, complexe, vivante, irriguée de liens variablement clairs, variablement visibles, de contradictions évidentes et de fusions non-dites… Elle implique une attention accrue à ce qui nous appartient, musulmans, en propre. La quête de sens n’est sensée qu’en fidélité approfondie à ce qui la justifie.
On en vient alors à se poser la question de la nécessité de l’évolution historique. « Al hamdoulillahi [2] ! », répétons-nous face au moindre événement, fût-il apparemment désastreux. Le Plan Divin nous environne et nous habite, sans laisser un seul instant, ni un seul lieu, hors de son empreinte. Si donc Dieu a donné, un temps, le pouvoir sur le monde à des non-musulmans, c’est qu’il s’y devait manifester « quelque chose » dont les musulmans ne devaient pas assumer la maîtrise d’œuvre. Mais c’est quoi ce « quelque chose » ?
On ne peut pas négliger cette redoutable question. Prétendre « rattraper le retard » ou réinstaurer « l’ordre islamique » sans réflexion approfondie sur la nature de « l’avance », ou du « désordre », formulés dans la parenthèse occidentale, nous expose aux plus dangereux glissements de sens. En tous les cas, il existe des positions intermédiaires, des perspectives d’attente, des « stations », aurait dit, sans doute, l’émir Abd El Kader, qui nous permettent d’affiner nos diagnostics, avant d’avancer les moindres thérapies. Le mot est lancé : il s’agit bien de médecine.
La proposition est-elle, cependant, à sens unique ? Bien des occidentaux sont à même de reconnaître que leur société ne va pas bien, qu’elle s’est construite sur certaine exagération dont il n’est pas simple de discerner précisément les contours, surtout lorsqu’on en est partie prenante, imbibé dès la plus tendre enfance. Mais faut-il se hâter d’en conclure à la noirceur intégrale du tableau ? Le génie particulier de chaque peuple est, à priori, une plante médicinale pour son voisin. On entrevoit alors une toute autre dynamique que celle du « choc des civilisations ». Soudain, la splendeur du verset coranique, mille fois cité, toujours signifiant, jamais fini, illumine la recherche : « [...] Nous avons fait de vous des nations et des tribus, afin que vous vous tiriez mutuellement connaissance. [...] » 49 – 13.
Con-naître : naître avec. Il n’est pas certain que l’étymologie latine traduise, exactement, le verbe arabe ici en cause. Elle évoque cependant une volonté de communion, un souci de l’Autre, un effort de distinction, partout sous-tendus dans la vision coranique. Laissons, provisoirement, de côté, les versets guerriers qui semblent infirmer cette thèse : nous en reparlerons en d’autres temps, mieux éclairés par le développement du discours, et retenons la profondeur du message : ni confusion, ni exclusion, la connaissance construit la limpidité d’un miroir. A vous votre religion, à nous la notre. Vous adorez ce que nous n’adorons pas, nous adorons ce que vous n’adorez pas. Et par cela, nous tirons mutuelle connaissance. Si tu prends la peine de me regarder, un instant seulement, si j’ai le courage de te voir, comme tu es, et non pas, comme je voudrais que tu sois ; que voyons-nous, dis-moi, l’un de l’autre ? Un soir de grande solitude, j’ai écrit sur le mur de la ville : la lumière est au fond de l’œil. Mais lequel ? Le tien ? Le mien ? Je n’ai, mon frère, qu’une seule certitude, à ce sujet : La ilaha illallah [3] !
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Point de dieu si ce n’est Dieu, je crois en Un Seul Dieu : la négation musulmane et l’affirmation chrétienne formulent une même essence que la variété des langues, la force des conventions, le goût des œillères et les intérêts partisans se sont chargés – se chargent continuellement – de fragmenter. L’illusion du pouvoir est si forte quand tout est divisé ! Mais, en dépit des innombrables maux générés par ces cruels morcellements, la foi poursuit, dans le silence des recueillements intimes, son œuvre d’agrégation cosmique. C’est bien lorsqu’ils se taisent que les amoureux du monde entier se rencontrent. A l’heure de l’eucharistie, le chrétien fervent pose, en esprit et, ordinairement, à son insu, le front contre le sol, et s’il pouvait voir, à cet instant, par le dedans des choses, il serait ébahi de la compagnie qui le soutient…
Des divers sens éveillés par le verbe « alaha », « adorer » scintille comme un phare. Il signifie qu’en réalité, le moindre acte d’adoration, même le plus éloigné de sa racine divine, revient toujours au Maître des mondes. Les routes sont seulement plus ou moins directes, plus ou moins gratifiantes pour l’adorateur. Qui fait sa divinité de l’argent, du plaisir, du sport ou de la gloire – la liste des idoles disponibles s’étire indéfiniment – en subit, par la force des choses, les contraintes spécifiques, mais la parcelle d’intention pure – l’élan adorant – même enfouie sous une épaisseur monumentale de ténèbres empilées, se fraie invariablement un chemin vers Sa Source. Si, probablement, « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme », « innalillahi oua innalillahi raji’oune [4] » : assurément, tout vient de Dieu et tout y retourne.
C’est donc bien que le substantif « Allahou » témoigne d’Une Réalité autrement plus universelle qu’un « simple » nom propre. Pour en rendre compte un tant soit peu, il aura fallu fournir, le lecteur s’en est aperçu, un effort de traduction, une coupe transversale, forcément brutale, entre deux réservoirs de sens. « Traduction, trahison » énonce le proverbe italien et l’adage signale toute l’ambiguïté de ce regard autre, dont nous essayons, depuis quelques semaines maintenant, de cerner le potentiel. Dans l’inconfort de cette situation, le converti hésite. Plonger corps et âme dans le nouvel idiome de sa foi, au risque de s’y acculturer, c’est à dire de rompre la continuité de son éducation première ? Ou, au contraire, s’en tenir à distance, en grand danger d’approximations syncrétiques, c’est à dire d’affadir ; peut-être, plus gravement : corrompre ; le goût de ses nouvelles relations ?
Je tiens en sainte horreur les excès fanatiques. Ils m’apparaissent, tout à la fois, enfants et pères de ces fractures dont je constatais, plus haut, les douloureux effets sur notre humanité commune. Mais la grande soupe, soi-disant humaniste, où tout serait dans tout et réciproquement, ajoutant à une pincée de christianisme, une cuillérée d’islam, un soupçon de bouddhisme et trois fois rien d’animisme, beurk ! Le tout noyé dans l’eau de vaisselle d’une démocratie écrasée sous le rouleau d’un mercantilisme univoque : à vomir, toute affaire cessante [5] ! Plus rien n’y peut être intelligible, si ce n’est la platitude d’un Waterloo spirituel, colmatant toutes les voies de réalisation patiemment entretenues par des générations de fidèles. Ce sont ceux-là, et eux seuls, en vérité, qui peuvent soigner les fanatismes ; certes pas, les extracteurs de « l’axe du mal » et autres laïcistes réactifs, au moins aussi obtus que ceux qu’ils croient combattre.
« Doucement », me susurre Abdel Kader, l’émir aux mille stations, « écoute ton horloge intérieure : elle rythme, incessamment, ton attention au monde. La tardiveté de ton islam t’invite à un double approfondissement : en aval, vers ta culture française, tant chrétienne que laïque ; en amont, vers ta nouvelle culture, assurément arabo-musulmane. Fort de cette directive, adapte ton effort au vent des circonstances, ne néglige aucune piste, note les moindres nuances. Peu à peu, pas à pas, conscient, en permanence, de l’intermédiaire de tes positions, de l’inachevé de tes études, il t’apparaîtra, bientôt, que cette dualité n’en est pas une : tout ton passé fleurit en islam. Celui-ci extrait de celui-là la quintessence, t’invitant à ne jamais te satisfaire d’un conflit. Entends-tu l’excellence de la médecine ? » Salamou aleykoum, paix sur la terre aux hommes de bonne volonté, oua rahmatoullahi, ikhouanil mouslimine.
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Parmi les nombreuses interrogations qui assaillent l’apprenti musulman, l’apparente prééminence de la foi sur les œuvres ne cesse de turlupiner l’esprit. L’ancien catholique se sentirait, presque, devenu protestant. Mais on devine, rapidement, que ce dont il est question dépasse le discours paulinien [6]. C’est tout le rapport à la faute, à l’erreur, au péché qui diffère. Celui-ci apparaît moins, maintenant, comme le fruit d’une tache indélébile, que comme une condition naturelle, vivante, existentielle : l’erreur est humaine, tout simplement. Et dans la hiérarchie des pécheurs, les plus persévérants dans l’adoration divine apparaissent les moins égarés du vrai.
A ses compagnons qui s’inquiétaient de leur inconstance sitôt éloignés du prophète – P.S.L. – celui-ci répondit : « Demeureriez-vous en permanence tels qu’en ma présence, les anges vous accompagneraient jusqu’en vos maisons. Et si vous ne péchiez plus, Dieu susciterait de nouvelles créatures pécheresses afin d’exercer Sa Miséricorde [7] ». Ce hadith témoigne de la singulière relation, en islam, entre Dieu et les hommes. En nous dotant d’une conscience, l’Illimité nous donne de Sa propre Saveur, proportionné à de justes limites : on ressent, en conséquence, plus souvent l’étroitesse de celles-ci que leur justesse, jusqu’à ce que, de transgression en contrition, nous goûtions, enfin et grâce à Dieu, la pleine mesure de ce don.
Adam – P.S.L. – tombe, souffre et appelle au secours : aussitôt, Dieu le soigne. Point de péché originel, initiant une tare héréditaire, contraignant Dieu à tout un processus historique, impliquant incarnation de l’Innocence Immaculée et son sacrifice sanglant, indispensable, au rachat d’une Humanité condamnée : la Miséricorde Divine, en islam, est Totale, Incessante, sublimement Libre. Non coupable, l’Homme naît limité par des conditions existentielles qui tendent à le retrancher de sa plénitude originelle. Et l’en retrancherait, assurément, s’il n’avait une mémoire, une trace, indélébile elle, du sens de l’Un, bien antérieure aux constructions de son ego.
Se souvenir. Mais comment ? « Ma » mémoire ne peut, bien évidemment, y suffire : elle est trop mienne, trop distincte, trop partagée. « Connaître l’islam avec ta tête, tu en as pour très longtemps, et, peut-être, n’y arriveras-tu jamais ». La phrase d’El Haj résonne, en écho, au constat que chacun peut, mille fois, éprouver au cours de sa vie : les nécessités de la survie m’ont construit une individualité réduite et réductrice, incapable d’appréhender sa propre source, dépendante, normalement à son insu, des mondes qui l’englobent, comme des poupées gigognes, dans une indéfinité de plans d’existence, tous cependant, et variablement, soumis au Même Principe, Unique, Impénétrable… Prodigieuse fécondité que cette variabilité : les individualités ne sont, ni identiques, ni immuables. Douées de qualités diverses, elles s’affinent ou s’épaississent, selon leur choix et leur degré d’attachement à ce qu’elles, et ce qui les, distingue(nt).
« La ikraha fiddine » : pas de contrainte en religion, affirme le Saint Coran [8]. Les quarante jours de Jésus – P.B.L. – au désert, les longues retraites de Mohammed – P.B.L. – dans la grotte de Kharou Dhouri, dépouillent leur individualité, lassée du monde, de tout autre souci que l’adoration de La Source. En s’y oubliant, en oubliant l’apparence de leurs limites, ils en découvrent soudain le sens. Ils peuvent, enfin, entendre Le Message. Leurs qualités spécifiques s’épanouissent, instantanément, dans la claire vision de leur utilité. La lassitude de l’indétermination est balayée d’un coup, laissant le champ entièrement libre à la détermination d’une œuvre impérieuse. Le faux est, intimement, distingué du vrai, chaque chose, chaque événement perçu, exactement, à sa place. Dirigée exclusivement vers sa destination finale, au delà de toute forme intermédiaire, la foi peut accomplir, enfin, toutes ses formes, c’est à dire, en français courant : toutes ses œuvres.
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On n’est pourtant, jamais tout-à-fait, maître de soi. Accumulerais-je des jours et des jours d’oraisons harassantes que ma stupidité n’en resterait pas moins bornée ; par excès, déjà : tout, en islam, appelle à la mesure, l’épuisement guette le forcené ; sinon l’abrutissement ; pire : l’orgueil. Par ignorance, ensuite : que puis-je connaître, par moi-même, de mon destin, de mes limites exactes ? A se prendre pour un bœuf, la grenouille s’expose à d’excessives dilatations… Le chemin tracé par les prophètes ne cesse, à cet égard, d’être simple et uni : « tout vient de Dieu, tout y retourne », et leur éveil témoigne, invariablement, de la plus humble soumission, du plus total abandon à cette vérité. Les plus grands guides ne sont jamais, eux, maîtres d’eux-mêmes et c’est en cela qu’ils demeurent, paradoxe suprême, si posément maîtres d’eux… Leur toujours juste appréciation des limites, la constante concordance de leurs actes avec les situations et les temps, leur égalité d’humeur, même, révèlent une dimension extra-ordinaire, une référence surhumaine, disons le mot : métaphysique.
Nous pressentons un parfum, nous en cherchons les effluves. Mais tant que le « doigt de Dieu » reste posé sur l’ouverture du flacon, l’impression demeure fugitive, diluée, approximative. Où se tient le flacon ? Au dedans ? Au dehors ? Mais c’est quoi, le dedans, le dehors ? Les grandes discussions philosophiques sur l’immanence et la transcendance ressemblent fort au discours de Narcisse, penché sur son image… Un souffle passe, est-ce l’image qui se trouble ? Ou Narcisse qui soupire ? Et dire que des gens se disputent sur la question… On apprend donc, en islam, à se poser moins d’énigmes, et à s’occuper, plus souvent, le plus souvent possible, de ce qui se passe, ici et maintenant. On ne peut situer, encore, la source du parfum ? C’est, tout simplement, qu’on n’y était pas prêt ; ou, peut-être, que c’était un faux-problème… On se contentera donc de prier, de s’affiner au contact de plus parfumés que soi, d’égrener les jours après les jours, au rythme minimal des cinq offices, parfois un peu plus, dans la certitude que l’eau, même goutte à goutte, perce, par sa soumission obstinée à la loi de la pesanteur, les roches les plus dures, et revient, toujours, un jour ou l’autre, à son puits.
La simplicité d’un tel programme m’unit profondément à mon passé et, lorsque je rencontre un chrétien de cœur – il en reste de bien beaux – j’estime la lumière de son regard et la qualité de son effort, bien mieux aujourd’hui qu’il y a quinze ans. Cette bonification m’emplit de bonheur. Distinguant, de plus en plus clairement, ce qui distingue l’islam du christianisme, je ressens d’autant plus ce qui me joint aux chrétiens ; aux juifs, à tous les croyants du monde : ce qui fait de nous des hommes de foi, même séparés en communautés. Dans l’évolution de ces rencontres, j’aurais plutôt tendance à moins parler, à moins argumenter ma position, un peu comme un « iceberg inverse » qui, s’appesantissant sur sa base, disparaîtrait insensiblement de la surface des choses. Or, voici qu’on me pousse, au contraire, à prendre la parole, à expliciter le mouvement de ma métamorphose. Non pas seulement mes frères et sœurs en islam : leur incitation se comprend aisément ; mais, plus étrangement, mes amis chrétiens, hier vite lassés du discours prosélyte, aujourd’hui friands de ce « silence en creux », de ce vécu de l’écriture, fidèle à l’écriture du vécu.
« Ceux-là ne sont ni des prêtres, ni des moines, mais certes, ils ne s’enflent pas d’orgueil [9] ». Tout est là. Les mêmes maux guettent tous les croyants de toutes les religions. « Ceux qui ne savent rien [10] » brandissent, partout, les plus beaux étendards pour justifier leurs exécrations : c’est ce qui les rend exécrables. Et quoi ? Devrais-je à mon tour exécrer ? Certes, je ne sais rien, moi non plus : je pressens un parfum sans pouvoir en situer le flacon, alors, vous pensez, quelle science que ma science ! Mais ce à quoi m’oblige cette lucidité est un effort, pas une exclusion. En serions-nous tous convaincus que bien des poings s’ouvriraient, révélant, au dedans, notre commune limite, si simple, mon Dieu, si unie, si toujours identique à elle-même…
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Non pas que l’amour béat ou l’onctuosité sirupeuse puissent jamais former une communauté spirituelle : l’un et l’autre, frottés au quotidien, sont condamnés à errer, faute de lucidité, entre niaiserie et hypocrisie, dégoûtant les âmes les plus enclines à partager leur foi, à en reconnaître, dans l’action commune, le caractère transcendant. Une communauté se distingue par quelque tranchant, par quelque colonne vertébrale, assurant l’horizon et la verticale de sa source. Les gommer, fût-ce au nom du plus noble œcuménisme, c’est, à coup sûr, flouer le lieu même du rassemblement. Sans plus de vrais repères, aisément lisibles dans la mouvance accélérée du monde, chacun, dans son coin, se met, alors, en quête de sa propre origine, au « p’tit bonheur la chance ». Telle est, grosso modo, l’histoire du christianisme occidental, au cours du siècle dernier. Délestée de son pouvoir temporel ; peut-être donc : de sa raison d’être ; l’église Catholique s’est, lentement, soumise au dogme de la liberté individuelle, puis à celui du caractère anthropologique de la religion. Dieu fait homme, homme fait Dieu : la frontière s’efface insidieusement, propice à tous les égarements…
Je crois parler en connaissance de cause. Avec la question de l’authenticité de l’église, s’est posée, simultanément, celle de la mienne propre. Esprit, corps et âme, c’était quoi, tout ce mic-mac, prétendant m’éclairer sur la conscience séparée que j’étais censé conduire, pâtissant de sensations et d’élans, modelée par quel douteux univers ? Nanti, pour tout viatique, d’un code-barre personnel [11], identifiant mon pouvoir de consommation, mon numéro de sécurité – mon Dieu, quel abîme ! – plongé dans un monde bétonné, sans lever de soleil, sans odeur, anonyme, tout clinquant d’artifices variablement grandioses – Sainte Coupe du Monde [12], priez pour nous ! – que devais-je donc réaliser ? Que signifiaient, sous la loi d’une telle haine de la Nature, ces longues années d’éducation classique et chrétienne ? Y avait-il seulement, à proximité de ces interrogations vitales, un seul exemple d’humanité accomplie, sereine, efficace ? Le naufrage du christianisme tient, probablement, à cette rareté d’équilibre, cette incapacité à produire des esprits sains dans des corps sains, entiers et actuels ; sinon : au compte-gouttes, presqu’exceptionnellement…
Il est cinq heures, Nouakchott s’éveille, au son des appels à la prière de l’aube. Je souffrirais, incha Allahou, encore aujourd’hui, des mêmes plaies qu’hier, sous d’autres cieux : mais infiniment moins. Non seulement l’état de nature demeure, à chaque coin de rue, presqu’à chaque instant, palpable, vivant, transmissible, mais encore, la religion qui l’encadre, le reconnaît, l’estime, ne cesse d’en élever le sens, au dedans de soi et dans la rencontre, banale, avec l’autre. Inextricablement, un peu comme on respire. La communauté est là, agissante, solidaire ; certes, aujourd’hui, enflammée de désirs multiples, exaspérés par l’invasion, quasi acridienne, de myriades de marchandises, de ces jouets scintillants qui s’insèrent, comme des coins de bûcheron, entre les individus, mais communauté bien réelle encore : en dépit de la chaleur, de la poussière, de la saleté et du bruit, de l’obsession généralisée du profit, les occasions de se réjouir de la vie sociale supèrent, quotidiennement en Mauritanie, à celles de s’en plaindre. La solitude n’est, ici, jamais qu’un moment de l’histoire ; à la rigueur, un choix temporaire ; en aucun cas, une normalité d’existence. On n’a pas, non plus, à chercher loin les saints hommes : ils vivent parmi le peuple, banalement.
Saints hommes ou hommes sains ? J’ai perdu ici les vieux clichés sur le maître spirituel, cet être indispensable qui eût déchiffré, immanquablement, le fil de mon errance, en rectifiant insensiblement le déroulement, jusqu’à la levée, foudroyante, du voile me séparant de la lumière. Mon entrée en islam me semblait inscrite dans la seule quête de ce guide et je pensais, sincèrement, n’avoir que faire d’une religion. Or, c’est bien celle-ci qui, en me reliant, peu à peu, à une communauté formidablement commune, m’a fait prendre conscience de mes lacunes, de la misère de mon habit d’homme moderne : un individu, la belle affaire ! Sois solidaire, tout d’abord. Retrouve la multiplicité de tes états d’existence, de tes relations vitales, assume-les. Habille-toi, avant de songer à rencontrer l’éventuel dénoueur de ton ego et ne t’en inquiète plus : « lorsque l’élève est prêt, le maître apparaît [13]. »
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On s’interroge, en terres d’islam, sur l’étrange notion de « croyant non-pratiquant ». Comment peut-on avoir soif et s’interdire de l’épancher ? C’est dire à quel point la convergence dans l’office religieux est centrale dans la vie du musulman et rien n’est plus instructif, en cette coïncidence, que ces cohortes de travailleurs, de marchands et de chalands, qui affluent, comme un seul homme, de tous les coins du marché, à l’appel de chaque prière. Mais est-ce partout le cas ? Si je n’ai cessé, au Sénégal ou en Mauritanie, de me recueillir dans des mosquées combles, il m’est arrivé, en d’autres pays musulmans, au Maroc, par exemple, de prier seul derrière l’imam, ou en groupe tellement réduit, qu’on a l’impression de s’être cantonné, à nouveau, en quelque cénacle de marginaux.
A cet égard, le Maroc contemporain ressemblerait fort à la France des années 70, ou à l’Espagne des années 90. L’accès à la consommation produirait-il, uniformément, les mêmes effets ? La question, de piètre intérêt stratégique, illusionne probablement les anti-religieux, qui ne sont, à dire vrai, que brouilleurs de sens, vulgaires « contrefacteurs » : adorer et se relier constituent, on l’a vu, fonctions vitales de l’humain, et les plus savantes manipulations des masses brodent, invariablement, sur cette trame naturelle. Sans doute faudra-t-il revenir, plus loin, sur les altérations sociales, certes variables, générées par ces artifices, mais, pour l’heure, c’est à la périphérie du questionnement que se dévoilent les plus intéressantes perspectives. On y voit, tout d’abord, se construire les oppositions, réactives, au détournement instruit par les nécessités de la « chose marchande ».
La vivacité des mouvements « islamistes » témoigne, ainsi, du caractère éminemment populaire de l’islam. Alors qu’ailleurs, notamment en France ou en Espagne, le rejet du religieux a pu se nourrir de la libération d’un joug social, ce dés-agrément est ressenti, dans les sociétés musulmanes, bien plus comme une dés-agrégation. S’éloigner de la pratique religieuse, c’est, physiquement, s’éloigner de son frère, de son voisin, de la communauté quotidienne ; rompre les liens, vivants, qui assurent la cohésion du groupe, notamment face aux manquements et aux abus des puissants. L’islam, dans sa simplicité rituelle, demeure le bouclier du peuple, et l’évidence de la proposition, lisible dès les fondations de celui-là, s’est alimentée de générations d’ulémas et de fuqahas, farouchement indépendants du pouvoir en place, critiques en toute bonne foi, et assurés d’appuis populaires variablement conséquents. De la révolution abbasside à celle de Khomeyni, c’est bien le peuple qui commande aux puissants le respect de ce qui le relie, en dépit de toutes les intrigues manipulatrices de ces derniers… Qui donc anime la guerre civile en Irak ? En quels buts ? Et l’on voit, également, la facilité avec laquelle le moindre musulman intègre peut-il être taxé d’intégrisme…
On y comprend mieux, aussi, et par effet de miroir, la démarche de la « croyance-non-pratiquante » en terres chrétiennes. Il s’y est construit, au fil des siècles, différents élans de fraternité populaire, dont l’expression religieuse autonome fut, à chaque fois très violemment, combattue, dispersée, fragmentée, par le pouvoir politico-religieux. Entre résignation et révolte, la conscience populaire s’est, dès lors, insensiblement retirée de son enveloppe religieuse conventionnelle, ne laissant aux institutions qu’une coquille vide. Or, se construisait, en filigrane, une société mercantiliste, obnubilée par l’exploitation du sensible. Quantification du Réel et déni de toute métaphysique ont, en conséquence, achevé d’obstruer les voies naturelles d’élévation spirituelle. Le rituel religieux rendu inintelligible, son discours merveilleux dénigré par le progrès des sciences rationnelles, les degrés de la « croyance-non-pratiquante » s’appesantissent en un sentiment croissant de solitude, voire d’absurdité existentielle. L’agnostique, celui qui croit en un Principe Inaccessible, suprêmement Indifférent et Muet, n’est, ainsi, guère éloigné de l’athée, en réalité fort rare, qui nie, pour sa part, toute idée d’Absolu (négation fort absolutiste, cependant ; mais, bref : la polémique est, ici, hors sujet).
C’est donc dans l’humain, et strictement dans son cadre, envisagé, au mieux, dans celui de l’écosphère, dans l’espérance d’une évolution positive de valeurs et de comportements consensuels, unitifs, mais désacralisés et éclaircis à l’aune des sciences expérimentales, que s’élaborent les plus rationnels discours de la socialité moderne. Y a-t-il antinomie de démarche avec la pensée religieuse musulmane ? Le champ des réponses apparaît, maintenant, infiniment plus vaste que ne le suggèrent les raccourcis, hâtifs, des sectateurs de tous bords. Prenons le temps d’y flâner, en toute vigilance de foi : il y fleurit toutes sortes d’essences, d’irrémédiablement vénéneuses à de plus médicinales ; à bien distinguer, donc, avant cueillette, voire re-cueillement…
[1] Saint Coran – sourate verset
[3] Point de dieu, sinon Dieu
[4] Saint Coran sourate verset : « Venant de Dieu, c’est à Lui que nous retournons ».
[5] D’autant plus que cette infâme mixture, est aujourd’hui, paradoxe pénétrant, le vivier privilégié des pires sectes fanatiques…
[6] Paul de Tharse – épitre aux Romains, par exemple – chapitre 3
[7] rapporté par Abu Hurayra.
[8] sourate 2 verset 256
[9] cf. Saint Coran, sourate 5 verset 82
[10] cf. Saint Coran sourate 2 verset 113
[11] à treize chiffres ; tout comme, identité remarquable, la moindre marchandise à l’étal de l’hypermarché…
[12] que l’on brandit, au dessus des fidèles exaltés, à l’heure du triomphe : dérisoire caricature de l’élévation du calice, à l’heure de l’eucharistie.
[13] Proverbe oriental, chinois ou hindou, je ne sais plus exactement.